SCANDALE ET VÉRITÉ DE LA CROIX
Nb 21, 4b-9 ; Ph 2, 6-11 ; Jn 3, 13-17
Fête de La Croix Glorieuse – année C (dimanche 14 septembre 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, lorsque nous célébrons cette fête, nous pourrions peut-être nous poser une question, certes assez provocante, mais qui mérite d’être posée, ne serait-ce que par la réaction que nous voyons aujourd’hui face à certains faits politiques. Au fond, en fêtant la Croix du Christ, en l’affichant haut et fort, est-ce que le christianisme et le Christ Lui-même ne seraient pas les initiateurs de ce qu’on appelle les influenceurs ou les annonceurs ? Cette idée ou ce procédé assez étonnant fait que l’on considère que la masse d’un peuple est comme une sorte de pâte à modeler et que l’opinion publique est une sorte de matière qu’il suffit de triturer dans le bon sens, quels que soient les procédés, d’ailleurs parfois des procédés qui ne sont pas criminels, mais d’autres le sont. Du coup, on se retrouve devant cette question : d’où vient la fête de la Croix glorieuse ?
Elle vient à l’évidence d’un instrument de propagande qui a été mis en œuvre par l’Empire romain finissant, notamment sous l’influence de Constantin et de quelques grands empereurs de la fin du IVe et du Ve siècle, pour essayer de persuader les citoyens romains, et d’ailleurs aussi ceux qui ne l’étaient pas, de se laisser convaincre par la figure du Christ et de faire que la Croix – jusque-là le plus ignoble supplice qui se puisse imaginer parce que c’était un supplice atroce, d’ailleurs inventé par les Parthes, ancêtres des Iraniens – devienne une sorte de point de référence qui maintenant est présentée en tête de la nef de toutes nos églises, précisément pour dire que c’est la Croix qui domine tout. Il ne faut pas se faire d’illusions, les premiers temps de l’ostension de la Croix et de la mise en œuvre de la Croix, jusque vers 380, c’était interdit de représenter publiquement une croix.
La Croix devenait à ce moment-là une sorte d’instrument d’emprise non seulement sur les assemblées chrétiennes, mais aussi sur ceux qui ne croyaient pas pour leur dire que c’était la Croix qui sauvait le monde. On peut toujours se demander ce qui justifie une telle manière de voir les choses. Est-ce que du côté des communautés chrétiennes qui commençaient à prendre de la place avec l’appui du pouvoir impérial, ce n’était pas une certaine manière de pratiquer de l’influence pour convaincre tout le monde que le supplice de la Croix était la réalité à laquelle il fallait croire, à laquelle il fallait obéir, se soumettre, pour qu’on trouve une unité religieuse telle que la voulaient les empereurs romains ?
C’est assez étrange, d’autant plus que c’était vraiment à rebrousse poils, c’est-à-dire on imposait une certaine manière d’être, de penser, de croire, de reconnaître un certain nombre de vérités, mais en fait c’était aussi une certaine manière de faire pression sur la société qui d’ailleurs à certains endroits a beaucoup résisté, il ne faut pas se faire d’illusions. Et aujourd’hui, ce qu’on voit se passer depuis la semaine dernière en Amérique, c’est une volonté de dominer l’opinion, ce sont des comportements d’une violence inouïe, pas simplement la violence qui tue, mais celle qui veut maîtriser l’opinion publique. Vous me direz que c’est pour ça qu’on vit, puisque tout est communicable en un instant par Internet, on est bien obligé de s’y faire. D’accord. Mais si les moyens sont là, comment s’en sert-on et comment fait-on pour que l’utilisation de ces moyens respecte la liberté ?
Quand on se pose le problème ainsi, c’est assez difficile de distinguer ce qui est simplement de la propagande politique, parfois très naïve ou très perverse, du fait de faire que la vie ensemble soit l’occasion de débats, de reconnaissances et de respect mutuel. C’est tout le problème. Alors quand on a voulu imposer le fait que le christianisme reconnaisse la puissance du salut uniquement par un symbole qui était comme imposé à la société romaine, les chrétiens étaient-ils tout contents que ça devienne comme ça ? Il n’empêche que ce n’était pas évident pour tout le monde. Là finalement, ça a passé, mais aujourd’hui, il y a des choses qui ne passent plus dans la constitution d’une sorte d’opinion publique, d’une sorte de manipulation pour imposer aux gens de penser telle ou telle chose, quelles que soient d’ailleurs les choses qu’on impose, ça ne veut pas dire nécessairement que l’on impose des choses mauvaises. Dans les discours de Charlie Kirk [militant politique, influenceur conservateur et nationaliste chrétien américain d'extrême droite, assassiné en septembre 2025, ndlr] il y avait beaucoup de choses auxquelles nous croyons. Mais le problème, c’est le procédé, la manière dont petit à petit on glisse dans nos sociétés vers une gestion de l’opinion publique qui est tout à fait déconcertante, déroutante et qui pourrait peut-être nous jouer des tours ! Faire d’un homme comme celui dont tout le monde parle une sorte de martyr, ça pose quand même question. Qu’est-ce que c’est que cette espèce de copie d’une utilisation du vocabulaire chrétien ou du vocabulaire musulman dans un tout autre sens, parce que là les martyrs sont plus les victimes que ceux qui meurent en faisant exploser la ceinture d’explosifs ? Que veut dire tout ça ? Et surtout, comment se fait-il que dans l’histoire, au fur et à mesure, et peut-être aujourd’hui avec une sorte de mise en œuvre absolument ahurissante, on en vienne à faire du moyen de pression sur le jugement, la pensée ou la réflexion des foules et des masses qu’on a en face, un procédé tout à fait normal, à peine réglementé, à peine contrôlé ? On voit bien que pour certains domaines, même les plus dangereux, qui font pourtant normalement l’unanimité, c’est-à-dire la protection des enfants et des adolescents, que tout ça est quand même une manière de considérer l’influence ou le pouvoir d’influencer les sociétés, et devient de plus en plus inquiétant et terrible.
