L'ÉLOQUENCE

2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 1988)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

O

n dit de saint Jean Chrysostome qu'il était éloquent. C'est un adjectif qui ne lui aurait pas plu du tout, lui qui écrivait que les faveurs qui viennent du monde, il s'en moquait. Cependant je voudrais m'arrêter sur cette éloquence de saint Jean Chrysostome.

L'éloquence c'est une façon, c'est un moyen de transmettre une vérité pour que celle-ci soit reçue, soit aimée, soit vécue. L'éloquence c'est une façon d'établir avec l'autre un lien de connaissance, un lien de partage, un lien de communication et plus profon­dément une réalité de communion. Pour Jean Chry­sostome qui se moquait complètement de son art oratoire, si brillant fut-il, l'éloquence ne se situait pas là. Pour lui, l'éloquence c'était d'abord le Christ Jésus, l'incarnation de la Parole de Dieu pour que les hom­mes la reçoivent dans leur cœur et en vivent. "Le Verbe s'est fait chair, rempli d'Esprit et de Vérité !" Voilà pour Jean Chrysostome quelle est d'abord l'élo­quence véritable, et la Parole de Dieu fut pour lui l'unique éloquence à laquelle il a prêté l'oreille. Il disait qu'elle était "un roc absolument inébranlable dans toutes les tempêtes du monde " et Dieu sait si cet homme en a connu puisque même elles l'ont conduit à la mort.

Saint Jean Chrysostome a d'abord passé sa vie dans la solitude monastique, et là le Père l'a réjoui des mystères de cette vérité du Verbe incarné. Sa santé ne lui a pas permis de continuer cette vie d'ermite, et retournant dans sa ville d'Antioche dont il était origi­naire, il a été ordonné diacre puis prêtre. Et ce qu'il avait écouté, ce qu'il avait reçu, ce qu'il avait compris de l'éloquence de Dieu dans la fréquentation du Verbe fait chair, il a voulu le transmettre à ses frères. Saint Jean Chrysostome est le pasteur de l'église d'Orient qui a le plus prêché, qui a le plus partagé ce pain dont lui-même se nourrissait. Et je pense que son élo­quence, si elle était une réalité, elle a surtout été re­connue parce qu'elle nourrissait son peuple de la vé­rité dont elle était habitée et qui était bien plus bril­lante et séduisante que ses tournures littéraires.

Mais il y a un autre aspect de cette éloquence. saint Jean Chrysostome s'est nourri et s'est réjoui de l'éloquence de son église, car imaginez-vous qu'un pasteur, non seulement se nourrit de la Parole de Dieu, ce qui est vrai pour tout le monde, non seule­ment a le devoir de transmettre cette Parole de Dieu, mais il a la joie intérieure de se nourrir des fruits que cette Parole de Dieu porte dans le cœur de ceux à qui il la partage. Saint Jean Chrysostome a su écouter, dans toute la délicatesse et l'ouverture de son cœur, l'éloquence de la charité qui parlait dans la charité de ses frères, dans la charité de son peuple. Voilà ce qu'il écrivait dans une lettre lors de son premier exil en 401 : "Vous êtes mes concitoyens, vous êtes mes pères, mes frères, mes enfants, vous êtes mes membres, vous êtes mon corps, vous êtes ma lumière, et même vous êtes plus doux pour moi que la lumière, en effet la lumière du soleil ne m'apporte rien de comparable à ce que m'apporte votre charité." Le soleil est éloquent de lumière et de chaleur, mais pour Jean Chrysostome cela n'était rien à côté de l'éloquence de la charité, de la lumière et de la sainteté qu'il voyait croître dans le cœur de ses fidèles et dont il se nourrissait. Il ajoutait : "Le soleil m'est complètement inutile maintenant, puisque j'ai votre charité, et elle me prépare une cou­ronne pour l'avenir."

C'est une chose extrêmement essentielle que de se nourrir de la sainteté de nos frères. C'est une chose extrêmement importante et urgente que de cueillir les fruits de la Parole de Dieu, pas simplement dans l'Écriture, pas simplement dans la liturgie, mais là où l'Écriture et la liturgie s'incarnent, meurent, portent du fruit, et c'est la vie de nos frères, c'est notre vie aux uns et aux autres. Alors, la question est sim­ple. Est-ce que l'époux prend sa nourriture spirituelle dans la sainteté de son épouse ? Est-ce que les enfants ou les parents pensent à se nourrir de la Parole de Dieu dans ce que les uns et les autres vivent et lais­sent croître dans leur vie ? Est-ce que les frères, les religieuses, une communauté ouvrent leur cœur à la Parole de Dieu, à l'éloquence de la charité de Dieu qui s'incarne dans la vie des autres ? Est-ce qu'une Église paroissiale, locale aime se nourrir de ce que vivent les églises sœurs, ici ou ailleurs ? car "lorsque deux ou trois sont réunis le Christ", dans l'éloquence de sa Parole, "est présent quelles que soient les distances ou les conditionnements géographiques ou politiques.

Nous nous nourrissons chaque jour, ici, de la Parole de Dieu et nous nous réjouissons de son élo­quence, éloquence qui est manifestée dans cette célé­bration, dans ce moyen qui est la liturgie qui nous la transmet dans toute sa beauté, dans toute sa séduction, Mais il faut aussi retrouver cela même que nous célé­brons ici dans les fruits que cette liturgie porte dans la vie et dans le cœur de nos frères.

 

AMEN