LE MANTEAU DU PASTEUR

2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN

L

 

'image qui repose sur le pupitre, dans le chœur, est un agrandissement d'un détail d'une icône qui se trouve actuellement dans une des cathédrales du Kremlin à Moscou. Cette représentation date de 1405 et nous montre la figure, la silhouette, le visage de saint Jean Chrysostome. Ce qui est le plus frappant, ce sont surtout les couleur. Il y a d'abord le manteau, cet ample manteau qui entoure le corps de saint Jean Chrysostome, et qui est en or, qui est tissé de fil d'or. C'est l'ample manteau de sa charge pastorale comme prêtre et comme évêque dont la première des fonctions est d'enseigner le peuple. Et nous savons que la tradition postérieure à son siècle a surnommé Jean Chrysostome "Bouche d'Or" sûrement à cause de l'éloquence de sa parole, de son verbe, mais surtout parce que cette éloquence et cette parole jaillissaient d'un cœur d'or, entièrement inondé par toute la richesse du mystère de Dieu. Lui-même dit dans l'un de ses écrits, le Traité sur le Sacerdoce : "L'âme du prêtre doit être resplendissante comme le flambeau qui éclaire le monde". Ce manteau couleur d'or est le symbole du cœur et de l'âme de ce prêtre flamboyant qu'a été saint Jean Chrysostome.

Il tient dans ses mains très fines le livre rouge de la Parole de Dieu, ce livre rouge qui contient le mystère du salut, ce mystère qui a été révélé et manifesté non pas dans la gloire humaine, non pas dans le triomphe, mais dans la mort et dans le sang versé du Christ, ce mystère qui se prolonge, aujourd'hui encore dans l'eucharistie, ce sang versé qui est toujours la Parole de Dieu faite chair et donnée pour le salut du monde.

Dans l'évangile que nous venons de lire, Jésus dit à ses disciples cette phrase : "Donnez et l'on vous donnera, et c'est une bonne mesure tassée, secouée, débordante qu'on versera dans les plis de votre vêtement." Et juste avant, à propos de l'amour des ennemis : "Si quelqu'un t'enlève ton manteau, ne lui refuse pas non plus ta tunique." Le manteau, dans la Bible, c'était quelque chose d'essentiel, c'était un bien quasiment inaliénable et un bien du pauvre. Ainsi, dans le livre des Nombres, au chapitre vingt-deuxième, il est écrit : "Si tu prends en gage le manteau de quelqu'un, tu le lui restitueras au crépuscule; c'est tout ce qu'il a pour se couvrir, c'est le manteau dont il enveloppe son corps, dans lequel il peut se coucher. S'il crie vers Moi je l'écouterai, car je suis compatissant, Moi !"

Les lectures de ce jour font allusion à la souffrance, à l'exil, à la persécution et à la mort qu'a subie Jean Chrysostome, parce que, spécialement pendant les quelques années de son épiscopat à Constantinople, il a proclamé la Parole de Dieu à temps et à contre-temps, proclamé cette Parole de Dieu pour la défense des pauvres, pour que les pauvres, les petits, puissent se nourrir des seuls biens estimables, ceux qui viennent de Dieu, et aussi pour que les pécheurs, quel que soit leur degré dans la société hiérarchique, puissent se convertir. Et c'est parce qu'un certain nombre des "grands" de cette ville de l'Empire, ont refusé de se convertir à cette Parole de Dieu, que saint Jean Chrysostome a été dévêtu, que l'adversaire, que celui qui était contre lui parce qu'il dénonçait son vice, son mal et la nécessité de la conversion, c'est parce que cet adversaire a refusé la lumière de l'évangile qu'il a pris le manteau de saint Jean Chrysostome, qu'il l'a dévêtu humainement de toute sa présence auprès des pauvres et qu'il l'a même empêché d'exercer son ministère épiscopal dont cet ample manteau est le symbole.

Et saint Jean Chrysostome a laissé son manteau, il a quitté sa ville, il n'a pas refusé qu'on lui prenne ce qu'il avait de meilleur, pour Dieu et pour son peuple, et même il a donné sa tunique, cette tunique qui était sa propre vie, cette tunique qui est ce vêtement de notre vie humaine, de notre chair humaine que Dieu nous a tissée, que Dieu a brodée pour nous afin que nous puissions vivre dedans, afin que nous puissions être enveloppés de cette vie humaine, et ainsi recevoir, pressentir cette vie de Dieu. Saint Jean Chrysostome s'est laissé dépouiller de ce manteau, mais, au moment de sa mort, Dieu a rempli ce manteau de tous ses dons, de tous ses biens, dans une mesure tassée, dans une mesure qui n'a pas été comptée, dans une mesure qui lui fut ample.

Et le dernier mot de la vie de saint Jean Chrysostome, exténué, à bout de forces, loin de son peuple, sous les outrages et les malveillances de ses gardes, ce fut simplement : "Gloire à Toi, Seigneur en toutes choses ! Gloire d'abord en ma vie car j'ai accepté de la donner pour Toi, car j'ai accepté de me la faire prendre en Ton Nom, par ceux qui me persécutent, car j'ai accepté de mourir et de souffrir à l'exemple de mon Maître le Seigneur, et pour mon peuple". Et, dans l'événement de sa mort, lorsqu'il fut dépouillé de sa vie et de son ministère, Dieu a rempli son cœur, Dieu a rempli son âme d'une mesure débordante de miséricorde, de paix et de gloire.

Ainsi, ces quelques aspects, quelques traits de la vie et spécialement des dernières années de saint Jean Chrysostome, dans la lumière de cet évangile, nous aident à comprendre ceci pour notre propre vie : c'est que nous ne nous appartenons pas. Le vêtement que nous avons, non pas les tissus que nous portons, mais notre propre chair, notre propre vie, nous a été donné. Et parce que le mal est jaloux de cette vie qui vient de Dieu, il veut s'en emparer, et il la prendra, jusqu'à notre dernière goutte de sang, Jusqu'à notre dernière heure de vie, puisque notre vie et notre corps même sera voué à la mort qui est, apparemment, la victoire de l'ennemi. Nous serons dépouillés, non seulement de ce que nous avons, ce n'est pas le plus important, même si c'est pour nous le plus difficile parce que nous y sommes terriblement attachés, mais nous serons dépouillés de notre propre vie humaine. Cependant, puisque le Christ l'a annoncé dans l'évangile, notre cœur, notre âme sera comblée de la vie même de Dieu. Et si nous avons su donner notre vie sans mesure, si même nous avons permis au mal et à la mort de nous la voler, à ce moment-là, Dieu nous remplira sans mesure, de sa vie éternelle, de sa paix, de sa miséricorde et de sa gloire.

Par la prière de saint Jean Chrysostome, demandons d'être, nous aussi, revêtus de confiance et d'humilité, pour croire vraiment que notre vie nous a été donnée pour que nous la donnions, aujourd'hui, pour nos frères, pour Dieu afin de vivre en Lui pour toujours.

AMEN