MARIE DANS LE PLAN DE SALUT DE DIEU

Rm 8, 28-30; Mt 1, 1-16 + 18-23
Nativité de Marie – Année A (8 septembre 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Vertus - Naissance de Marie

F

rères et sœurs, je vais vous révéler un secret de famille, tout à l'heure à la sacristie, le frère Christophe m'a imploré du regard en demandant : est-ce que tu peux prêcher à ma place ? J'ai lu dans son regard un certain désarroi, je pense qu'il s'est dit : s'il faut encore que je dise des choses pieuses et gentilles sur la Vierge Marie, cela ne me va pas du tout.

Je le comprends un peu parce que c'est vrai que ces fêtes de la Vierge Marie sont très difficiles à expliquer. Contrairement à ce qu'on croit, ce n'est pas simplement pour exciter de la ferveur. Ce n'est pas pour être gentil avec la maman de Jésus comme on dit aux enfants, je ne crois pas que c'était la grande préoccupation théologique des gens du quatrième ou du cinquième siècle. Or, ces fêtes sont nées à peu près dans ce contexte-là et si l'on veut y comprendre quelque chose, je crois que c'est évidemment des thèmes de la pensée chrétienne extrêmement difficiles et qui demandent une certaine accoutumance.

Je ne sais pas si vous avez remarqué l'oraison du début de cette eucharistie. Elle donne un peu la tonalité de la fête d'aujourd'hui. Elle est déjà très subtile : "Ouvre à tes serviteurs Dieu très bon, les richesses de ta grâce (jusque-là pas de problème !) puisque la maternité de la Vierge Marie fut pour nous le commencement du Salut". Nous fêtons la Nativité, non pas la Maternité, mais on précise : "puisque la maternité fut pour nous le commencement du Salut, que la fête de la sa Nativité nous apporte un surcroît de paix". C'est subtil. Cela veut dire en réalité qu'en fêtant la Nativité de la Vierge Marie, on n'est pas dupe, ce n'est pas le commencement du Salut. Le commencement du Salut, c'est quand elle devient Mère. Le Salut ne commence que lorsque le Christ entre dans la condition humaine, c'est-à-dire lorsqu'elle dit "oui" à l'Annonciation. Par conséquent, quand on fête la Nativité, on ne fait pas à proprement parler une fête du Salut du Christ. C'est rigoureux et c'est vrai. De même que l'Immaculée Conception, la Présentation de Marie, la Nativité, tout cela sont des fêtes dans lesquelles on peut toujours dire que c'est la Maternité qui nous a apporté le Salut, mais que la fête présente nous apporte un surcroît de paix.

Alors, pourquoi ? Imaginez-vous que c'est à cause d'une question extrêmement difficile. Les chrétiens ont toujours cru que le Salut était l'œuvre de Dieu. De ce point de vue-là si l'on croyait que la Vierge Marie a apporté le Salut au monde on ne serait plus chrétien. Par conséquent, il ne faut pas mélanger les deux choses : Marie n'est pas donatrice de Salut. C'est pour cela que tous les termes de la théologie essayent d'éviter l'idée que Marie est à l'initiative de la venue du Salut. Le Salut ne vient que de Dieu seul. A partir de cette perception, la tendance serait de dire que le Salut arrive dans l'humanité comme un chien dans un jeu de quilles. C'est l'intervention brutale de Dieu qui vient et qui rase tout sur son passage pour construire un monde nouveau. Tout le problème que se sont posés les Pères de l'Église consiste à ne pas dire que le Salut est de Dieu seul. Dieu avait besoin de l'humanité pour mieux valoriser son action. Il y a beaucoup de gens qui croient qu'ils sont d'autant plus généreux, actifs qu'ils empêchent les autres de travailler. Ce n'est pas une bonne méthode et vous pouvez me rétorquer que ce n'est pas non plus très méditerranéen.

