APPELÉS ET JUSTIFIÉS

Rm 8, 28-30 ; Mt 1, 1-16 +18-23
Nativité de Marie - (8 septembre 1989)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

V

ous avez été prédestinés" dit l'apôtre Paul aux chrétiens de Rome. Ce mot est à com­prendre de façon juste car, au long des siè­cles, il a servi à un tas d'explications aussi fausses que perverses quant à la vie de la foi.

"Vous avez été prédestinés" ceci veut dire, comme saint Paul l'exprime au début de sa lettre aux Ephésiens, "depuis toute éternité, dans l'amour que le Père a pour le Fils, vous êtes déjà présents, vous êtes déjà saints et immaculés." Le mot prédestiné ne veut dire que cela et surtout pas plus. Surtout le mot pré­destiné ne veut pas dire que notre destinée est écrite définitivement par Dieu et que nous n'aurions rien d'autre à faire que d'y obéir dans la passivité totale.

"Vous avez été prédestinés". saint Paul dit aussi : "Par Jésus vous avez été appelés." S'il y a ap­pel c'est donc qu'il y a liberté de réponse. Donc, en aucun cas, la prédestination serait une couverture de notre liberté. A ce moment-là, il n'y aurait plus de liberté. "Vous avez été appelés". C'est donc qu'il y a en vous une possibilité de répondre ou de ne pas ré­pondre. Et ceci n'entrave pas de toute façon que Dieu vous aime depuis toute éternité, dans l'amour de Jé­sus.

"Vous avez été justifiés". Justifiés, cela veut dire que nous n'étions pas justes, que depuis notre naissance dans la vie humaine, nous sommes marqués d'un poids d'injustice. C'est ce que nous appelons le péché originel, ce qui a un double sens : originel parce que depuis l'origine de l'humanité, originel parce qu'il s'origine chaque jour dans notre propre humanité personnelle. Dimension historique, dimen­sion personnelle. Vous avez été rendus justes par Ce­lui dans lequel, depuis toujours, vous êtes aimés, pré­destinés, choyés par Dieu.

"Ceux qui sont ainsi appelés et justifiés, ils sont glorifiés", c'est-à-dire, ils sont, à l'image de la vierge Marie, pleins de grâce, c'est-à-dire la grâce remplit désormais totalement toute leur humanité qui était une humanité de péché, mais qui est devenue l'humanité véritable, celle que Dieu aime en Jésus-Christ depuis toujours.

Par ces quatre mots qui sont, vous le sentez, bien plus que des mots, qui sont deux choses : le mystère dévoilé en quatre facettes, le mystère du Christ éternel. Car en Jésus, fils éternel du Père, il n'y a pas d'étapes. Il n'y a pas un Christ éternel dans l'amour de Dieu, puis un Christ qui viendrait nous appeler dans le temps, puis qui nous justifierait par sa mort et enfin nous glorifierait. Non, il y a un Christ qui, dans le mystère de ce qu'Il est depuis toujours, est à la fois le Fils de Dieu qui nous prédestine dans l'amour de Dieu, qui nous y appelle, qui nous justifie et nous glorifie. Simplement, pour que ce mystère du Christ puisse être reçu par ceux qui sont appelés, puisse les justifier, ce mystère du Christ se développe, étape par étape, dans l'histoire de l'humanité, l'histoire sainte, et dans l'histoire de notre propre humanité personnelle. Tant et si bien que notre humanité per­sonnelle, appelée, justifiée et glorifiée, devient la vé­ritable histoire de l'humanité.

