JEAN ET AUGUSTIN
2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Les pauvres sont-ils moins que vos ânes ?
|
F |
rères et sœurs, saint Jean Chrysostome est une figure vraiment très attachante, dans l'histoire de l'Église, peu connue parce qu'aujourd'hui on parle davantage d'autres figures de l'histoire de l'Eglise primitive. Pour vous le situer, c'est pratiquement à quelques années près, un contemporain de saint Augustin. Il est né sept ans avant lui en 347. Curieusement, ils ont eu une enfance qui est sur bien des points, comparable. Père absent pour Augustin, parce que son père se moquait bien de la vie familiale, et pour Jean Chrysostome père absent parce qu'il l'a perdu quand il n'avait pas encore dix ans. Ce père était un homme extrêmement rigoureux et sérieux, c'était un officier de l'armée impériale cantonnée à Antioche. Ils vivent aux deux extrémités de l'empire romain : Hippone (l'Algérie), et Antioche, une ville qui n'a plus rien aujourd'hui de son prestige ancien. Tous les deux sont portés par la religiosité de leur mère. Pour saint Augustin, c'est sainte Monique dont on cite toujours les larmes sur son brigand de fils, mais pour Jean Chrysostome, la mère n'a pas versé de larmes, elle s'est bien occupée de son éducation, et lui, était plutôt un enfant sage. Elle s'est donnée beaucoup de mal pour qu'il suive les cours du meilleur professeur de l'époque, le rhéteur Libanios, un païen, défenseur du paganisme. Jean Chrysostome a été formé à la rhétorique par cet homme qui était le plus grand rhéteur de son temps, exactement la même carrière que saint Augustin qui lui n'a pas eu de très grands maîtres en rhétorique latine, mais qui est devenu lui-même un grand maître. L'année où saint Augustin se convertit à Milan, saint Jean Chrysostome, à presque quarante ans, devient prêtre à Antioche.
Saint Jean Chrysostome, à la mort de sa mère, (il avait environ vingt ans), n'a plus vu d'autre solution que de partir au désert. Il s'est rendu au désert de Syrie pour y vivre avec des ascètes. Il définit lui-même sa vie à cette époque comme le fait de "vivre dans le calme, la solitude et le compagnonnage sympathique d'âmes pacifiques". Ces ascètes n'étaient pas des sauvages, au contraire, ils avaient une vie raffinée au sens spirituel du terme. C'était un réel bonheur de vivre dans ce désert de Syrie. Saint Augustin, au moment de sa conversion, s'est retiré dans le Tessin, au bord du Lac Majeur, pour y vivre la vie monastique avec quelques amis. C'était à peu de choses près le même idéal.
A Antioche, l'évêque Mélétios devine les talents de Jean Chrysostome et il l'appelle à venir le rejoindre à Antioche et il l'ordonne prêtre un peu contre son gré. Jean Chrysostome très assidu aux exercices ascétiques avait une santé fragilisée, cela ne le rendait pas désagréable pour autant, sa mine paraissait sévère, mais sans plus. Il a commencé sa carrière de prédicateur, et tout de suite, il a été remarqué pour son éloquence. Peu de gens de son époque pouvaient se targuer d'avoir un tel don. Il se servait des événements de l'actualité pour illustrer ses sermons et chaque fois qu'il se passait quelque chose à Antioche, les gens se rendaient à la cathédrale pour écouter Jean prêcher et donner ses réactions sur le sujet. Comme il s'agissait souvent de scandales qui éclaboussaient l'aristocratie antiochienne, Jean Chrysostome avaient de quoi commenter l'actualité. Il portait un regard évangélique sur la situation et sur les événements qui se passaient quotidiennement. C'est là qu'il a gagné son surnom de Chrysostome, "Bouche d'Or", et ce surnom était parfaitement justifié à cause de son éloquence formée par le plus grand rhéteur de l'époque, et aussi par son séjour au désert où il avait médité et réfléchi.
Très rapidement à Antioche, pendant une dizaine d'années, il a eu un grand retentissement dans la cité. Ses premières prédications sont très belles. Son principe était de considérer le christianisme comme démocratique. Il disait : "C'est à la même hauteur que doivent s'élever tous les hommes, la même sagesse est réclamée de tous". A cette époque c'était scandaleux de dire une chose pareille parce qu'on pensait qu'il n'y avait que les gens cultivés, détenteurs du pouvoir et de la richesse, qui pouvaient prétendre accéder à la Sagesse. Saint Jean Chrysostome bat en brèche ce préjugé social et dit que la même sagesse est réclamée de tous. Cela se retourne à deux niveaux, d'une part pour défendre les hommes qui ont droit à l'accès à la sagesse divine, et deuxièmement pour critiquer d'autant plus ceux qui à cause de leur péché, de leur orgueil, de leur richesse croient qu'ils sont sages, et qui en réalité, ne recherchent pas la véritable sagesse. C'est toute la force et le paradoxe de la prédication de saint Jean Chrysostome.
Devenu ce grand prédicateur, on l'a réclamé à Constantinople qui était la ville des parvenus. Tout le monde s'y rendait pour faire fortune, c'était une ville en pleine construction, et Chrysostome qui n'avait pas changé d'un iota dans sa manière de parler, de réagir et d'être pasteur, va continuer à critiquer la société de l'époque. Il va jusqu'à fustiger les riches de Constantinople qui refusent d'accueillir les pauvres et de leur donner à manger, il leur dit : "Vous leur refusez le gîte et le couvert, si vous ne voulez pas les accueillir chez vous, accueillez-les au moins dans les communs et les étables où vous mettez les mules et les ânes". Si vous ne voulez pas les traiter comme des hommes vos égaux, traitez-les aussi bien que vos ânes ! Est arrivé ce qui devait arriver, l'impératrice Eudoxie, qui était la cible de Jean Chrysostome, vaniteuse, courtisane, méchante, le portrait féminin sorcière dans toute son horreur, Eudoxie va l'envoyer en exil. Mais, suite à un tremblement de terre à Constantinople, et comme l'impératrice était un peu superstitieuse, on lui a fait croire qu'il s'agissait d'une punition de Dieu parce qu'elle avait exilé Jean Chrysostome, elle l'a fait revenir. La parole de Jean ne s'était pas adoucie vis-à-vis de l'impératrice, elle a récidivé et l'a envoyé en exil pour la deuxième fois. Emmené par le côté nord de la Turquie actuelle, la cohorte qui l'accompagnait faisait des marches forcées et Jean Chrysostome, âgé et de santé fragile est mort pendant ce voyage.
On aurait presque pu le considérer comme un martyr. Il est mort en 407. Mais une chose très belle c'est que le peuple de Constantinople n'a pas voulu en rester là. Trente ans plus tard, on a réclamé le corps de Jean Chrysostome et pendant le transfert des reliques de saint Jean Chrysostome le fils de l'empereur qui avait décrété son exil a fait une demande officielle et publique de pardon pour les péchés de ses propres parents. Il n'y a pas beaucoup de gens qui font cela. Dans l'Église ancienne, certains moments étaient auréolés d'un certain panache. C'est une vie assez extraordinaire, Jean Chrysostome était un homme entier et sans compromis. On peut demander aujourd'hui par son intercession, que Dieu accorde aux Églises aussi bien en Orient qu'en Occident, des figures aussi courageuses et aussi vaillantes.
AMEN