LE CHANT GRÉGORIEN
Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 1980)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Ville-Sous-Ferté : Antiphonaire
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'évangile évoquant la barque de Pierre dans laquelle Jésus prêche aux foules puis s'avance en eau profonde, a été choisi pour célébrer le Pape Grégoire le Grand qui a été à la fois le père du peuple de Rome, s'occupant jusque dans les moindres détails de sa nourriture et aussi ce pêcheur d'hommes en évangélisant les contrées lointaines qu'étaient pour l'époque l'Angleterre et la Hollande. Mais ce Pape est aussi l'un de ceux qui a le plus fait pour la splendeur du culte chrétien, pour la liturgie. Il s'est particulièrement occupé du chant liturgique et c'est pourquoi, même s'il est bien loin d'être l'auteur de toutes les mélodies de l'Église, c'est son nom qui a été gardé pour parler du chant grégorien dont je voudrais vous dire quelques mots ce matin.
Le chant grégorien est une des expressions les plus profondes, les plus denses de l'âme et du cœur de l'Église. C'est une musique très spéciale. Nous avons l'habitude, non seulement de nos jours avec le rock ou les musiques très rythmées, mais déjà dans la musique dite classique, d'une musique mesurée, c'est-à-dire enfermée dans une succession régulière, relativement rigide, de temps forts et de temps faibles. Une des caractéristiques du chant grégorien, c'est précisément de rompre cette régularité dans une sorte de souplesse qui fait alterner des rythmes plus rapides et des ralentissements imperceptibles qui ne sont jamais un multiple entier du temps de base, mais qui sont de toutes petites inclinaisons de la voix. Ceci est extrêmement caractéristique d'une musique qui n'est pas d'abord pensée, calculée, qui n'est pas le fruit d'une recherche mathématique ou esthétique, mais qui est l'expression même du rythme de la vie, de cette accélération imperceptible de notre durée biologique, psychologique ou au contraire de son apaisement. Le chant grégorien ne s'enferme pas dans la dualité de la musique classique, mode majeur ou mineur, mais il a su explorer bien d'autres pistes, perdues ensuite et que les grands musiciens que nous vénérons, Bach, Mozart ou autres, n'ont jamais utilisé. Le chant grégorien connaît plus de huit modes dont certains se caractérisent justement par la finesse avec laquelle on choisit comme appui des notes porteuses d'instabilité, traduisant ainsi toutes les nuances d'attente, de désir, d'incertitude peut-être, de doute et aussi de confiance et d'appel qui peuvent remplir le cœur de l'homme.
Mais si le chant grégorien est ainsi, par sa souplesse, si proche des sentiments qui habitent véritablement l'être vivant dans sa totalité même, c'est surtout parce que ce chant est avant tout tourné vers le Seigneur. Ce n'est pas seulement les inflexions du cœur humain que ce chant traduit spontanément et les suit, c'est d'abord le mystère du cœur de Dieu, ou plus exactement le mystère de ce dialogue entre le cœur de Dieu et le cœur de l'homme. Non pas un dialogue calculé intellectuellement comme celui des théologiens (et il en faut), mais ce dialogue qui est d'abord vécu, qui est d'abord reçu, qui envahit le cœur de celui qui chante.
Ceci se manifeste tout particulièrement quand, tout à coup, le chant quittant le texte se met sur une seule syllabe à chanter éperdument des dizaines de notes qui se succèdent et en quelque sorte décollent du concret immédiat qui est l'objet du chant pour devenir une louange illimitée, infinie et sans mesure, comme Saint Bernard disait de l'amour dont "la mesure est d'être sans mesure". Saint Augustin disait que cette jubilation du chant grégorien se reconnaît particulièrement sur le mot Alleluia, mot hébreu qu'on n'a jamais su traduire et qui signifie "Louange à Dieu". C'est cette jubilation qui, je crois, traduit le mieux le caractère à la fois très simple et en même temps mystique, au vrai sens du mot, c'est-à-dire cette sorte d'extase, cette sortie de soi, ce don de soi qui est le cœur, le secret de la relation de l'homme avec Dieu.
Je crois que nous devons recevoir de Saint Grégoire et du chant grégorien une leçon très importante. La prière, spécialement la prière liturgique, la relation de l'homme avec Dieu, spécialement cette relation communautaire que nous vivons ensemble au cours des offices, cette prière liturgique ne peut jamais être laide. Il n'est pas nécessaire d'avoir toutes les ressources des grands chanteurs, d'avoir techniquement des possibilités très extraordinaires, mais on ne peut pas volontairement faire médiocre, restreint, étroit parce qu'un cœur qui aime ne peut jamais chercher quelque chose de médiocre, de restreint. Un cœur rempli de l'amour de Dieu ne peut qu'être dilaté aux dimensions infinies de l'être même de Dieu. Or la beauté n'est pas l'esthétique qu'on rechercherait comme quelque chose de brillant, une peinture ripolinée, ce n'est pas cela la beauté. C'est précisément ce jaillissement de la générosité de l'être, de la générosité de la vie. Toutes les fois que la vie éclate, en vérité et non pas d'une manière fallacieuse, désordonnée et finalement égoïste, toutes les fois que la vie éclate, que la vie est don, jaillissement profond, elle est belle. Elle ne peut pas ne pas être belle et tout ce qui est vivant est beau.
C'est cela le secret de la vraie beauté et en particulier de la beauté de la liturgie, du chant grégorien. Il y a beauté de la liturgie si notre cœur est vraiment rempli de la présence de Dieu, si Dieu envahit tout notre être et en quelque sorte, transpire à l'extérieur de nous-mêmes, se répand, rayonne. Et si notre cœur est plein de Dieu ouvrons la bouche et laissons sortir les sons qui seront l'expression de la vérité de Dieu présent dans notre cœur.
AMEN