UN PRÉDICATEUR TRÈS ÉCOUTÉ
2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e suis fort intimidé et mal placé pour vous parler aujourd'hui de saint Jean Chrysostome parce qu'il y a à la présidence même de cette assemblée Frère Michel qui a passé plusieurs années à lire entièrement l'œuvre de saint Jean Chrysostome, ce que je n'ai pas encore eu le temps de faire, et même d'écrire de fort belles choses sur la conception du mariage d'après saint Jean Chrysostome. Je l'ai prié de prendre la parole en ce jour, mais il m'a dit que, dans l'Église, il fallait qu'il y ait une sorte de polyphonie et que tout le monde donne son avis, même les gens incompétents. C'est pourquoi je m'y risque.
Il me semble que saint Jean Chrysostome est le représentant typique de ces grands pasteurs de la fin du quatrième siècle et du début du cinquième siècle : les Cappadociens en Asie Mineure, saint Augustin à peine plus tard en Afrique, saint Ambroise dans la région de Milan. Ces grands pasteurs ont dû faire face aux premiers mouvements de foi à grande dimension. On imagine toujours que la sortie de la période des persécutions signifiée par l'Edit de Milan en 313, donne à l'Église la paix constantinienne et qu'à partir de ce moment-là l'Église va entrer dans une sorte de félicité, de bonheur sans mélange et sans difficulté.
En réalité, ce n'est pas le cas et l'histoire de l'Église nous montre que tout le quatrième siècle et le début du cinquième sont encore des époques extrêmement troublées, tant au plan de la confession de la foi (mais là je crois que l'influence de saint Jean Chrysostome a été minime) que surtout au plan de la pastorale. Il s'agissait de faire face à une nouvelle manière de vivre le mystère de l'Église. Jusque-là ne faisaient partie du peuple de Dieu que ceux qui en avaient vraiment envie. Pour faire partie d'une communauté à Rome ou à Antioche ou à Ephèse, il fallait accepter une certaine clandestinité, refuser le service des armes, il fallait savoir qu'à tout moment on était sur la brèche et qu'on pouvait y laisser sa vie. A partir du moment où le christianisme est devenu public, tout à fait possible dans le cadre d'une vie civile sans problème, les choses changent. On peut dire que dans la population qui se convertissait et qui était assez massive, il fallait faire face à deux problèmes : le fait que la conversion n'était pas toujours fondée sur des motifs spirituels, (devenir chrétien était bien vu ou même offrait la possibilité d'une carrière), et d'autre part la conversion exigeait de la part des pasteurs une catéchèse très approfondie. A partir du moment où les gens se convertissaient de façon plus massive, il fallait affiner les instruments catéchétiques pour donner à tout le monde une formation suffisante et adaptée. C'est la raison pour laquelle les Pères de l'Église de cette époque nous ont laissé une œuvre homilétique extrêmement abondante, car l'homélie n'était pas minutée comme aujourd'hui où il ne faut pas dépasser quinze minutes le dimanche. A cette époque-là, l'homélie c'était la télévision de l'époque, elle durait au minimum cinquante minutes, et on l'écoutait debout. C'était le passe-temps de l'époque, quand on allait à l'église, c'était pour écouter le prédicateur. Je crois que saint Jean Chrysostome s'est taillé la part du lion dans ce genre littéraire car il avait une éloquence extrêmement raffinée qui lui a valu son surnom de bouche d'or. C'était un antiochien cultivé de formation classique chez les rhéteurs et c'est sans doute sa réputation de prédicateur à Antioche qui lui a valu d'être appelé au siège de Constantinople qui était évidemment le plus prestigieux. Ces pasteurs devaient faire face à cette exigence de bien former le peuple chrétien et un des aspects fondamentaux sur lesquels ils vont insister, et je crois que c'est très important dans cette antiquité finissante, c'est la grandeur de l'homme.
