LES TROIS SOUCIS

Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

N

ous faisons aujourd'hui mémoire d'un pape qui a façonné très profondément la tradition pontificale, la tradition du rôle et de la place de l'évêque de Rome dans l'histoire de l'Église. Je crois qu'aujourd'hui encore l'évêque de Rome est très profondément héritier de l'œuvre de saint Grégoire. En effet, au cours des vingt siècles de l'histoire de l'Église il y a quelques papes qui ont eu un rôle déci­sif, non seulement pour faire face à une crise, pour résoudre un problème, mais aussi pour donner une sorte de portrait-type qui, par la suite, sera suivi. C'est une sorte de miroir ou d'enseignement sur le vif, un "travail pratique" auquel les autres évêques de Rome ont pu se référer. Ce n'est pas un hasard si tant de papes se sont appelés Grégoire. C'est parce qu'ils ont voulu proclamer explicitement leur référence à l'un de ces premiers grands papes. S'il fallait choisir trois ou quatre grandes figures, je crois qu'il y aurait évidem­ment la figure de Pierre, car elle est insurpassable et elle est une référence pour tout le monde, ensuite il faudrait passer à saint Léon le Grand vers les années 440, puis à Grégoire le Grand vers 590.

Pourquoi donc ? Parce que son histoire per­sonnelle l'a amené à avoir de la papauté un sens prati­que et concret. Son itinéraire est celui des fils de grande famille romaine à cette époque où tout s'écroule. C'est un peu le sauve-qui-peut. Il y a beau temps que l'empereur ne réside plus à Rome mais a choisi Ravenne et l'on ne compte plus sur l'autorité politique romaine en Occident car la référence com­mence à être Byzance, Constantinople. Rome qui est devenue une sorte d'îlot de culture, à l'intérieur d'un empire délabré et dévasté par les barbares, Rome es­saie de se survivre à elle-même et en fait ce sont les papes qui commencent à la prendre en charge. A plu­sieurs reprises Grégoire le Grand et son prédécesseur Léon le Grand se plaindront de tous les soucis maté­riels, sociaux et politiques que leur cause la ville de Rome. En effet, vous le savez, le peuple romain était habitué à ne rien faire. La ville n'était pas productive du point de vue industriel ou commercial. Pendant plusieurs siècles, Rome avait pris l'habitude d'avoir une hégémonie politique telle qu'elle pouvait "tondre le reste de l'Empire" pour vivre elle-même avec "du pain et des jeux" "panem et circenses". Et quand on a pris ces habitudes-là pendant quatre ou cinq siècles, cela ne donne pas nécessairement des débouchés éco­nomiques, de telle sorte qu'un des problèmes vitaux a été celui du ravitaillement en blé. Vers le Sud de la ville, il y avait de grands magasins où l'on entreposait les cargaisons de blé des navires venus des riches régions de l'Espagne, d'Egypte ou de Crimée pour faire vivre le peuple de Rome. Grégoire devait aller lui-même dans ces entrepôts pour surveiller la distri­bution, organiser les transports en toute sécurité et assurer les opérations financières. Rome était pour ainsi dire la succursale centrale du secours catholique du temps.

La deuxième souci de Grégoire le Grand mais pour sa plus grande joie a trait à la liturgie. Saint Gré­goire avait transformé sa maison du Mont Coelius en monastère ou pendant cinq années il vivait avec ses amis. C'était une tentative comparable à celle de saint Augustin presque deux siècles plus tôt. Il se référait à la vie des fils de saint Benoît qui fleurissait à l'épo­que, et il en a gardé un attachement fondamental à la vie liturgique et à la prière. C'est ainsi que lorsqu'il a été pape il a eu le souci d'établir un texte de prière liturgique qu'on a appelé "le Sacramentaire", c'est-à-dire le recueil des textes pour célébrer les sacrements et notamment l'eucharistie, le sacramentaire grégorien à cause de son nom. C'était le CNPL de l'époque mais à un très haut niveau qui a ainsi constitué le missel que nous avons encore aujourd'hui. Pratiquement, on peut dire que la liturgie romaine a utilisé en préfé­rence le sacramentaire de Grégoire. Il y en avait eu d'autres avant, mais celui-là était tellement réussi qu'il a eu la préférence. On remarque encore les oraisons qui viennent du sacramentaire grégorien, par exemple les grandes oraisons du dimanche. Elles ont toujours une théologie extrêmement sûre et en quelques phra­ses, que l'on écoute d'ailleurs la plupart du temps en somnolant, c'est tout un aspect du mystère chrétien qui est évoqué. C'est la signature, non pas de saint Grégoire lui-même car il n'avait sans doute pas le temps de s'y adonner comme il voulait, mais c'est la signature de l'équipe de liturges que saint Grégoire a réunis autour de lui et qui faisaient sans doute partie des moines qu'il avait sur le Mont Coelius.

