LA DOCTRINE SOCIALE DE SAINT JEAN CHRYSOSTOME
2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, on a souvent déjà parlé ici de saint Jean Chrysostome. C'est un homme absolument admirable mais peut-être pas imitable. Je mettrais quelques bémols. Je crois qu'il était trop dur, trop cassant et ferme sur ses positions. Mais cela dit, quand on le sens de la vérité et des exigences de l'évangile, comment ne pas avoir une certaine fermeté surtout lorsque comme Jean, issu d'un milieu de fonctionnaires moyens de la ville d'Antioche, on débarque à peine à trente-cinq ans dans la ville de Constantinople pour y être catapulté sur le siège le plus important de l'époque, parce que c'était beaucoup plus important que Rome à cette époque.
Que trouve Jean Chrysostome lorsqu'il arrive sur place ? Une ville en pleine effervescence, Constantinople n'existe que depuis soixante ans, c'est la construction, la nouvelle société, c'est toute la gentry de la fin de l'empire qui ne pense qu'à s'enrichir et à exploiter le travail pour accumuler des richesses. Il se trouve dans une ville que par certains côtés on pourrait comparer à New York, c'est à qui construit les plus beaux palais, à qui fait les meilleures affaires. Pour prêcher l'évangile là-dedans, le moins qu'on puisse dire, c'est un véritable défi. Cela d'autant plus que c'est le siège du pouvoir, Constantin a installé toute la direction de l'empire et cela a beaucoup d'importance parce que l'empereur a sans cesse un œil sur son patriarche. En plus, si vous ajoutez que quand Jean a été nommé patriarche de Constantinople celui d'Alexandrie briguait la place, il n'y a pas de pire ennemi que celui à qui vous avez dérobé la place. Il suffit de passer cinq ans dans un bureau comprend cela tout de suite et dans l'Église, je vous rassure, c'est encore pire !
Entre Théophile d'Alexandrie et Jean Chrysostome de Constantinople, c'était terrible, à couteaux tirés, sans concessions.
J'aimerais vous illustrer par deux citations le côté doctrine sociale de Jean Chrysostome. Vous verrez qu'à côté la théorie du parti socialiste actuel, c'est le da bouillie pour les chats. C'est terrifiant, parce que véritablement là-dessus Chrysostome qui était d'une éloquence redoutable (c'est pour cela qu'on l'a appelé Chrysostome, qui veut dire bouche d'or), c'est pour cela aussi que le pouvoir s'en méfiait, Il commence par le problème de la propriété. "Dis-moi d'où vient ta richesse ? De qui l'as-tu reçu ? Et celui-là de qui l'a-t-il reçu ? D'un grand-père dira-t-on. D'un père. Pourrais-tu en remontant les générations prouver que sa possession est juste ? Tu ne pourrais car son principe et sa racine sont nécessairement faits de quelqu'injustice. (On voit Proudhon : la propriété c'est le vol). Pourquoi ? Parce que Dieu au commencement n'a pas fait l'un riche et l'autre pauvre. Il a donné à tous la même terre. Pourquoi donc puisqu'elle est commune as-tu toi tant et tant d'argent, alors que ton voisin n'en a même pas une poignée ? C'est mon père dis-tu, qui me les a transmis. Et lui, de qui les a-t-il reçu ? De ses ancêtres. Mais en remontant assez haut dans la généalogie on trouvera nécessairement l'origine. Jacob est devenu riche mais en recevant le salaire de ses labeurs. D'ailleurs, je n'en discute pas. Admettons que la richesse est juste et pure de tout vol car toi, tu n'es pas responsable de la cupidité de ton père. Tu possèdes le fruit du vol mais tu n'as pas volé toi-même. Admettons même que ton père n'a pas volé non plus mais qu'il s'est trouvé en possession de cet or qui a jailli quelque part du sein de la terre. La richesse est-elle bonne pour cela ? Non. Elle n'est pas mauvaise non plus. Elle n'est pas mauvaise à condition que le riche ne soit pas cupide et qu'il en fasse part à ceux qui sont dans le besoin. S'il ne partage pas, elle est mauvaise et trompeuse". Voilà un enseignement sur la propriété qui fait réfléchir. Si la propriété est uniquement utilisée à ses propres fins, elle est mauvaise. Si elle est utilisée dans le sens du partage, elle est bonne.
