LE FEU DU DÉSIR

2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 2001)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

S

aint Jean Chrysostome est souvent présenté comme un homme strict, rigide, un homme à principes, un grand orateur qui a plutôt voulu prêcher sur la morale. Je crois qu'on oublie quelque chose de très important, en fait, cet homme qui a su allier à la fois rigidité et souplesse. La rigidité, car c'est un homme qui a perdu très tôt son père, il n'a pas hésité à partir très tôt dans le désert, à passer plusieurs années dans une école ascétique, pour y lire et s'im­prégner de la Parole de Dieu, pour la chercher, pour la désirer, pour découvrir à quel point la Parole de Dieu peut creuser la faim et faire changer l'homme. C'est un homme aussi qui a lâché un de ses meilleurs amis pour rester dans le désert et ne pas revenir en ville pour être ordonné prêtre, qui avait en tête le vieil apophtegme des Pères de l'Église qui dit que le moine, l'ermite doit se méfier de deux personnes : de la femme et de l'évêque. La femme, on s'en doute un peu, mais l'évêque est celui qui peut tenter le moine à retrouver un rapport de puissance avec le monde à travers le sacerdoce et le ministère.

Cela dit, malgré tous ces traits, de rigidité, de dureté, qu'on retrouvera ensuite dans son sacerdoce, dans sa manière de se coltiner à Eudoxie, l'impéra­trice, je dirais que cette rigidité cache en fait, une grande souplesse. C'est un homme qui va accepter tout au long de sa vie de se laisser diriger vers là où Dieu veut le mener. La grande découverte de saint Jean Chrysostome c'est que le bonheur est lié à la présence de Dieu dans son cœur, et que par consé­quent, le bonheur ce n'est pas nécessairement de dire, pour vivre heureux, restons et vivons caché au fond du désert, mais au contraire de découvrir que Dieu est avec l'homme, dans son cœur. Saint Jean Chrysos­tome peut aller n'importe où, il sait que la solitude qu'il a découvert dans le désert, cette solitude qui l'a habité, cette solitude il peut continuer à la vivre au cœur même d'une grande cité comme la cité de Constantinople.

Je crois que c'est ce secret que de découvrir que l'importance du moine et de tout chrétien, de dé­couvrir la présence de Dieu dans son cœur, je crois que c'est ce secret qui fait comprendre comment il peut tenir à ce moment-là deux choses qui nous pa­raissent si inconciliables : la vie monastique et la vie ministérielle, je dirais même la vie épiscopale. En effet, saint Jean Chrysostome est quelqu'un qui pen­dant plusieurs années a vécu dans le désert une vie très acétique, à tel point qu'elle l'a énormément abîmé au niveau de sa santé, et quand cet homme rentre à Antioche, c'est un homme diminué et fatigué, mais c'est aussi un homme qui a découvert la présence de Dieu dans sa vie et qui a découvert qu'on pouvait être moine tout en étant serviteur de ses frères. Il le dit à plusieurs reprises dans un texte sur le sacerdoce qui est une sorte de dialogue avec son ami Basile où il dit que le trop grand amour que le moine peut avoir dans sa vie peut l'amener justement à accepter de changer et de venir servir ses frères, tout en découvrant que Dieu est toujours auprès de lui, non seulement en lui, mais aussi dans les frères qu'il sert. Car saint Jean Chrysostome est quelqu'un qui a mis l'accent sur le service auprès des plus pauvres, de ceux qui sont dans les difficultés, c'est quelqu'un qui n'a pas hésité à re­vendre du marbre épiscopal pour alimenter l'hôpital de la ville de Constantinople. C'est un homme qui a su s'adapter à chaque moment de sa vie, face aux diffi­cultés.

Cette articulation entre la vie monastique et le vie ministérielle, il a bien compris que ce n'était pas d'abord la vie ministérielle et ensuite la vie monasti­que, mais au contraire, c'est dans le désert, c'est dans sa vie monastique, dans sa vie de solitude qu'il a su puiser les forces nécessaires pour rayonner et pour être au service de ses frères et de ses sœurs. Oui, je crois que c'est ce qu'il a compris, comment puiser dans la prière, dans la solitude, la force l'intelligence, le feu, le désir aussi de rendre aux autres ce que Dieu lui a donné dans la prière afin d'aider ses frères.

Je vous livre un petit texte qui relate juste­ment ce que saint Jean Chrysostome pense de la rela­tion entre Dieu et les chrétiens : "Il ne faut pas limiter la prière au temps prescrit, dans un lieu ou dans un temps donné, mais mêler le désir et le souvenir de Dieu à toutes ses occupations. Ainsi, comme un sel, le condiment de l'amour de Dieu fera de tout, une nour­riture toute douce pour le Seigneur". Il adresse à chacun cette invitation : "Tu es ouvrier, chante des psaumes assis au travail, tu ne peux pas chanter à haute voix, fais-le par l'esprit, tu peux être dans ton atelier comme dans un monastère." Il s'adresse à la femme tissant sa quenouille et tissant sa toile, à l'homme qui se rend en hâte sur la place publique, et à celui qui coud ensemble des peaux de cuir. "Un serviteur, tout en achetant, en allant, en venant, en secondant le chef cuisinier lorsqu'il ne lui est pas permis de se rendre à l'église, peut faire une prière attentive et vigilante".

Je crois que saint Jean Chrysostome l'a vécu, nous pouvons tous le vivre, lui en tant que prêtre, il a su le rendre comme un cuisinier en sachant nourrir ses frères et ses sœurs tous les jours dans ce désir qu'il avait de prêcher la parole de Dieu à tous ses frères.

 

 

AMEN