UN PAPE ATYPIQUE

Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Grégoire

F

rères et sœurs, saint Grégoire est très certainement un des plus grands papes de l'histoire et comme les grands papes, et nous l'avons vu avec Jean-Paul II, ces papes se retrouvent toujours dans une situation de crise et de transition. A croire que les papes ne prennent toute leur mesure qu'à la mesure des temps de provocation des temps de crise auxquelles ils ont à faire face. Si l'on se réfère historiquement à la situation de saint Grégoire, c'est la cassure entre l'Antiquité qui était déjà moribonde depuis un certain temps, mais qui vivait encore un peu à Rome parce que le régime tenait bien aussi à Constantinople. Toute la partie latine s'écroule, on est en 580 environ, il y a eu pas mal d'invasions, mais la plus terrible sera l'invasion lombarde. C'est un moment où pour les papes qui sont pratiquement les seules autorités en Italie à l'époque, autorités morales et spirituelles mais également malgré eux, autorités politiques, on voit une deuxième fois la menace d'une invasion dans le nord de l'Italie. Il faut réaliser que saint Grégoire est né d'une grande famille sénatoriale à Rome, et qu'il a eu des responsabilités politiques très importantes à Rome. Il avait la responsabilité du service de ravitaillement en blé de la ville de Rome. Or, c'était un véritable casse-tête, Rome était une grande ville d'environ un million d'habitants. La population active était dans des proportions très faibles. Les romains ne faisaient rien ! c'était une époque où le travail était une condition servile et à Rome, il n'y avait que des sénateurs, des gens qui avaient des titres et il fallait gérer le ravitaillement de Rome. On a conservé des plaintes amères de saint Grégoire qui dit qu'il passe son temps à essayer d'envoyer des courriers, de faire de la diplomatie avec l'Égypte qui était le grenier à blé de l'époque, pour essayer de nourrir sa population. Grégoire le Grand c'est tout sauf un pape qui vivait dans les nuages. Il avait les pieds sur terre avec la charge matérielle de l'alimentation à Rome, ce qui était énorme.

De temps en temps, il a délégué, mais on l'a toujours considéré à Rome comme le nourricier. Très vite, il est entré dans une perspective plus monastique, et il a fondé à Rome six monastères. On dit que ce sont des monastères bénédictins, rien n'est moins sûr. La raison en est très simple, les monastères bénédictins ont été conçus pour la campagne, le Mont Cassin, les régions désertiques, c'est donc un monachisme isolé, déjà coupé de la vie de la société, alors que ce que voulait Grégoire, c'étaient des monastères insérés en milieu urbain. Il voulait des moines vivant dans la ville de Rome. On n'est même pas sûr qu'il ait lu la règle de saint Benoît, et surtout qu'il y ait adhéré et qu'il ait voulu transposer le modèle de façon urbaine. Pour lui, les moines avaient des activités de prière, pour entourer et aider le clergé par une activité pastorale spécifique, et ce n'étaient pas des gens qui vivaient en faisant les récoltes maraîchères dans les vergers des alentours. On ne sait pas non plus s'il a été le supérieur de ces monastères, il a été le fondateur, mais le gouvernement des moines ne l'intéressait guère. Il s'est montré très tôt disponible pour une mission à Constantinople, dans les années 585, jusqu'à son élection en 590. C'est là qu'il a connu les grandes querelles théologiques de l'Orient.

Saint Grégoire est tout sauf un pape qui n'ignorait pas ce qui se passe, il connaît le grec aussi bien que le latin, il sait ce qui se passe à la cour et il sait très bien aussi qu'il a un rôle diplomatique très important puisqu'on l'a envoyé comme secrétaire du pape. Il doit veiller à maintenir le moins mal possible le siège romain dans sa qualité de primat, par rapport à Constantinople qui ne pense qu'à grignoter les honneurs et à s'imposer, c'est d'autant plus délicat que Rome n'a aucune puissance politique ni militaire, tandis que Byzance a tout. L'empire byzantin contrôle encore tout le bassin méditerranéen.

