DEUX FILIATIONS DU CHRIST

Rm 8, 28-30 ; Mt 1, 1-16 +18-23
Nativité de Marie - (8 septembre 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette page d'évangile, la première de l'évangile de saint Matthieu, nous montre clairement la double filiation de Jésus, le Fils de Dieu, comme fils des hommes. D'une part, la filiation légale par Joseph, son père adoptif, d'autre part la filiation charnelle par Marie. Ces deux filiations sont claire­ment distinguées. A la fin de la longue généalogie que nous venons d'entendre, il est dit : "Jacob engendra Joseph" puis non pas : Joseph engendra Jésus, mais "Joseph, l'époux de Marie, de laquelle naquit Jésus." Et aussitôt après : "Avant qu'ils eussent mené vie commune, elle se trouva enceinte par le fait de l'Es­prit Saint." Et enfin," Joseph ne la connut pas jus­qu'au jour où elle enfanta un fils, et il l'appela du nom de Jésus."

Il est donc tout à fait clair que Joseph ne par­ticipe pas à la génération charnelle de Jésus. Cepen­dant c'est à lui qu'aboutit cette longue généalogie qui vient d'Abraham, de David puisque selon la manière de concevoir les choses, chez le peuple juif, l'apparte­nance à telle famille, à telle tribu est donnée par le père, même s'il s'agit d'un père légal et non pas du père selon la chair. C'est donc à travers Joseph que Jésus est le descendant de David et appartient à la tribu de Juda, qu'il est le Messie promis à David.

Quant-à Marie, il ne nous est pas dit de quelle tribu et de quelle descendance elle était. Un certain nombre de Pères de l'Église et une certaine tradition attribuent à Marie de faire partie, elle aussi, de la des­cendance de David. Mais, précisément, cela n'est dit à aucun moment dans l'évangile. Si Marie était de la descendance royale de David, il était plus simple de mener la généalogie jusqu'à elle et non pas jusqu'à Joseph. D'autres ont pensé que Marie était peut-être de la tribu de Lévi et de la descendance d'Aaron parce que cela nous est dit de sa cousine Elisabeth. Mais il était normal et courant en Israël que l'on se marie entre diverses tribus et le fait qu'Elisabeth appartienne à la descendance d'Aaron n'implique rien au sujet de sa cousine. Il est même remarquable qu'on nous donne l'appartenance tribale de Joseph, d'Elisabeth, de Zacharie ou de beaucoup de personnages, et précisé­ment pas celle de Marie. Quoi qu'il en soit de ces tra­ditions épisodiques qui ont eu cours dans l'Église, ce qui est le plus clair, le plus net dans l'évangile, c'est que Marie n'appartient pas à la tribu de Juda, à la des­cendance de David et que l'évangile n'éprouve pas le besoin de nous dire à quelle tribu elle appartient.

Ceci me semble fort intéressant au point de vue de la signification dogmatique de la filiation de Jésus par Marie. Si, par Joseph, Jésus est l'héritier d'une certaine lignée, d'une certaine tradition royale, par Marie, c'est dans la totalité de la race d'Israël, et à travers la race d'Israël dans la totalité de la race hu­maine, que Jésus s'enracine. Marie est une femme non pas de telle ou telle catégorie, mais je dirais presque anonyme. Je veux dire par là une femme ordinaire, comme toutes les autres. A travers elle, c'est vraiment dans la pâte humaine dans toute sa densité, dans sa totalité, que Jésus s'enracine. A travers Marie, Jésus est le frère non pas des membres de la tribu de Juda, non pas des descendants de la famille royale de Da­vid, non pas même seulement du peuple juif, Jésus est le frère de toute l'humanité. C'est vraiment dans la totalité de cette pâte humaine que Jésus s'insère à travers Marie. Ce que Marie apporte à Jésus, c'est l'humanité dans sa totalité, dans toute son épaisseur et d'une certaine manière sa lourdeur, dans toute sa vé­rité. Oui, par Marie, Jésus est véritablement le frère de tous les hommes et c'est cela qu'Il fallait qu'Il soit car Il venait pour sauver tous les hommes. Marie est le point par lequel, précisément, le Fils de Dieu s'atta­che, se "raccroche", s'unit à l'humanité tout entière. En Marie, le Fils de Dieu épouse l'humanité. En Ma­rie, Il se fait le concitoyen, le frère, le proche, l'immé­diat de tous les hommes quels qu'ils soient quelles que soient leurs catégories, sociales, raciales ou autres. C'est cette caractéristique-là qui est donnée à Jésus par Marie, la caractéristique plus sociologique et po­litique du messianisme de Jésus lui étant donnée par l'adoption par Joseph.

Certes en Marie s'est préparée déjà l'unicité de la chair du Fils de Dieu. En Marie, par sa naissance sainte, et au-delà de sa naissance par sa conception sainte, délivrée du péché originel, la chair qui devien­drait celle du Fils de Dieu a été préservée de toute souillure. Mais en même temps, c'est la chair com­mune, c'est la chair anonyme, c'est la chair de tous, c'est l'humanité dans son ensemble qui est ainsi assu­mée par Jésus.

Nous devons avoir une vénération toute parti­culière pour la vierge Marie, et en cette fête qui est la première de toutes les fêtes de la vierge, non pas qu'elle soit la première en importance mais la pre­mière en chronologie, puisque c'est dans son sein que nous sommes si proches de Jésus. C'est en elle que se fait cette immédiate rencontre, cette proximité abso­lue entre le Sauveur et les sauvés que nous sommes. C'est dans le sein de Marie que s'est accomplie notre Rédemption dans son principe.

Alors rendons grâces à Dieu pour cette vierge qu'Il nous a donnée comme Mère, parce qu'Il l'a choi­sie comme mère pour son Fils et parce que, en elle, son Fils devient notre frère, et que nous devenons donc les frères de Dieu, et par conséquent les enfants du Père, et par conséquent, transformés, renouvelés, transfigurés grâce à Marie et au rôle qu'elle a accepté de jouer, grâce à la préparation que Dieu a accomplie en elle, cette prédestination par laquelle Il l'a choisie et conduite jusqu'à ce mystère qui est le nôtre.

 

AMEN