SAINT JEAN CHRYSOSTOME
2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN
Quand j'aurai un peu d'audace, je demanderai à la Congrégation de la liturgie à Rome, à la Congrégation du Culte divin, que nous puissions célébrer saint Jean Chrysostome en rouge, la couleur des martyrs. Car Jean Chrysostome est mort martyr en 407 au bout d'un second exil, vers le Pont Euxin, au sud de la mer Caspienne, exilé par l'impératrice à qui il avait eu l'audace de dire quelques vérités. Pour une autre raison il mériterait qu'on le fête comme un martyr, parce que lui-même a dit : "Un martyr souffre une fois au moment de sa mort, mais un pasteur souffre tous les jours de sa vie pour son peuple." Et cela vaut bien la couleur rouge des martyrs.
Saint Jean Chrysostome est un contemporain de saint Augustin. Saint Augustin s'est converti tard, vers trente ans. Et à cet âge-là, saint Jean Chrysostome avait déjà vécu plus de la moitié de sa vie. Je voudrais simplement que nous réfléchissions un instant, ensemble sur un aspect de Jean Chrysostome qui est probablement une des personnalités les plus riches, les plus séduisantes de l'histoire de l'Eglise et sans doute aussi de l'histoire du monde. C'est sa passion pour l'Ecriture.
Il disait dans une de ses homélies, qui étaient extrêmement longues et extrêmement imagées, ce qui permettait aux gens d'avoir un peu de patience pour l'écouter, il disait ceci : "Une riante prairie nous montre une variété de fleurs de toute espèce. Ainsi la divine Écriture. Les fleurs se flétrissent bien vite. Il n'en est pas ainsi des fleurs de l'Ecriture. Voilà le juste chemin, le pré d'herbe fraîche". C'est ce chemin juste de l'Écriture que Jean a pris très tôt dans sa vie. Il n'a pas eu de grave crise spirituelle d'après ce que l'on peut lire de lui-même, et il parle assez souvent de lui. Après ses études à l'école des rhéteurs d'Antioche, à dix-huit ans, il entre dans une autre école, une école d'exégèse, une école de théologie, par amour de l'Écriture. Il avait découvert les sciences humaines, la Sagesse de la philosophie, mais tout cela ne comblait pas son cœur assoiffé d'absolu. Et il a voulu passer trois ans de sa jeunesse, entre 18 et 21 ans, dans cette école que l'on appelait un ascetarium, parce qu'on y menait une vie ascétique et austère, entièrement concentrée à étudier l'Écriture, sous l'autorité d'un maître, qui plus tard, sera d'ailleurs évêque à Tarse.
Mais, non content d'avoir étudié l'Ecriture, de l'avoir décortiquée avec un maître, à 21 ans il quitte la ville d'Antioche pour passer plusieurs années dans les montagnes de Syrie. Là, comme moine, avec un autre moine plus âgé que lui, il va non pas étudier l'Écriture, mais apprendre à l'aimer, apprendre à la découvrir, il va la goûter et ce goût de l'Écriture ne le quittera plus. Il va aussi, pendant ces années de solitude, loin des querelles d'Église qui étaient bien pires à Antioche qu'aujourd'hui puisque, à titre d'exemple, il y avait quatre évêques d'Antioche qui se bagarraient pour avoir la cathédrale et rassembler tout le monde. On n'en est pas encore là ! Donc loin de ces troubles et de la ville aux appels frivoles, Jean a scruté l'Écriture pendant cinq ou six ans si bien que son ami et biographe, Palladius, disait qu'il ne dormait pas, qu'il ne mangeait pas ce qui lui a valu d'avoir jusqu'à sa mort, vers 55 ans, une très mauvaise santé. Mauvaise santé qu'une de ses amies, Olympias, qui était en même temps le vicaire général de Constantinople parce que cet évêque avait pour vicaire général une femme, Olympias disait de lui qu'il avait l'allure d'une araignée. Et bien, pendant ce temps où il a amaigri son corps, sa chair, il a engrangé dans son cœur, dans son esprit une foule immense de passages de l'Écriture qu'il connaissait par cœur. D'ailleurs lorsqu'il cite l'Écriture, dans ses homélies, ce n'est jamais le texte exact. Il se rappelle cela, il tire cela de la mémoire de son cœur plus que du livre ou du papier. Et Jean Chrysostome a été ordonné lecteur, à l'âge de 21 ans, Après avoir médité, ruminé, aimé cette Écriture, voilà qu'il prenait sa place, très jeune, à cause de l'Écriture, au ministère de la Parole dans la hiérarchie de cette église d'Antioche. Désormais, il ne cessera de consacrer sa vie, son énergie, son cœur, son intelligence et son éloquence à aimer cette Écriture, et à la faire connaître.
