UNE PAROLE FORTE

2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 1994)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

S

aint Jean Chrysostome a été patriarche de Constantinople c'est-à-dire de la capitale de l'empire romain d'Orient, au tournant du qua­trième et cinquième siècles. Il a été le pasteur des petits et des pauvres non seulement parce qu'il les a inlassablement évangélisés, non seulement parce qu'il s'est occupé des barbares, des hérétiques qui entou­raient de tous côtés la capitale, mais parce qu'il s'est aussi élevé, avec une force et des mots impitoyables, contre l'oppression des puissants, des riches, voire du clergé, voire même de l'impératrice à l'égard de ces pauvres et de ces petits. Saint Jean Chrysostome a eu des mots extrêmement durs et violents pour fustiger cet égoïsme des riches, des hommes ou femmes de pouvoir. Et cela lui a coûté la vie. A vrai dire, je de­vrais célébrer aujourd'hui en ornements rouges car il est vraiment mort martyr, même si la tradition de l'Église ne lui a pas conféré ce titre. Car, à cause de sa prédication pour les pauvres et pour les petits, saint Jean Chrysostome a été par deux fois envoyé en exil par un empereur faible que sa femme menait par le bout du nez et qui elle-même avait des appuis non négligeables dans le haut clergé, dans un certain nombre d'évêques qui vivaient à la cour où ils pro­nonçaient de belles paroles et confessaient ces dames. Son deuxième exil l'a amené à traverser à pied, à par­tir de Constantinople, toute la Turquie jusqu'au fin fond de l'Arménie et dans le Caucase où il a fini par mourir. Mourir des mauvais traitements qu'il surissait, mourir de la fatigue de la marche, mourir de cette lassitude qui le prenait devant l'inefficacité de l'œuvre qu'il avait essayé d'accomplir dans son diocèse.

Saint Jean Chrysostome a eu tout à fait cons­cience de mourir non seulement pour le Christ mais pour le corps du Christ, pour son peuple. Saint Tho­mas d'Aquin définit la grâce propre de l'épiscopat comme la grâce de donner sa vie, sa vie quotidienne, sa vie ordinaire, mais éventuellement sa vie jusqu'à la mort, pour son peuple. L'évêque, c'est celui qui a reçu de Dieu mission d'être père de son peuple, non seule­ment pour lui donner la Parole de Dieu, non seule­ment pour l'aider à vivre selon les commandements et grâce aux sacrements, mais donner sa vie pour son peuple, jour après jour, n'ayant d'autre œuvre, d'autre but à accomplir que de se donner et de donner le Christ à ce peuple. Et saint Jean Chrysostome réalise tout à fait cette définition de la grâce de l'épiscopat selon saint Thomas d'Aquin. Il a donné sa vie pour son peuple de Constantinople et il l'a donnée jusqu'à en mourir.

Et au moment où saint Jean Chrysostome, dans sa cathédrale assiégée par les troupes impériales, entouré de son peuple qui voulait le défendre par l'émeute (car il était passionnément aimé par ce petit peuple de Constantinople) au moment où saint Jean Chrysostome allait se livrer aux soldats pour être emmené dans cet exil qui lui serait fatal, il a prononcé un admirable sermon d'adieu, dont je voudrais vous lire un passage.

"Seigneur, que Ta volonté soit faite, non pas ce que veut un tel ou un tel (non pas ce que veut l'im­pératrice ou l'empereur où ces évêques de cour) mais ce que Tu veux. C'est là ma citadelle, c'est là mon roc inébranlable, c'est là mon appui solide. Si Dieu veut que je reste ici, je tends grâces. Quel que soit le lieu où Il me veuille, je Le bénis. En quelque lieu que je sois, vous, vous y êtes aussi, car le corps ne se sépare pas de la tête ni la tête du corps. Si nous sommes éloignés par la distance, nous sommes unis par la charité et la mort elle même ne pourra couper ce lien. C'est pourquoi au moment de mourir, mon âme res­tera vivante et se souviendra de mon peuple, vous êtes mes concitoyens, vous êtes mes pères, vous êtes mes frères, vous êtes mes enfants, vous êtes mes membres, vous êtes mon corps, vous êtes ma lumière et même vous êtes plus doux pour moi que la lumière car la lumière du soleil ne m'apporte rien de comparable à ce que m'apporte votre charité".

Voilà ce que disait saint Jean Chrysostome au moment de quitter pour toujours son peuple bien-aimé, ce peuple pour lequel il s'était donné corps et âme, ce peuple pour lequel il allait mourir. Que cet exemple soit présent devant tous les évêques, devant le regard de tous les ministres de Dieu, devant chacun de nous car nous aussi, fidèles, nous sommes envoyés les uns aux autres pour nous donner Dieu et éven­tuellement le donner au prix de notre vie, en tout cas au prix de notre vie quotidienne, ce qui est déjà un très grand don de soi et un très grand sacrifice.

 

 

AMEN