La fin de l'Empire Romain n'est pas une sorte de décadence dans des orgies ou des beuveries, comme on l'imagine un peu facilement parce qu'on a lu quelques vers de Pétrone, qui n'est d'ailleurs pas de la fin de l'antiquité. La fin de l'antiquité, c'est le problème d'une société qui ne sait plus comment se tenir ensemble, qui n'a plus de cohésion sociale vraiment évidente. Il y a une toute petite élite de gens cultivés avec un très grand pouvoir politique et une vieille tradition sénatoriale qui, eux, gouvernent tout et ont la joie ou la jouissance de se considérer comme des personnes libres de leur sort, si toutefois leur sort est libre puisque dans le paganisme on croit que la vie est soumise au destin. Mais, en-dessous, il y a une énorme masse de gens pour lesquels le principe fondamental de leur vieux paganisme de survie est de penser que la vie est une espèce de loterie : si on a de la chance, on réussira, si on n'a pas de chance, tant pis. Tout cela ne donne pas un sens de l'existence individuelle et personnelle, tout cela ne donne pas le sens du respect de l'autre. C'est pourquoi lorsque Théodose devant une émeute dans un amphithéâtre à Thessalonique fera massacrer des milliers de personnes, cela ne lui fait ni chaud ni froid, et pourtant c'est un empereur chrétien. Et saint Ambroise lui fera sentir que ce n'est pas conforme à la vie de l'Église. Il y a donc une sorte de perte du sens de la vie personnelle, de l'amour personnel de Dieu pour chacun d'entre nous.
C'est donc un des aspects sur lesquels Jean Chrysostome, comme ses contemporains, reviendra sans cesse : c'est de remettre l'homme devant la grandeur de son appel. Il est créé par Dieu, il a reçu de Dieu toute sa dignité. Et par conséquent, à cette époque où l'homme, quand il est riche s'enferme dans sa richesse et ferme son cœur au pauvre qui est à sa porte, dans cette époque où règne encore une certaine cruauté païenne, le sens de la gloire, le sens du héros qui s'impose et fait sa place au soleil, ces prédicateurs de l'évangile vont dire à leurs contemporains quel est le véritable visage de leur existence et de leur personne. Ils vivent devant Dieu et ils sont aimés infiniment de Dieu.
Je voudrais illustrer cela par un tout petit passage où saint Jean Chrysostome explique le verset de la Genèse : "Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance".
"Voici qui mérite une réflexion. Pourquoi, lors de la création du firmament, ne fut-il pas dit : "Faisons le firmament", mais "qu'il y ait un firmament" ? Et de même qu'il fut dit "Que la lumière soit" et ainsi de suite pour chaque aspect de la création ? Or quand est employée la tournure "faisons", et le cas est unique, c'est bien qu'il y a une décision prise en commun, une concertation avec une autre personne égale de surcroît. Quel est donc l'être qui va venir à l'existence, entouré d'une telle considération ? C'est l'homme, grande et admirable figure vivante, plus précieux aux yeux de Dieu que la création tout entière. C'est l'homme, et c'est pour lui qu'existent le ciel et la terre, et la mer et la totalité de la création. C'est à son salut que Dieu a attaché tant d'importance qu'Il n'a même pas épargné son Fils unique pour lui, car Dieu n'a eu de cesse de tout mettre en œuvre pour faire monter l'homme jusqu'à Lui et le faire asseoir à sa droite. C'est pourquoi Paul proclame : "Il nous a ressuscités avec Lui, et avec Lui, Il nous a fait asseoir aux cieux, dans le Christ Jésus." Voilà qui permet de parler ici d'une décision prise en commun, d'une concertation autour d'un projet. Ce n'est pas, à Dieu ne plaise, qu'Il ait besoin de s'entourer de conseil, je veux dire seulement que par le choix même des mots de l'Ecriture, Il nous prouve toute la considération qu'Il a pour l'être qui recevait ainsi de Lui l'existence. Mais, me direz-vous, si l'homme a plus de prix que l'univers tout entier, comment expliquer qu'il n'apparaisse qu'après tout le reste ? Mais c'est justement parce qu'il a plus de prix que tout l'univers. Prenons une comparaison. Un roi doit entrer dans une cité. Il s'y fait précéder de ses généraux, de ses officiers, de ses soldats en armes, de toute une troupe de serviteurs qui, faisant les apprêts du séjour royal et veillant à l'ordonnance de tous les détails, se disposent à recevoir le monarque avec beaucoup d'égards. De même ici, précédant en quelque sorte l'entrée du souverain, le soleil est arrivé d'abord, et avec lui le ciel, et la lumière aussi a pris les devants. Tout est déjà là, tout est en place, et c'est seulement alors que l'homme fait son entrée, entouré de tant de marques d'honneur."
A des hommes de cette époque, on ne pouvait pas dire quelque chose de plus nécessaire, de plus beau et de plus grand. C'est peut-être encore ce que nous avons à dire aujourd'hui.
AMEN