LIRE LES SIGNES DE L'ÉCRITURE

Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 1991)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

u temps de saint Grégoire le Grand on ne s'embarrassait pas de considérations histori­ques pour commenter l'Écriture. Lorsque dans l'évangile on lit que le Seigneur Christ monte dans la barque de Simon, je me plais à imaginer que saint Grégoire aurait précisé qu'il est bien dit Simon et non pas Pierre. De fait, à la fin du texte, on dit Simon-Pierre. Les anciens étaient assez férus de ce genre de petites trouvailles exégétiques qui permettaient de trouver un indice d'un sens de ce texte. Essayons donc de commenter cet évangile à la manière de saint Grégoire.

"Il monte dans une barque qui appartient à Simon." Simon n'est pas encore Pierre, celui sur qui va se bâtir l'Église. Il n'est qu'un homme et il a cette humanité à l'image même de la barque. "Jésus de­mande à Simon de quitter le rivage". L'humanité de Simon ne reste pas collée à cette terre, mais elle s'avance dans ce qui est le symbole et l'image du Royaume, de l'Église en marche. Ainsi l'humanité, symbolisée par cette barque, avance dans l'eau et se tient à quelque distance du rivage.

Là aussi saint Grégoire dirait que le Royaume est à proximité du monde mais il n'est pas ce monde. Il est comme de l'eau qui coule et dont les vagues lèchent le royaume terrestre mais il n'est pas encore ce monde, il n'en est que l'attente. Et l'on prend appui sur cette terre pour pouvoir atteindre le Royaume symbo­lisé par l'eau.

"Et de la barque Il enseigne, Il instruit". Sa Parole touche l'ancien monde symbolisé par le rivage. Quand sa parole a été prononcée et a rendu fécondé cette vieille terre Il demande à Pierre d'aller plus loin encore et de travailler lui aussi, à cause de l'ensei­gnement du Christ. C'est le premier des apôtres au­quel on demande de faire, à travers son métier, un autre métier, de lancer ses filets. Et Simon répond : "Sur Ta parole, je vais jeter le filet." C'est-à-dire, à cause de Ta parole, à cause du roc que Tu as planté dans cette eau, qui est devenu plus solide que cette eau, je vais continuer mon travail et œuvrer pour ton nom. Pourtant il ajoute : "Nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre." Il jette quand même le filet et il prend une grande quantité de poissons, à tel point que les filets sont sur le point de se rompre. Là encore saint Grégoire aurait eu l'idée de dire : tous les élé­ments de cette pêche miraculeuse sont des signes, la grande quantité de poisson signifie l'ensemble des hommes qui entrent dans l'Église. Mais plus encore il aurait peut-être expliqué en termes plus modernes que tous les éléments de l'évangile qui ont eu lieu sur le rivage du lac de Génésareth ont plusieurs significa­tions. Quand on les regarde tels que l'Église nous l'en­seigne, on découvre qu'ils sont tournés vers un visage, vers une face de Dieu.

Quand saint Grégoire commente ainsi l'Écri­ture, c'est qu'il discerne dans cette Écriture comment l'Écriture n'est pas simplement quelques mots qui relatent une histoire, mais comment ces mots cachent, mais cachent mal le mystère de Dieu qui commence à s'y dévoiler. Dans la première lecture, vous avez en­tendu une grande description de la liturgie du Temple. Le grand-prêtre qui célèbre en grande parure devant le saint des saints. L'auteur raconte la magnificence de ce grand-prêtre qui descendait les marches du débir avant de bénir la foule qui s'agenouillait et se proster­nait pour adorer Dieu. Là encore ce n'est pas telle­ment le grand-prêtre qui est admiré et vénéré en tant que tel, mais Celui vers qui se tourne le grand-prêtre et qui est déjà le Christ.

Dans notre vie, que ce soit de l'eau, de la terre, que ce soit le signe sacramentel du prêtre qui préside l'assemblée, que ce soit le signe sacramentel de la confession, de la pénitence, tout signe dans la vie est tourné vers une autre visage. Chaque signe cache à peine le mystère qu'il veut dévoiler. Encore faut-il que nous nous exercions à discerner comment les signes nous dévoilent le mystère profond de Dieu. Ce que nous aimons, ce que nous vivons, ce que nous disons, ce que disent les autres, sont autant de signes qu'il nous faut apprendre à déchiffrer pour voir ce qu'ils cachent à peine et qu'ils peuvent à peine conte­nir. Dans notre vie d'aujourd'hui, que nous ayons le zèle, l'envie, le désir profond de retrouver cette trace de Dieu, de retrouver comment notre vie a été tournée vers Lui, comment elle cache à peine ce que le mys­tère de Dieu veut investir. Demandons au Seigneur que nos yeux s'ouvrent pour entendre la Parole qui est prononcée en eau profonde qui vient du profond du cœur de Dieu pour nous atteindre aujourd'hui, sur cette terre.

 

 

AMEN