Jean Chrysostome va plus loin. Il utilise une parabole peu connue mais qui est très révélatrice. C'est le problème "riches et pauvres". Imaginons deux villes, l'une avec des riches seulement, l'autre uniquement avec des pauvres. Dans celle des riches il n'y aura pas un pauvre et dans celle des pauvres, il n'y aura pas un riche. (C'est une pure fiction évidemment). Voyons laquelle pourra se suffire le mieux. Dans la ville des riches, il n'y aura point d'artisans, ni d'architectes, ni de forgerons, ni de cordonniers, ni de boulangers, ni de cordiers, ni de laboureurs, ni de chaudronniers, ni quelqu'autre ouvrier que ce soit. Comment donc cette ville pourra-t-elle subsister ? D'où il est évident qu'une ville sans pauvres ne peut subsister. Voyons maintenant la ville des pauvres. S'il faut bâtir, on n'a besoin ni d'or ni d'argent, mais du travail des mains, et non pas de mains quelconques, mais de mains calleuses et de doigts endurcis, et de beaucoup d'efforts, et de poutres et de pierres. S'il faut tisser des vêtements, on n'a pas besoin non plus ni d'or ni d'argent, mais encore une fois de mains, de l'industrie et du travail des femmes. S'il faut cultiver et piocher la terre, a-t-on besoin de riches ou de pauvres ? de pauvres évidemment. Mais si les richesses direz-vous ne sont pas utiles, pourquoi Dieu les a-t-il données ? Et où prenez-vous que c'est Dieu qui vous a donné les richesses ? Si je voulais me rendre coupable d'inconvenance, je rirais ici à gorge déployée. (C'est d'autant plus extraordinaire, parce qu'il ne riait jamais). Nous voyons que c'est par les rapines, les violations des tombeaux, les fraudes et autres méfaits de ce genre qu'on accumule souvent de grandes richesses et que ceux qui les possèdent ne méritent même pas de vivre".
Je n'ai pas besoin de vous dire que cela lui a valu beaucoup de malheurs, qu'il s'est fait proprement virer du siège de Constantinople par l'impératrice Eudoxie qui était une vraie chipie a trouvé que cela suffisait, elle l'a envoyé en Arménie en exil et il est mort là-bas. Mais il n'empêche que son discours était très courageux. C'est intéressant à plus d'un titre. La théorie sociale est tellement caricaturale qu'on ne peut pas en tirer immédiatement grand-chose. Si aujourd'hui un candidat prend cela comme projet électoral, cela paraîtrait démagogique. Mais par rapport à l'Antiquité où c'est quand même le paraître qui fait la valeur des gens, Jean Chrysostome, est le premier qui bâtit une théorie sociale en disant : où est la société c'est la solidarité des hommes entre eux, ce qu'il exprime avec les mains calleuses et le travail des mains. Aucun philosophe de l'Antiquité ne l'avait jamais dit. Ni Aristote, ni Platon n'ont jamais dit que ce qui faisait la solidarité de la cité et de la société, c'était l'unité dans la nature humaine. Ils admettaient qu'il y avait des riches, des esclaves, des moins riches, et des gens qui vivaient dans la pauvreté et la misère. Cela faisait partie de l'ordre des choses et de l'ordre social de l'époque. Ce qui est grand chez Jean Chrysostome, ce ne sont pas les justifications qu'il donne, mais c'est le fait d'oser dire : écoutez mes frères, regardez quelle est la société dans laquelle nous vivons ? Quel est le Constantinople dans lequel on vit ? Ce qui fait la solidarité et l'unité de cette cité, ce n'est pas le paraître, ce ne sont pas les palais que vous construisez, c'est le fait que nous ayons tous des mains pour travailler.
A l'époque, c'est assez courageux, Pour oser dire cela dans la cathédrale Sainte Sophie, il fallait vraiment être gonflé à bloc. Il l'était ! C'est quand même une voix qui a été entendue. Aujourd'hui, même s'il y a encore des injustices, de choses à critiquer, je pense qu'aujourd'hui, grâce à des gens comme Chrysostome, quand on rappelle que la richesse ne se justifie pas par elle-même comme propriété pour elle seule mais qu'elle a une dimension de partage et d'exigence de charité, aujourd'hui, cela peut être entendu. Dans l'Antiquité, il faut bien le dire, ce ne l'était pas.
C'est cela que le christianisme a introduit, c'est cela que le christianisme a changé dans la société des hommes, et c'est cela, même si nous ne sommes plus les têtes chercheuses et les pionniers de cette vérité, il n'empêche que nous en sommes les témoins et les dépositaires spirituels. Cela reste la grandeur du christianisme au milieu du monde moderne, et nous avons à en être de véritables témoins.
AMEN