Grégoire doit donc manœuvrer pour faire comprendre à l'empereur de Byzance que les Lombards sont aux portes de l'Italie, mais celui-ci ne veut pas envoyer des troupes pour soutenir la lutte contre les Lombards. Grégoire met à profit son séjour là-bas pour approfondir sa théologie, et il écrit ce magnifique livre sur Job. C'est devenu un grand best-seller dans la chrétienté latine, ce commentaire du livre de Job est extraordinaire parce qu'il parle de la souffrance de l'homme. Quand il revient à Rome en 590, il est élu pape pour quatorze ans. Il a eu un pontificat grandiose, mais très douloureux. Il savait que les barbares étaient aux portes, et il aurait pu être un précurseur de croisade. Il a eu ce réflexe de déclarer qu'étant le pasteur universel, il ne voulait pas combattre des gens qui étaient des chrétiens potentiels. Il n'a pas eu envie de provoquer un conflit ouvert et il dit dans certaines de ses lettres, qui va supporter le poids de la guerre ? ce sont les paysans qui travaillent dans la plaine du Pô.

Grégoire a aussi écrit un manuel de théologie pastorale. C'est le plus grand manuel classique de l'époque ancienne de la vie pastorale. Grégoire s'est aperçu que ses prêtres n'avaient pas tout à fait le savoir faire qu'il attendait d'eux pour célébrer, pour évangéliser, pour accompagner le peuple. Ce n'étaient pas encore des paroisses organisées, c'étaient des communautés urbaines ce n'est pas encore le clergé des campagnes. Cependant, il y a déjà tous les éléments fondamentaux qui constituent les orientations pratiques que doivent avoir les prêtres lorsqu'ils sont à la tête d'une communauté.

Ensuite, il fait la première grande synthèse liturgique, il connaît tous les grands répertoires d'oraisons, de prières, de préfaces. Avec un sens très affiné de la liturgie, il compose un "sacramentaire", c'est ce qu'on appelle aujourd'hui tout simplement, un missel. Il choisit ce qu'il considère comme les oraisons les plus belles du point de vue littéraire, contenu spirituel, formulation, il choisit les meilleures préfaces, et c'est devenu la base du missel romain. Tout cela s'est construit dans une atmosphère pénible qui est évoquée à un moment où à la fin de son pontificat, il commente le prophète Ézéchiel. Pourquoi Ézéchiel ? Parce que ce prophète est orienté sur la ruine de Jérusalem. C'est un peu comme Jérémie, le prophète des catastrophes. Tout va mal, on a abandonné le Seigneur, et Grégoire pense que le meilleur moyen d'essayer de faire comprendre aux romains ce qui se passe, c'est de commenter Ézéchiel pour leur montrer que lorsque apparemment Dieu s'et détourné, qu'il n'y a plus la prospérité économique, sociale et politique du pays, et pourtant, cela continue. Ce commentaire par Grégoire est un peu chef-d'œuvre d'activité pastorale pour relire la Bible à lumière d'une situation concrète, celle du désarroi, de la détresse et de la misère des peuples. Et cette misère l'atteint lui-même. Je vous lis les dernières phrases de son commentaire sur Ézéchiel : "Voilà très chers frères les recherches que nous avons pu faire devant vous avec l'aide du Seigneur. Que personne ne me fasse de reproches si maintenant, je cesse de parler. Car vous le voyez, toutes nos épreuves n'ont fait que s'aggraver. Partout autour de nous, il y a des épées, partout, la redoutable menace de la mort, certains d'entre les nôtres reviennent avec les mains tranchées, on nous annonce que d'autres sont prisonniers, d'autres tués, je suis contraint de faire taire ma langue car mon âme est dégoûtée de la vie. Que personne ne me demande plus d'étudier pour lui le livre sacré, car ma harpe ne connaît plus que des chants de deuil et ma flûte la voix des pleurs. L'œil du cœur n'est plus en éveil pour scruter les mystères car mon âme s'est endormie dans la lassitude. La lecture du Livre n'est plus douce à mon cœur, car j'ai oublié de manger mon pain à force de crier ma plainte. Qui n'a plus le loisir de vivre comment trouverait-il le plaisir à parler des significations mystérieuses de l'Écriture ? Si je suis contraint de boire chaque jour l'amertume, quand pourrai-je bien servir un vin moelleux de la Parole de Dieu ? Sous le fouet des épreuves causées par nos péchés, que nous reste-t-il sinon avec les larmes, de rendre grâces ? Car celui qui nous a créés s'est fait aussi pour nous un Père par l'Esprit d'adoption qu'il nous a donné. Or tantôt il nourrit du pain ses fils, tantôt il les corrige par le fouet mais à travers les douleurs et les blessures et les faveurs, il nous forme en vue de l'héritage éternel. Gloire soit donc à notre tout puissant Seigneur Jésus-Christ, qui vit et règne avec le Père dans l'unité de l'Esprit Saint, pour les siècles des siècles.

 

AMEN