SAINT JEAN BOUCHE D'OR
2 Co 4, 10-18; Lc 6, 27-38
St Jean Chrysostome - (13 septembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ans cette antiquité finissante, ce qui est vraiment dans la société l'objet d'une fascination et d'une admiration sans bornes, c'est "savoir parler", c'est le beau langage, ce sont les beaux discours, c'est pouvoir tenir en haleine une foule qui, généralement d'ailleurs sait à peu près ce que vous allez dire, pendant plus d'une heure, de lui expliquer des choses qu'elle sait déjà par cœur, selon des rites littéraires, des rites d'éloquence qui sont comme des pierres blanches qui jalonnent le chemin de l'orateur. Cela, c'est extraordinaire, à tel point que les grands orateurs recevaient des surnoms qui les désignaient précisément comme des grands orateurs. C'est ainsi pour beaucoup de Pères de l'Église car, à cette époque-là, la parole publique n'était plus simplement dans la vie politique, cela c'était l'empereur qui avait pris soin de se l'attribuer pour lui seul et pour quelques petites écoles réservées, mais la parole publique était passée dans les églises. Si bien que les grandes figures de l'histoire ont reçu souvent des noms prestigieux ou élogieux comme par exemple "Chrysologue : à la parole d'or" ou "Chrysostome : à la bouche d'or".
Précisément, pour Chrysostome, je crois qu'on a assez bien choisi. Les contemporains de Jean Chrysostome ont bien senti que la parole n'était pas d'or, car elle était rugueuse, elle était forte, elle était, à certains moments, agressive, elle était vivante, elle était passionnée. Ce n'était pas tellement le discours qui charmait dans ce que les auditeurs entendaient de Jean, mais c'était sa bouche, c'est-à-dire sa personnalité, cette passion qu'il avait consacrée de tout son être à la Parole de Dieu Il était d'or, ou sa bouche était d'or parce qu'elle s'était complètement laissé façonner et transfigurer par la parole de Dieu. Au fond, c'était le mystère même du pasteur qui, lorsqu'il a quelque chose à dire, ne le tire pas de son propre fond mais le tire de la richesse de la parole de Dieu. S'il avait été appelé Chrysologue, je pense qu'il n'aurait pas été d'accord car il aurait dit, à ce moment-là que la seule parole qui mérite d'être qualifiée d'or c'est la Parole de Dieu. Or il n'en était que le serviteur, comme la bouche est la servante de toute parole. Mais il fut, comme on le dit souvent, un serviteur "en or", c'est-à-dire il s'était vraiment plié à toutes les exigences de la Parole de Dieu.
J'aimerais simplement vous donner deux petits passages de cette bouche d'or, car au fond, ce qui faisait le resplendissement de cette bouche de Jean Chrysostome, de ce cœur lorsqu'il annonçait la parole de Dieu, c'est qu'il était un grand amoureux. Il était d'abord un grand amoureux de Dieu et cela, il l'a compris surtout à la lumière de saint Paul.
Il a fait un certain nombre d'homélies sur saint Paul et dans l'une d'entre elles voici ce qu'il écrit : "Paul aimait mieux être dans les derniers rangs en connaissant l'amour du Christ ou parmi les individus en butte aux contradictions plutôt que d'être privé de cet amour et compté au nombre des gens comblés d'honneurs tout en haut de l'échelle sociale. Une seule et unique forme d'indignité à ses yeux : être privé de l'amour du Christ. C'était cela, pour lui, la géhenne. C'était cela le supplice et cela valait tous les maux imaginables. Et inversement, le seul bonheur, c'était de connaître l'amour du Christ. C'était cela qui était la vie et qui valait bien le monde. C'est cela qui valait la condition des anges et les biens de ce monde et de l'autre. C'est cela qui valait la royauté, les promesses que nous avons reçues et tous les biens imaginables. Tout le reste, tout ce qui ne conduisait pas à cet amour ne pouvait éveiller, selon lui, la moindre tristesse, la moindre joie. Il regardait toute chose visible comme des herbes vouées à pourrir." Le prix, c'était d'appareiller pour l'autre vie et d'habiter avec le Christ. Demeurer dans la chair, c'était l'épreuve proposée en cette vie, et pourtant, c'est l'épreuve qu'il préfère au prix, c'est elle qui a, pour lui, la priorité."
C'est exactement ce que Jean Chrysostome a vécu. Il a vécu l'épreuve pour obtenir le prix, tout comme saint Paul lui-même avait "combattu le bon combat" pour obtenir le prix. Mais ce qui devait aussi beaucoup fasciner les contemporains de Jean Chrysostome, c'est son amour de son peuple ou plus exactement de ses peuples, car il a été évêque d'Antioche et patriarche de Constantinople. Je voudrais vous lire un petit passage où Jean Chrysostome se déclare lui-même amoureux de son Église, de son peuple. C'est parce qu'il a eu des ennuis de santé qu'il est parti d'Antioche dans la montagne.
