ACTIVITÉ LITURGIQUE
Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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e trouve très beau que l'on ait choisi pour la fête de saint Grégoire, non pas la parole qui est "Pierre, tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église", c'est-à-dire ce qui est un peu classique pour un pape, mais qu'on ait choisi précisément cet évangile de la première pêche miraculeuse. Au fond, c'est assez représentatif de ce qu'a été saint Grégoire. Dans cette pêche miraculeuse, il y a deux moments, il y a le moment où Pierre, cela ne nous est pas vraiment raconté, c'est seulement évoqué, où Pierre est ses amis pêcheurs peinent toute la nuit et ne prennent rien. C'est comme une épreuve, c'est l'épreuve de l'obscurité, de ce qui ne marche pas, de ce qui est contre le sens du désir, du meilleur désir de l'homme. Et puis, il y a le moment de l'intervention de Jésus et l'ordre donné : "Va". Pierre évidemment dit : nous avons peiné toute la nuit, mais puisque tu le veux, on y va. Et après, il y a la récolte.
Je crois que c'est la vie de saint Grégoire, non pas dans une succession mais dans les trois dimensions en même temps. saint Grégoire, c'est vraiment le pape qui rame, si vous me passez l'expression. C'est le pape qui rame parce que Rome, vers les années 600, ressemble vraiment à un champ de ruines, ce qu'elle va rester d'ailleurs pratiquement jusqu'au seizième siècle. Les barbares sont arrivés, Rome a été vandalisée, et les papes sont réfugiés dans quelques îlots d'habitations autour des grandes basiliques, c'est la seule chose qui subsiste. Le forum, c'est pour faire paître les vaches, et tout à l'avenant. Donc, vraiment Grégoire a conscience que rien ne marche plus, et il rame. Cela va tellement mal que Rome n'a même plus de structures politiques et économiques. Il n'y a plus d'empereurs, et c'est saint Grégoire qui doit assurer le service économique, ce qu'on appelait chez les Romains, la "none", c'est-à-dire le fait de ravitailler Rome en faisant venir des bateaux de blé essentiellement d'Alexandrie. C'est d'ailleurs pour cela, je vous le signale en passant, que les rapports de Rome et d'Alexandrie ont toujours été très bons, c'est parce que Rome n'avait pas intérêt de se désolidariser d'Alexandrie parce que c'était son grenier à blé, le grenier à pain, donc cela favorable beaucoup les relations. Mais il fallait que quelqu'un s'en occupe, et c'était Grégoire qui s'occupait de l'approvisionnement et de la distribution du pain. C'est vous dire en quoi consistait le pontificat à l'époque. D'ailleurs, on a beaucoup de lettres de Grégoire dans lesquelles il se plaint du temps perdu à gérer, à faire le ministre de l'économie nationale et de l'alimentation de la population de Rome.
Mais en même temps que cet aspect-là, il y a vraiment chez Grégoire cet aspect de l'appel de Dieu. Grégoire n'était pas tellement destiné au pontificat, c'était plutôt un noble romain de l'époque, quelqu'un qui en avait un peu ras le bol des affaires, ce n'était pas intéressant de faire une carrière politique dans une telle période de décadence. Ni carrière politique, ni carrière religieuse non plus, ce n'était pas très intéressant. Et cependant, il est appelé, et il accepte. Et à partir de ce moment-là, c'est l'intervention du Christ : jette les filets. Grégoire va vraiment jeter les filets. D'une façon très simple, il y a deux grandes choses. Grégoire était un homme qui avait un très beau et très grand sens de la célébration liturgique, et du commentaire liturgique de l'Écriture. C'est cela qui est le grand génie de Grégoire, il lit la Bible et il la commente. Tous ses textes de commentaires, soit les homélies, ou les sermons moraux sur Job, seront la base de toute la formation de la morale chrétienne qui sera développée durant le Moyen-Age. Saint Grégoire est très cité. C'est parce qu'il a ce sens concret de la vie et que même s'il y a des tas de difficultés, cela n'empêche pas de vivre dans la fidélité avec le Christ. C'est le premier aspect, une sorte de méditation savoureuse de la Parole de Dieu. On peut dire que d'une certaine manière, c'est un peu l'inventeur de la Lectio Divina. Je crois que ce ne serait pas exagéré de dire cela de lui.
La deuxième chose, c'est l'activité proprement liturgique, et il nous a laissé, ou du moins on a laissé sous son nom deux grands monuments : le sacramentaire grégorien, c'est-à-dire, les oraisons que nous disons à toutes les messes. On ne s'en rend pas compte, mais toutes les oraisons que nous disons à la messe et aux offices, pratiquement, c'est tiré du sacramentaire grégorien, de saint Grégoire ou de son école, ou des moines qui travaillaient autour de lui, qui ont rassemblé les grands textes pour faire une sorte d'embryon du missel. En fait, le vrai père du missel romain, c'est plutôt saint Grégoire. Et de l'autre côté, cette chose qu'on lui a attribué, parce qu'on ne prête qu'aux riches, qui est le grégorien lui-même, le chant grégorien, on n'est pas absolument sûr que le chant grégorien soit de la main de saint Grégoire, je crois même que c'est sûr que non, mais en fait, il a donné une telle impulsion à la vie liturgique qu'effectivement, le grégorien est né comme une sorte de fruit mûr de cet ensemble de réformes.
Et puis enfin, la troisième chose pour laquelle il a jeté le filet, au sens propre du terme, c'est quand il a compris que le christianisme était à peu près installé en Méditerranée (il est contemporain de Mahomet, c'est assez intéressant, mais un Mahomet qui n'a pas encore envoyé ses cavaliers sur le pourtour de la Méditerranée, c'est le Mahomet qui rame à La Mecque), et Grégoire comprend qu'il faut aller vers le nord. C'est l'histoire de Grégoire qui passe au marché de Rome, sans doute pour régler des affaires, il voit des prisonniers qui n'ont pas du tout le teint méditerranéen, ils sont blancs comme des cachets d'aspirine, il se demande d'où viennent ces esclaves qui sont vendus sur le marché, il n'en a jamais vu d'aussi blancs, à Rome, on est bien bronzé ! On lui dit que ce sont des anglais, ou du moins ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui des anglais, ce sont des esclaves qui avaient été ramenés de quelques excursions et vendus sur la marché, mais ils venaient de l'Angleterre. C'est là qu'il a eu ce très beau jeu de mots : "sunt angli, sint angeli". Ce sont des angles, qui deviennent des anges. Et donc, il a envoyé la première grande mission dans le sud de l'Angleterre, et c'est comme cela que ce pays est devenu chrétien, grâce à saint Grégoire.
Je crois qu'on peut garder de saint Grégoire cette figure d'un homme qui, à la fois est tourmenté, et sur qui pèse l'histoire contemporaine. Apparemment, à vues humaines, c'est fichu Rome, il n'y a plus d'espoir. Et en même temps, il se dit : cela ne fait rien, je crois que les grandes valeurs de la foi chrétienne, la prière, la lecture de la Bible, la mission, c'est cela qui peut structurer la vie et l'Église et c'est là que le pari est gagné.
AMEN