Oui, c'est vrai que Dieu est le seul à l'initiative du Salut, il est la seule source de Salut, Dieu est le seul qui donne le Salut. Mais pour autant, il veut que ce Salut nous arrive de lui seul mais par et avec l'humanité. Si je disais les choses de façon un tout petit polémique, nous n'avons jamais voulu être protestant. La grande faille de la théologie protestante, c'est de croire qu'on peut d'autant plus magnifier la grâce qu'on diminue la nature. Qu'on peut d'autant plus valoriser le Salut qu'on diminue la création et la créature. Or, c'est profondément faux. Ici, à propos de la Vierge Marie s'est posé le problème de savoir comment joue l'humanité dans l'acte même de Dieu qui donne le Salut. Le prototype même, c'était la Vierge Marie, celle qui a donné réellement la vie humaine à son Fils. Donc, toute la réflexion, la pensée a été de dire : comment l'humanité a-t-elle pu être coopératrice de ce Salut de Dieu alors que c'est Dieu seul qui le donne ? Comment Dieu a-t-il voulu associer une créature exceptionnelle, j'en conviens, une créature quand même, une comme nous, absolument comme nous à son œuvre de Salut.

C'est le fond de la réflexion de l'Église catholique sur le problème de la Vierge Marie. Ce n'est pas du tout que ça manque de tendresse féminine, c'est tout fait annexe dans le problème. C'est d'abord qu'il s'agit de comprendre comment Dieu prend les ressources de l'humanité pour les associer à une œuvre de Salut qui ne perd rien de sa gratuité et de son initiative. C'est pour cela qu'on a approfondi le mystère de Marie jusqu'au problème de l'Immaculée Conception. Pourquoi ? pour une raison très simple. Il fallait dire ceci : Dieu ne peut pas entrer dans l'humanité si les moyens qu'il prend pour y entrer ne sont pas au "top". La Vierge Marie c'est de l'humanité au "top" pour que Dieu puisse entrer dans cette humanité. On est remonté de la Présentation de la Vierge Marie à sa Nativité, et à sa conception pour essayer de montrer que Dieu a permis qu'une seule créature (cela suffisait), et avait été voulue et déjà bénéficiaire du Salut pour que ce Salut puisse arriver.

Cela nous amène à ce casse-tête qui est la croix des théologiens qui se demandent comment Marie a-t-elle pu bénéficier du Salut qui n'était pas encore réalisé puisque c'était grâce à son "oui" que cela allait se réaliser. C'est tout le problème : comment le Salut peut-il entrer dans le monde avec quelque chose du monde qui est invité à y collaborer sur le mode de l'humanité la plus parfaite qui soit. C'est ce que nous fêtons aujourd'hui. Comme vous le voyez, ce n'est pas tellement facile d'accès, et c'est pour cela qu'en général, la Nativité de Marie, l'Immaculée Conception, les prédicateurs glissent et n'appuient pas parce qu'on ne se sent pas tout à fait sûr de son affaire.

Le vrai problème n'est pas du domaine de la piété facile. C'est le véritable problème technique qui se pose quand on se demande comment Dieu a su recréer une sorte d'élément d'humanité pré-sauvé pour que le Salut rentre dans cette humanité. A ce moment-là, c'est pour cela qu'on a assimilé Marie à l'Église, parce que l'Église c'est la même chose, c'est le même problème. Chacun d'entre nous quand il est né par le baptême, quelque chose d'humain qui nous a précédé qui s'appelle l'Église, pas simplement l'Église officielle, mais toute la communauté des croyants et qui était génératrice de la grâce du baptême pour chacun d'entre nous. La structure même du Salut, le Salut vient de Dieu seul, mais il ne vient pas en détruisant l'humanité. Au contraire, il essaie de la pousser au maximum des possibilités pour qu'effectivement cette humanité, dès le moment où elle est appelée à bénéficier du Salut, soit déjà engagée dans ce processus.

 

AMEN