A cette époque-là, il n'y avait pas de sanatorium, mais l'on savait déjà que le bon air faisait du bien. Il est parti pendant quelque temps et à son retour, il prêche à ses ouailles sur la conversion. Prêcher sur la conversion à Antioche, ce n'est pas facile parce que Jean va poser véritablement les conditions de la conversion et par conséquent parler un peu durement. Il va leur indiquer tous les chemins de la conversion. C'est pourquoi, au début de sa prédication, il veut leur dire que, s'il leur demande tout cela, c'est parce que, en réalité, il les aime.
Et voilà comment il le leur dit : "Frères, je ne sais pas si, pendant mon absence, vous avez pensé à moi. Pour ma part, je n'ai jamais pu éloigner votre souvenir de ma mémoire et quand bien même j'avais quitté la ville, je n'arrivais pas à me détacher de vous. Épris de votre charme spirituel (s'il vous plaît), j'en emporte toujours l'éclatant souvenir avec moi, comme les amoureux d'une beauté périssable qui, à chacun de leurs déplacements, emportent avec eux l'image de l'être aimé. Les peintres parviennent à reproduire fidèlement les portraits par le jeu des diverses couleurs. De la même façon, j'esquissais une image de votre âme où s'intégraient les multiples facettes de vos vertus. Je trouvais là ma seule consolation. Je faisais l'inventaire de toutes vos qualités spirituelles à la grande joie de mon esprit curieux : votre empressement à assister aux assemblées religieuses, la ferveur que vous manifestez à la lecture des Saintes Ecritures, la bienveillance dont vous entourez l'orateur, pour ne citer que celles-là. En toute circonstance, que je me promène, que je me repose, dans toutes mes allées et venues, de jour comme de nuit, je ne cessais de songer à votre amour. Salomon traduit justement les sentiments que je ressentais alors quand il dit : "Je dors, mais mon cœur veille !" Si, vaincues par le sommeil, mes paupières finissaient par s'abaisser la force obsédante de l'amour que je vous porte, maintenait mon esprit en éveil. Bien souvent je dialoguais avec vous, en rêve. Il n'est pas rare, en effet, que notre imagination nous fasse revivre, la nuit, nos préoccupations de la journée. Ce fut précisément mon cas. Bien entendu, je ne vous voyais pas réellement, mon regard était celui de l'amour. Ma présence auprès de vous n'était pas physique, elle résultait de l'attrait que vous exercez sur moi. A tout moment, je croyais entendre votre murmure. J'aurais dû, en raison de mon état de santé, prolonger mon séjour à la campagne afin de profiter encore des effets bénéfiques de l'air, mais les liens qui se sont tissés entre nous me rendaient intolérable une absence prolongée. Je fus en proie aux pires tourments jusqu'à ce que la décision d'avancer mon départ s'imposât à mon cœur, sûr qu'il suffirait de vous retrouver pour recouvrer la santé, le bien-être et l'épanouissement. J'ai donc obéi à mon inspiration. J'ai préféré revenir parmi vous avec, certes quelques traces de ma maladie plutôt que d'attendre le rétablissement complet de ma santé et de vous affliger, par là même, plus longtemps. Pendant mon séjour à la campagne, j'entendais bien vos reproches que des lettres fréquentes ne cessaient de raviver. Sachez d'ailleurs, que j'ai été tout aussi sensible à vos réprimandes qu'à vos éloges car elles émanaient de votre cœur. Voilà donc la raison de mon prompt retour. Voilà pourquoi je n'ai jamais pu vous effacer de ma mémoire."
Je crois que c'est un très grand pasteur qui trouve dans le souci de son peuple la meilleure convalescence. Si vous le voulez, au cours de cette eucharistie, puisqu'à travers notre fraternité qui est sous le patronage de Jean Chrysostome c'est un peu toute notre communauté paroissiale qui est aussi sous son patronage, nous demanderons au Seigneur de pouvoir vivre, au cœur même de nos rencontres, au cœur même de notre vie telle que nous la vivons jour après jour au cours de cette année qui recommence, de retrouver la même profondeur, la même délicatesse, le même respect les uns des autres, la même attention les uns aux autres, les pasteurs vis-à-vis de tous les frères, et les frères vis-à-vis des pasteurs, de retrouver toute cette délicatesse qui n'a qu'un nom, celui qui a animé toute la vie de Jean Chrysostome la charité.
AMEN