UNE PAROLE FORTE ET VRAIE

2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

et évangile est un exemple même de la manière dont la Parole est une parole extrême limite, provocatrice, et on devine comment cette parole qui a été reçue dans l'humanité a été à la fois déviée, mal écoutée, on ne pouvait pas la prendre à la lettre, même si quelques-uns vont s'essayer ensuite de lire la Bible littéralement. Il y a une sorte d'exagération volontaire pour forcer notre surdité, notre façon à nous d'être habitués à un certain nombre de règles entre nous. L'évangile dit en essence que nous devons maintenir une relation avec celui qui la rompt, quoiqu'il arrive. Quelqu'un qui vient me voler ma dignité, mon manteau, je dois maintenir quelque chose par-delà cette violence qui n'est pas une violence mais qui est une relation. Je maintiens une relation avec lui et l'évangile affirme qu'une relation même avec le violent est une façon de réguler cette violence, ce n'est pas une notion de justice dans l'évangile.

Vous voyez bien comment cette parole est extrême, elle est tellement colorée qu'en fait, on est ébloui par l'exagération de cette phrase. En même temps, elle doit résonner comme une sorte d'intention de nous situer différemment les uns par rapport aux autres. C'est exactement l'optique de Jean Chrysostome, à la fin du quatrième siècle, un des grands prédicateurs avec d'autres pères de l'Église, comme saint Ambroise, saint Augustin, qui vont au moment où on pourrait croire que l'Église a gagné ses galons puisque c'est la paix signée par Constantin, au fond, il y a là une déviance, les gens se convertissent apparemment en masse, mais pour quelle raison ? Pour quelle raison cet évangile séduit-il les gens comme cela, et saint Jean Chrysostome est de ceux qui va dans ses homélies, développer une catéchèse soignée, très structurée, pour que les gens entendent cette parole et l'entendent avec tout l'étonnement qu'elle doit susciter en nous. Il y a un tableau que j'ai vu à Toulouse cet été qui représente saint Jean Chrysostome en guerre contre l'impératrice, il est sur une chaire, il a le bras tendu, très énergique, la chasuble dans le vide, l'assistance est plus bas, et en face, il y a l'impératrice, dont il dit qu'elle a des mœurs légères et faciles. Le peintre a mis à égalité la loge de l'impératrice et la chaire du prédicateur, on voit saint Jean Chrysostome exalté, sur son visage, il y a un rayon de lumière qui descend d'un petit vitrail, tout est bien mis en scène pour qu'on voie l'imprécation de cet homme qui est bouche d'or, c'est son nom, Chrysostome. Il y avait en lui un mélange de ténacité, d'autorité, pas d'autorité gagnée, il n'était pas précédé par des limousines noires et par des gens avec des écouteurs dans les oreilles, mais il y avait à gagner quelque chose, et la prédication à cette époque qui durait bien plus longtemps que celle que je vais vous donner aujourd'hui, était le lieu de cette parole. A Constantinople, on adore parler, et l'on adore écouter. Ici, on est un peu plus prudent, il faut que les prédications soient courtes, sobres, j'ai lu cela récemment dans l'Église d'Aix et d'Arles, laissons-nous un peu à cette parole, il ne faut pas qu'elle soit creuse, mais qu'elle soit vivante, il y a bien la parole qui fait vivre l'homme. Saint Jean Chrysostome a parfaitement compris dans cette prédication qui durait presque une heure, on l'écoutait, parce que c'était un orateur extrêmement brillant, et même l'impératrice qui avait de quoi se reprocher sur la conscience, venait écouter ce fameux prédicateur, quitte à prendre le risque d'être critiquée de cet homme pur et honnête.

Il y a dans ces hommes de l'Asie Mineure, une intensité qui fait qu'ils prennent en eux cette parole et la transmettent. On a avec saint Augustin la même intensité. Et en même temps, il y a une immense douceur qui fait de ces hommes d'Église des hommes un peu à part, où traversant un peu les à priori de l'époque comme nous avons les nôtres, voient comme à l'avance, c'est ce qui m'émerveille toujours, ce que sera, ce qu'est le peuple de Dieu dans sa fraternité profonde. Pourtant, j'imagine qu'il avait de quoi trouver que le monde était pourri, comme le nôtre, à Constantinople à cette époque, ce n'était pas mieux que maintenant. Mais pourtant, ils voyaient comme en transparence l'immensité du projet de Dieu de nous faire devenir frères les uns des autres. "Vous êtes mes pères, vous êtes mes frères, vous êtes mes fils", dit-il dans cette dernière lettre avant de partir en exil, il dit "vous êtes plus doux que le soleil, plus immenses que la terre", il y a quelque chose de l'amour de la présence de Dieu qui le rend tellement confiant et plein d'espérance sur celui qui devrait et doit nous inonder et nous transformer les uns les autres.

On peut être à la fois vindicatif comme il devait l'être, représenté sur ce tableau, et en même temps, certain que l'amour transforme les hommes. On peut maintenir ces deux choses qui ont l'air de s'exclure. S'il y a une chose que je déteste dans ce monde et dont les Pères de l'Église ne tombent jamais, c'est le cynisme actuel, où il est de bon ton d'avoir une distance avec tout. Chez les Pères de l'Église et chez saint Jean Chrysostome, il n'y a pas de distance, il est dans la Parole de Dieu, il est dans cette vérité qui l'a saisi, et dont il veut témoigner pour saisir à son tour les hommes qui lui sont confiés. Le cynisme actuel, c'est cette porte bien close fermée à toute vérité et à toute avancée. Il y a une façon de se retirer, on ne sait rien, on ne sait pas, ce n'est pas terrible, on verra demain, cette espèce de guimauve de pensée qui empêche la vérité dans sa pointe acérée de nous pénétrer et de nous transformer. Il faut se positionner actuellement, il ne faut pas rester comme cela dans un quant-à-soi contemporain qui et d'avoir l'air très intelligent et qui est au-dessus de tout. Il y avait des gens très intelligents avant nous, ils ont été possédés par cette parole. Prenons exemple et appui sur eux pour ne pas hésiter et rester sur une manière bien peureuse dans la vie, mais d'oser, de risquer la vie que Dieu nous donne et la vie que nous avons à mener les uns avec les autres, quelles que soient les épreuves, quels que soient les obstacles. La vie sera plus forte que tout, même plus forte que la mort.

 

 

AMEN