Cela demanderait de longs développements ; je voudrais simplement attirer votre attention sur une chose. Ce qui a été choisi, la Croix glorieuse, comme moyen d’annoncer le christianisme, est un paradoxe total. Comme l’ont dit certains spécialistes du Nouveau Testament, le fait dans les premiers siècles de choisir d’annoncer le Christ crucifié, c’était le plus sûr moyen de l’échec. C’était tellement scandaleux, tellement inadmissible que des écrits polémiques contre les chrétiens disent qu’ils sont fous. Paul lui-même d’ailleurs en est conscient puisqu’il dit : « Nous annonçons un Messie crucifié, folie pour les païens » et donc incompréhensible.
Mais qu’est-ce que ça voulait dire ? Pourquoi a-t-on choisi la Croix ? Après tout, on aurait pu choisir simplement la Résurrection en disant qu’on parlerait de la Croix comme il faut le faire, avec toutes les précautions voulues. C’est là qu’on voit la dimension tout à fait originale de la foi chrétienne.
En effet, quand on choisit de manifester la présence du Christ – c’est ça au fond – la Croix, si elle est là, est pour nous dire Celui au nom duquel nous sommes rassemblés et Celui qui nous rassemble. Il est là sur une Croix. Comment est-Il représenté ? Il est représenté sur la Croix, c’est-à-dire sur l’endroit où Il n’est rien. C’est la destruction, c’est le démontage de la considération de la réalité de Dieu qui vient sauver les hommes dans sa plus grande incapacité de manifester qui Il est. Quand Il est cloué sur la Croix, Il ne peut plus faire quoi que ce soit pour manifester et proposer quelque chose. C’est Dieu quand Il n’est rien.
Qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire non seulement que Dieu cultive le paradoxe de sa présence – c’est déjà assez audacieux – mais aussi que Dieu, quand Il se présente là, se présente sans aucun pouvoir. Le miracle sans doute, c’est que la société de l’époque a compris. Elle a compris que ce qu’elle était, ce qu’elle vivait, ce qu’elle proposait à tous les hommes au milieu desquels elle vivait, que tout cela n’était pas une affaire d’influence. C’est le contraire des influenceurs. Le fait de mettre la Croix – nous ne nous en rendons plus compte parce que maintenant la croix est un petit bijou qu’on met autour du cou, ça ne fait pas de mal – ce n’est pas le processus par lequel on influence ou on pèse quelqu’un, c’est le processus par lequel on dit à quelqu’un : « Regardez-le, voilà ce que nous vous annonçons. Un Dieu qui ne veut tellement pas vous influencer qu’Il a perdu tout ce qui Le constituait par Lui-même pour se proposer comme Celui qui vous rend libre ». Là où toutes les représentations du divin dans ce monde ancien étaient l’idée, un peu comme ce qui se passe aux États-Unis actuellement, de dire ce qu’il faut faire, ce qu’est le pouvoir de l’empereur, ce qu’est le pouvoir de la société romaine, ce qu’est la structure de la vie et de la société romaine, là, précisément, les chrétiens disaient : « Ce que nous vous proposons, ce n’est pas la société romaine qui s’impose et qui veut vous faire penser telle chose sans y réfléchir. Ce n’est pas une influence, c’est le fait que Dieu fait toute la place pour que vous puissiez reconnaître qui vous êtes et l’importance qu’Il accorde à ce que vous êtes. »
Frères et sœurs, il y a parfois dans les sociétés des comportements ou des manières d’être qui peuvent être comparés et se dire que c’est la même chose, la même technique, la même tactique, et en réalité ça veut dire exactement l’inverse. Là où hélas, dans une société comme la nôtre, on a plutôt tendance à croire que c’est très bien d’influencer les gens, surtout ceux qui pensent mal, c’est-à-dire pas comme nous, eh bien c’est là que nous sommes mis au pied du mur et que nous sommes invités à reconnaître que Dieu se fait rien, pour pouvoir manifester qui nous sommes et le prix que nous avons à ses yeux.
Frères et sœurs, c’est une manière tout à fait paradoxale, mais tout à fait marquante et qui devrait être un repère pour nous. Aujourd’hui, la mission de l’Église n’est pas la conquête, n’est pas de s’imposer. C’est d’être simplement que nous soyons les annonciateurs de ce paradoxe, ce n’est pas nous qui créons la vérité, c’est la vérité qui se fait la plus pauvre et la plus simple possible pour que nous découvrions le prix que nous avons à ses yeux.