LA CHARITÉ, MYSTÈRE DU CHRIST

2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

D

ans une des lettres écrites lors de son pre­mier exil en 401 saint Jean Chrysostome disait à ses diocésains de Constantinople dont il était l'archevêque : "Vous êtes mes conci­toyens, vous êtes mes pères, mes frères, mes enfants, vous êtes mes membres, vous êtes mon corps, vous êtes ma lumière et même vous êtes plus doux pour moi que la lumière. En effet, la lumière du soleil ne m'apporte rien de comparable à ce que m'apporte votre charité."

Il fait écho, dans sa propre vie, dans son mi­nistère, à ce que saint Paul écrivait aux Corinthiens et que nous entendions tout à l'heure : "En nous se construit l'homme intérieur, même si l'homme exté­rieur se dégrade. Les choses visibles n'ont qu'un temps, les invisibles sont éternelles et c'est elles que nous regardons."

La question que chacun d'entre nous peut se poser ce matin sous le regard bienveillant de saint Jean Chrysostome est celle-ci : les autres, la charité des autres est-elle ma lumière ? Est-ce que ma charité pour les autres est une lumière sur l'autre ? Il est évi­dent que le mot charité est un des mots que, nous chrétiens, nous employons énormément, tant et si bien d'ailleurs que ce mot s'est infiltré dans le langage or­dinaire : il faut faire la charité. Mais nous chrétiens, avons-nous vraiment le sens à la fois profondément spirituel et humain de ce qu'est cette charité. En défi­nitive, si l'autre n'est pas éclairé par ce que nous sommes et faisons pour lui cela veut dire que nous ne sommes pas dans la charité. Car il n'y a pas d'effet sans cause. Et de fait, si nous-mêmes nous ne sommes pas éclairé par la charité de l'autre, c'est ou bien qu'il n'est pas dans la charité, ou que nos yeux, notre re­gard est aveugle pour discerner, recevoir et nous ré­jouir de la charité de l'autre.

Qu'est-ce que cette charité qui est lumière pour l'autre ? Il ne faudrait peut-être pas trop s'attarder pour penser qu'elle correspond à notre caractère, à notre tempérament, à notre psychologie, car à ce mo­ment-là, nous nous engagerions personnellement et collectivement dans une certaine impasse de fait. Car ce que je viens d'évoquer c'est ce que saint Paul disait, ce sont "les choses visibles qui passeront". Elles ne sont pas éternelles donc nous ne regardons pas cela. Nous ne regardons pas cela dans notre vie conjugale, familiale, communautaire, paroissiale. On ne regarde pas à nos états d'âme car cela n'est pas forcément éclairant pour les autres ni pour nous. Il faut donc centrer notre regard sur la charité.

La charité c'est le mystère du Christ qui nous renouvelle intérieurement, car l'homme intérieur qui se renouvelle en nous, c'est Lui. C'est Lui qui vit, qui habite en nous depuis notre baptême. Et c'est donc Lui qui veut d'un grand désir vivre sa Pâque avec nous, être baptisé de son baptême dans notre propre vie, spécialement dans notre souffrance, dans notre tribulation, comme saint Paul l'évoque pour lui et comme saint Jean Chrysostome l'évoque pour lui-même dans une autre partie de sa lettre. La charité, frères, c'est le Christ qui grandit en nous et que nous laissons transparaître que nous donnons aux autres. Et c'est pour cela que c'est lumière pour les autres. Notre charité est lumière pour les autres parce qu'elle est ce don que nous laissons transparaître, que nous propo­sons, que nous offrons aux autres, ce don du Christ qui est lumière : "Je suis la lumière ! Vous êtes la lumière du monde !" si vous vous ouvrez à cette pré­sence en Moi qui ne demande qu'une chose : de s'ou­vrir aux autres par vous.

Je crois qu'il vaut la peine, au cours de cette eucharistie où une fois encore, le Christ dans sa chair se fait lumière ("Le Verbe s'est fait chair. La lumière a brillé dans le monde."), il vaut la peine qu'un ins­tant, nous nous interrogions pour savoir si nous som­mes lumière les uns pour les autres, dans cette vie de charité, dans cette vie d'intimité, à cause de cette vie d'intimité avec le Christ. "Si votre charité ne dépasse pas celle des païens, vous êtes" pour reprendre un mot de saint Paul, "une cymbale qui retentit, vous êtes un tambour qui fait du bruit." Mais ce n'est pas de cela que ni les hommes ni le Royaume de Dieu n'ont be­soin. Que cette eucharistie, dans l'intercession de saint Jean Chrysostome, nous aide à prendre une conscience plus vive, plus vivante que nous sommes dépositaires, non pas passivement mais activement, de la charité de Dieu, du Christ fait chair en nous et qui doit devenir lumière pour nous et que notre charité qui est celle du Christ en nous devienne lumière pour les autres. Sommes-nous prêts à vivre cela avec les autres au-delà de nos états d'âme ou de notre psycho­logie ? Sommes-nous prêts à recevoir cela des autres ? leur charité, parce qu'elle est le Christ qui vient vers nous en passant par eux. Autrement nous ne pouvons pas dire en vérité comme le disait saint Jean Chry­sostome : nous sommes membres les uns des autres. Parce que peu importe la situation humaine. Ce qui imite c'est les uns pour les autres dans la charité du Christ. Alors même si le soleil nous est utile à pré­sent, si rien n'est comparable pour nous à la charité de nos frères ou à celle que nous avons pour eux, cette charité nous prépare réellement une couronne pour la vie éternelle.

 

 

AMEN