Vous savez que l'œuvre de saint Jean Chrysostome est un monument, plus importante que son pauvre corps à lui. C'est énorme et c'est cependant quelque chose qui est une mine. Il y a beaucoup de textes commentés, sur la Genèse, sur les épîtres de saint Paul, dont il disait : "ce loup qui est devenu un pasteur", et qui était son modèle de prière et d'apostolat, de vertu.
Jean Chrysostome était extrêmement exigeant pour que son peuple connaisse cette Écriture. Il les traitait souvent d'ignorants, c'était probablement vrai d'ailleurs. C'est pour cela qu'il passait de très longues heures, en semaine ainsi que le dimanche, à leur commenter cette Écriture. Comme il avait l'art de l'éloquence, il savait ne pas les endormir. Il savait relancer leur intérêt par des images, par des métaphores ou par de multiples applications de cette Écriture à la vie des gens de son temps. C'est pour cela qu'il disait :"Je ne peux pas laisser passer un seul jour sans vous nourrir des trésors de l'Ecriture". Et pour que les gens comprennent bien que cette Écriture ce n'était pas des mots, ni une sorte d'illusion, il avait pour eux cette double image : "L'Écriture avait été donnée par Dieu Lui-même, par des hommes mais que, rien de l'Écriture ne venait de ces hommes. Ces hommes étaient simplement la main que tenait l'Esprit pour que Dieu puisse retranscrire et retransmettre cette Écriture à tous les hommes." Et cette Écriture, il disait encore que c'était "une immense correspondance de Dieu pour l'humanité, et que lorsque quelqu'un aime un autre pour lui faire une telle correspondance, il fallait que l'autre y réponde un tant soit peu."C'est ainsi que, de jour en jour, de semaine en semaine, tout au long de l'année, Jean Chrysostome passait des heures entières à lire, à prier et à expliquer l'Écriture. Ne pas connaître l'Écriture était pour lui, la pire des ignorances. Il disait aussi, et cela c'est pour vous que je le dis, car vous entendez la prédication de Dieu tous les jours, d'une façon moins éloquente et moins longue que celle de saint Jean Chrysostome, il disait à ses auditeurs : "L'Écriture ne demande pas seulement un docteur habile, vous en avez, Elle veut aussi des auditeurs intelligents, et voilà pourquoi je me trouve bien heureux, car "bienheureux dit l'Écriture celui qui parle et dont la voix pénètre les oreilles de ceux qui l'écoutent !" Et il ajoutait : "à cause de cela, de cette joie qu'il avait à parler de l'Ecriture, et il sentait bien que, petit à petit, cela rentrait dans le cœur de ses chrétiens, "je bondis de joie comme dans un pâturage quand j'explique l'Écriture pour vous !"
Frères et soeurs, nous expliquons nous aussi l'Écriture, pour vous chaque jour après l'avoir un peu méditée. Il faut donc aussi que vous receviez "cette correspondance de Dieu " dans votre cœur. L'Écriture, Jean disait que c'était "un diamant, c'est-à-dire une pierre précieuse dont on ne se sépare jamais, mais que l'on aime regarder continuellement, à toutes les heures du jour, pour en connaître, pour en pénétrer les multiples mystères à travers le prisme de la lumière." Lui-même faisait cela pour l'Écriture et c'est comme cela qu'il entrait, qu'il faisait entrer son peuple dans la totalité du mystère de Dieu. Mais il disait aussi que "ce diamant avait été taillé par Dieu avec des arêtes bien vives". Ces arêtes bien vives étaient parfois source d'exigences et de blessures et de conversion.
Demandons, par son intercession, et je suis sûr qu'il est proche de nous aujourd'hui, demandons que nous puissions, comme lui, aimer l'Écriture comme ce diamant que Dieu nous a donné et parfois, nous laisser blesser par ses arêtes vives.
AMEN