C'est cela, je pense, que nous célébrons de fa­çon parfaitement réalisée, quand nous nous réjouis­sons de la fête de la vierge Marie. Nous aimons la dire bienheureuse. "Toutes les générations me diront bien­heureuse !" Pourquoi ? Pour nous rappeler simple­ment qu'elle est une créature merveilleuse, dont on s'émeut beaucoup, peut-être pas toujours de façon juste. Cette créature merveilleuse, oui, mais créature merveilleuse pour que nous, nous devenions créatures merveilleuses. Pas simplement image pendue à nos murs ou inscrite dans notre cœur, qui nous rappelle de façon nostalgique ce que nous ne sommes plus ou ce que nous ne sommes plus capables d'être tout seuls. Mais la figure de la vierge Marie est bienheureuse et elle nous appelle à devenir heureux du bien auquel elle-même a adhéré totalement. Et ce bien quel est-il ? Que nous ayons été depuis toujours prédestinés dans le cœur de Dieu, choyés par Lui dans l'amour du Fils, appelés, justifiés et glorifiés. C'est cela qui est bien­heureux chez la vierge Marie. Et quand nous célé­brons sa fête, c'est cela qu'elle veut nous offrir. Elle veut que nous prenions une conscience plus vive, plus vivante, plus vibrante, non pas de ce qu'elle est, mais de ce que nous devons être, dont elle est pour nous le miroir, la figure, la mère, c'est-à-dire celle qui veut nous engendrer dans ce bien d'éternité. C'est pour cela que nous la chantons bienheureuse de génération en génération. Et ce chant ne serait pas chrétiennement honnête s'il n'était pas notre désir profond de procla­mer, d'être à sa suite bienheureux du même bien.

Or tout nous a été donné, mais rien ne sera achevé sans notre adhésion libre à ce don, comme la vierge a adhéré au don de perfection qu'elle avait reçu. Car si la vierge Marie est immaculée, sans pé­ché, elle ne l'est pas devenue de façon purement pas­sive en découvrant un jour qu'elle était immaculée et en se disant :au fond, tant mieux, moi ça marchera sûrement très bien. La vierge Marie a dû, comme toute créature humaine, adhérer à la grâce de cette prédestination, de cet appel, de cette justification et de cette glorification, de toute sa liberté humaine. Liberté spirituelle, liberté psychologique, liberté morale, li­berté affective. Il a fallu qu'elle prenne tout ce qu'elle avait de liberté pour adhérer au don que Dieu lui avait fait.

Ce qui veut dire que, nous aussi, il nous faut comme le propose saint Paul, collaborer à l'œuvre de Dieu, recevoir cette œuvre, y adhérer par la foi, y collaborer par notre liberté. Car la liberté n'est faite que pour cela, pour nous permettre d'adhérer totale­ment, pleinement et définitivement, quoique de jour en jour difficilement, c'est vrai mais d'adhérer au mystère de Dieu. La Vierge n'avait pas à choisir entre le bien et le mal parce qu'elle était parfaite certes. Mais nous non plus, nous n'avons pas à choisir entre le bien et le mal sous prétexte que nous ne sommes pas parfaits, car contrairement à ce que l'on pense, ce qu'on lit ou ce qu'on proclame, la liberté n'est pas la possibilité de choisir entre le bien et le mal. Jamais on ne doit choisir le mal. La liberté n'est faite unique­ment que pour adhérer au bien. Tant et si bien que lorsque "la liberté" adhère au mal, elle est une perver­sion de la liberté, elle est une déperdition de la liberté.

Alors retenons bien ce mot de l'apôtre Paul. Avant d'exprimer ce fondement de la foi auquel la vierge Marie a adhéré, il nous appelle à collaborer c'est-à-dire à répondre librement au don que Dieu nous fait, au don général, global du salut reçu dans le baptême. Mais ce don doit s'incarner en nous, doit être accepté en nous, doit nous vivifier, doit faire en sorte que la chair du Christ, c'est-à-dire le salut, s'in­carne en notre propre vie. Mais pour cela il faut ab­solument qu'en chaque instant, qu'en chaque acte de notre vie, qu'il soit intérieur ou extérieur, notre liberté adhère totalement à ce don qui nous est fait. Autre­ment le don est bien donné, mais nous y restons exté­rieurs et nous ne pouvons pas alors connaître le bon­heur qui fut celui de la vierge Marie de vivre totale­ment en collaboration, en cohérence, en cohésion profonde avec ce bien du salut qui l'a rendue heu­reuse.

Que cette eucharistie nous ouvre vraiment à ce sens de la présence du salut qui nous est donné dans l'eucharistie, signe que nous sommes choyés de Dieu depuis toujours, signe que nous sommes appe­lés, signe que nous sommes justifiés et glorifiés. Cette eucharistie doit aujourd'hui, dans la lumière de la fête de la vierge Marie, nous apprendre un peu plus que la foi chrétienne, et en définitive la vie humaine, est cette lente, laborieuse mais bienheureuse collabora­tion à l'œuvre de Dieu pour nous dans le mystère du Christ.

 

 

AMEN