SANCTUAIRE NOUVEAU

Rm 8, 28-30 ; Mt 1, 1-16 +18-23
Nativité de Marie - (8 septembre 1988)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

E

lle est un peu fastidieuse cette longue liste de noms aussi étranges qu'inconnus, mais s'il fallait que l'architecte raconte, à ceux qui vont habiter la maison, tous les matériaux qu'il va utiliser et tous les liens qu'il va établir entre eux, ce ne serait guère intéressant pour ceux qui vont habiter la mai­son. Cette longue liste de noms, Dieu les murmure continuellement dans son cœur, Dieu regarde tous ces visages et Il aime en eux le dessein qui, souvent mal­gré leur péché ou leur faiblesse, s'est accompli. Car Dieu avait un rêve, celui de construire une maison, un sanctuaire, un saint des saints où Il serait contemplé, où Il serait aimé, un foyer d'amour, le plus important n'étant pas les murs mais ce qu'ils abritent, ce qu'ils protègent, ce qu'ils permettent. Cette longue généalo­gie, c'est cette tâche très lente que Die a exécutée, au rythme du temps, au rythme des saisons, au rythme des saisons intérieures de l'homme et du peuple, au rythme de ses conversions, de ses infidélités, au rythme de toutes les intempéries de cette saison hu­maine que nous sommes.

Et lorsqu'Il a estimé que les murs étaient suf­fisamment construits, que les éléments principaux étaient en place et tenaient dans l'alliance intérieure, Il a placé un sanctuaire, Il a placé la pierre qu'Il gardait dans son cœur, en réserve depuis le début de la cons­truction, pour qu'elle soit la plus belle, pour qu'elle renferme ce mystère inouï de la communion de la divinité avec la chair de l'humanité. Oui, comme le dit saint André de Crète, "Aujourd'hui s'élève le sanc­tuaire créé où résidera le créateur de l'univers."

Cette fête de la Nativité de Marie, c'est la première réalisation, encore inconnue de tous, même des parents de la vierge, première réalisation où Dieu va établir la première de ce nouveau sanctuaire dans lequel Il veut habiter, dans lequel Il veut que l'huma­nité, un jour, habite et demeure. Dès le début de sa vie humaine, la vierge Marie a été prédestinée, aimée, dès le premier instant justifiée dans la trace de Celui qui devait habiter le sanctuaire qu'elle était. La vierge Marie, déjà, portait en elle, toute la puissance de sa gloire, de sa glorification, celle que nous célébrons le quinze août. Mais nous ne pouvons pas en rester là, et s'il est beau de contempler cette œuvre merveilleuse et indicible de Dieu envers la vierge Marie, celle-ci comme un miroir fidèle et jamais déformé nous ren­voie à nous-mêmes, nous renvoie à notre propre pré­destination dans le cœur de Dieu, dès avant la création du monde, nous renvoie à notre appel, cet appel d'amour qui demande une réponse pour établir une alliance, nous renvoie à notre péché, à notre infidélité et à la justification qu'il a fallu que nous recevions de la mort même de celui qu'elle a engendré et qu'elle a donné à l'humanité, et aussi nous renvoie à notre gloire future.

Car, en définitive, le sanctuaire que Dieu pro­filait, qu'Il avait en perspective lorsqu'Il contemplait la vierge Marie en sa chair humaine, c'était nous-mê­mes, c'était l'Église, c'était cette humanité appelée, justifiée, déjà glorifiée par la présence de Dieu pour qu'elle soit le sanctuaire de sa présence, pour qu'elle soit le saint des saints de sa gloire. Et quand dans le psaume soixante-deux nous chantons : "Je viens te contempler dans ton sanctuaire, voir ta puissance et ta gloire", nous pouvons dire cela de la vierge Marie, sanctuaire de la présence de Dieu, dans laquelle s'est manifestée sa puissance et sa gloire lors de l'Incarna­tion et de la conception de son Fils. Mais nous devons aussi, par fidélité au mystère de la vierge Marie, le dire de nous-mêmes et de l'Église. Nous devons nous "contempler", non pas pour nous regarder, mais pour voir et discerner en nous qui sommes le sanctuaire nouveau, la puissance et la gloire de Dieu qui déjà nous habite. Et en définitive, le terme, la fin de cette fête, c'est cette communion de Dieu et de l'humanité. C'est cette communion de la chair et du Verbe. Elle a pris racine dans la chair de la vierge Marie pour éten­dre toute sa force de salut, toute sa force de consola­tion, d'ombrage et en même temps de nourriture en chacun d'entre nous, dans l'Église tout entière.

Nous sommes après la vierge Marie, mais dans la fidélité à ce qu'elle a été, ce sanctuaire, ce sanctuaire qui ne demande qu'à naître toujours, qu'à grandir et qu'à accueillir la grâce de l'Incarnation, qui demande toujours à percevoir et à vivre cette gloire de la présence de Dieu, sa puissance, sa Pâque, sa mani­festation. Oui, à la suite de la vierge Marie, nous sommes le sanctuaire nouveau. Chacun d'entre nous prend la suite d'un de ces noms, peu évocateurs mais si nécessaires dans la construction de ce peuple de Dieu, chacun d'entre nous fait partie de cette généalo­gie pour l'Alliance Nouvelle à l'intérieur de laquelle Dieu vient encore habiter son sanctuaire. "Dieu est au milieu de nous, Lui le Seigneur de l'Univers".Mais un jour cette perspective pourtant si profonde dans la­quelle nous sommes intensément inscrits et liés comme autant de pierres scellées les unes aux autres, visibles ou invisibles, peu importe, un jour tout cela se renversera complètement. Et puisque nous, qui sommes le sanctuaire de Dieu sur la terre, nous célé­brons sa louange, nous contemplons sa gloire et sa puissance nous deviendrons au-delà du temps, au-delà des généalogies, au-delà de la chair et du sang, nous deviendrons ce que Dieu contemplera pour l'éternité, dans le sanctuaire du ciel qu'Il nous a déjà préparé.

Alors dans ce mystère de la naissance de la vierge Marie, il nous faut bien situer ce que nous cé­lébrons. C'est un petit peu comme le pivot entre le rêve de Dieu de sauver cette humanité, son exécution dans le temps et l'histoire et cette perspective pour, l'au-delà du temps et l'au-delà de l'histoire. Avec la vierge Marie qui, à l'intérieur du sanctuaire de sa chair, a chanté la puissance et la gloire de Dieu, nous aussi, en cette eucharistie, pleins d'action de grâce, pleins de louange, remercions-Le de nous avoir ap­pelés, de nous avoir justifiés et bientôt de nous glori­fier avec elle.

 

AMEN