Evidemment, dans la foulée, on lui a attribué le recueil de pièces liturgiques qu'on a appelé la mu­sique grégorienne. En réalité, on n'est pas si sûr que cela que saint Grégoire ait quelque chose à voir avec cette entreprise, mais vous savez, dans l'Église, c'est comme partout ailleurs, on ne prête qu'aux riches. Et comme il avait tellement marqué la tradition liturgi­que, quand on a voulu trouver un patronage digne du répertoire musical qui venait de se créer, on a dit "c'est du Grégoire tout pur" et c'est devenu ainsi du grégorien. Certains savants prétendent que cela vient de Touraine et peut-être même de l'Aquitaine.

Je ne sais pas si les chantres de ces régions étaient plus doués à cette époque-là. D'autres savants pensent que le grégorien vient du Sud de l'Italie. Je vous laisse le choix, je n'ai pas à trancher.

Le troisième point important c'est la figure de Grégoire le Grand comme docteur. Il ne faut pas ima­giner que, dans les quatre premiers siècles de l'Église, les papes de Rome écrivaient des encycliques tous les quinze jours. En réalité, la chaire de Pierre n'était pas spécialement honorée par sa production littéraire, aux débuts de l'Église. L'Église de Rome ayant toujours eu des préoccupations extrêmement pratiques, les plus grands Pères de l'Église que nous connaissions jus­qu'au quatrième siècle sont souvent des évêques qui ne sont pas à Rome. La plupart du temps quand on veut des témoignages d'enseignement, il faut chercher soit en Afrique du Nord qui était une des régions les plus vivaces, soit en Palestine, soit à Alexandrie, soit à Antioche ou en Asie Mineure. Mais tout d'un coup, il y a eu comme un réveil avec saint Léon le Grand qui a été un génie théologique à la hauteur de ces Pè­res d'Orient ou d'Occident, et il a commencé d'établir cette tradition de "Pape enseignant". Grégoire a fort bien continué, pas tout à fait au même niveau.

En effet, autant Léon avait une vue d'ensemble du mystère chrétien parce qu'il s'était affronté à la plus grave crise théologique qui ait eu lieu dans l'Église ancienne, la crise nestorienne (c'est lui qui avait trouvé les formules adoptées par le concile), autant Grégoire restait au "ras des pâquerettes" de la vie spirituelle. Si bien que la plupart des écrits de saint Grégoire que nous avons sont des écrits spirituels, un très bon cheminement pour découvrir les richesses de la vie de l'âme avec Dieu. Il est l'auteur de "Dialogues" et d'un admirable commentaire de Job. Grégoire est un homme très attachant, une petite nature, accablé de maux d'estomac et d'une mauvaise santé de sorte qu'il ne pouvait même pas prêcher dans son église car il n'avait pas "assez de coffre" pour parler. Il était obligé de demander à un de ses diacres de lire les homélies qu'il avait lui-même préparées, car l'église bâtie par Constantin était déjà énorme. Mais la plupart du temps, il arrive à donner un ton extrêmement person­nel à ses commentaires d'Écriture. Il fait toujours in­tervenir sa propre expérience spirituelle, et en ceci il est l'héritier de saint Augustin. Pour lui, tous les évé­nements de sa vie personnelle peuvent être signe de la présence de Dieu. En commentant l'Écriture, il ne craint pas de parler de lui-même, non pas pour se montrer ou se mettre en avant, mais pour manifester la manière dont, déjà en lui, la Parole de Dieu a été efficace. C'est un homme qui aurait très bien pu vivre à notre époque, très faible de santé, mais très fort de tempérament et de caractère que la crise et l'effon­drement de la cité romaine où les grandes difficultés de l'Église actuelle n'ont jamais découragé. Il s'est battu courageusement pendant quatorze ans.

Nous pouvons le prier aujourd'hui pour que le Christ affermisse toujours ceux qui sont évêques ou pasteurs de l'Église locale ou universelle, dans la même foi et le même souci du troupeau, tel que Gré­goire le Grand l'a manifesté.

 

AMEN