AVERTIR DIFFÉREMMENT !
Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Dans une Rome dévastée
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rères et sœurs, la première lecture tirée du Siracide illustre fort judicieusement les qualités de l'évêque au cinquième, sixième siècle. Pourtant, le Siracide a écrit plusieurs siècles avant Jésus-Christ, et il décrit les fonctions du grand-prêtre à Jérusalem, cet homme qui restaure le temple, la cité, les différents points de défense de la ville. Figurez-vous qu'au temps de saint Grégoire le Grand, la fonction épiscopale consiste à faire tout cela.
Je crois qu'avant d'aborder saint Grégoire en tant que tel, il est important de redessiner rapidement les fondements de la vocation épiscopale pour retrouver une certaine originalité de Grégoire le Grand. En fait, l'évêque au temps de saint Grégoire a en charge un terrain extrêmement grand. Actuellement, le mot que nous utilisons pour désigner l'évêque est le mot "pasteur", à l'époque de Grégoire on utilise un autre mot qui est "recteur". L'évêque avant d'être un pasteur est un recteur, un directeur. C'est celui qui dirige une portion du territoire. Cette direction se fait non pas avant tout en lien avec des considérations spirituelles et religieuses, mais l'évêque est devenu petit à petit l'équivalent d'un administrateur, d'un préfet. C'est quelqu'un qui a en charge une ville, un certain endroit et qui doit envers et contre tout non seulement animer la vie spirituelle de ses ouailles, mais avant tout de leur trouver de quoi manger, de quoi se vêtir, etc … Très rapidement l'évêque devient quelqu'un qui a en charge les responsabilités temporelles, il est à la tête d'un patrimoine très riche, très large et il faut reconnaître qu'il pourrait très rapidement oublier l'originalité de la fonction épiscopale et se contenter de s'occuper de la partie temporelle. L'évêque, parce que l'empire est en train de s'effondrer, est celui qui se charge de reconstruire les villes, de trouver de quoi nourrir les populations. Plus d'une fois la ville de Rome sera nourrie non pas grâce au système qui fonctionnait depuis des siècles dont le but était de trouver du blé qui venait généralement d'Alexandrie, la ville de Rome ne pouvant plus subvenir aux besoins des Romains, et ce sont les grands territoires épiscopaux qui permettront aux Romains de survivre.
Mais, frères et sœurs, saint Grégoire le Grand, même s'il restaure la ville de Rome, même s'il essaie tant bien que mal de permettre aux Romains de pouvoir avoir de l'eau, et de la nourriture, Grégoire est quelqu'un qui comprend que la fonction épiscopale n'est pas uniquement la charité à tout crin au point d'oublier la vie spirituelle et la prédication. Grégoire le Grand dira dans une de ses premières lettres : "Sous couleur d'épiscopat, j'y suis ramené dans le monde". On connaît tous la blague concernant les moines dans les premiers siècles : il y a deux dangers publics pour le moine, c'est la femme (vous aurez compris pourquoi), et c'est l'évêque, parce que l'évêque est celui qui tire de son monastère le brave moine laïc, qui est là pour prier Dieu, et qui se retrouve catapulté et prêtre, et pire encore, évêque.
Je crois que saint Grégoire le Grand a vraiment mis le doigt sur la problématique. Quand bien même le pasteur ou le recteur a en charge la vie pratico-pratique de ses ouailles, il ne doit pas oublier la raison de cette charge, c'est-à-dire mener son troupeau auprès de Dieu et le faire grandir dans la vie chrétienne et la vie spirituelle. C'est la raison pour laquelle justement Grégoire le Grand a écrit une œuvre que l'on ne connaît pas beaucoup par rapport à d'autres écrits et qui s'appelle "La règle pastorale". C'est un écrit que Grégoire donne aux nouveaux évêques pour leur rappeler le sens même de la fonction épiscopale. Et quel est le sens de cette fonction ? C'est la prédication. Certes, il faut nourrir les veuves et les orphelins, il faut les vêtir, il faut les aider, il faut aider les malades, il faut nourrir les gens, mais saint Grégoire n'oublie pas qu'il y a une nourriture qui est fondamentale pour le chrétien, c'est la Parole de Dieu et qu'une des fonctions de l'évêque, c'est justement d'aider les chrétiens à mâcher cette nourriture qui est la Parole de Dieu.
Dans ce petit livre il y a une formule qui revient très souvent et qui touche la manière dont l'évêque doit prêcher. Cette formule est la suivante : "il faut avertir différemment". Autrement dit, et je vous prie de croie que les chapitres sont très longs (je vous en fais grâce), saint Grégoire prend la peine d'essayer de trouver toutes les situations possibles et imaginables existant dans la population chrétienne pour expliquer aux pasteurs qu'il n'y a pas une seule manière de prêcher, mais qu'il y a autant de manières de prêcher qu'il y a de chrétiens différents : les pauvres, les riches, les esclaves, les femmes mariées, ceux qui vivent à la campagne, ceux qui vivent dans les villes, et à chaque fois, on retrouve cette formule : "Il faut avertir différemment". Cela prouve que lorsque saint Grégoire rappelle que la fonction épiscopale c'est plus la prédication que de nourrir les foules, on pourrait imaginer qu'il est un peu en dehors du réel, parce que de fait la chose la plus importante, et saint Jacques nous le dit, c'est de vêtir son frère qui est nu. Mais saint Grégoire reste dans le principe de la réalité, il ne dit pas qu'il faut admonester comme ça à tort et à travers, il est dans le principe de réalité parce qu'il sait qu'il doit adapter sa prédication aux gens qui l'écoutent.
Je finirai avec le début d'un chapitre qui me semble extrêmement important. Voilà le prologue de la dernière partie : "Nous avons expliqué ce que doit être un pasteur, montrons maintenant la manière dont il doit enseigner". Il parle ensuite de la manière dont Grégoire de Naziance avait déjà essayé d'expliquer ce que devait faire un évêque dans sa prédication, et voici ce qu'il dit : "Pour faire grandir tous ses auditeurs dans la vertu de charité, un docteur doit-il toucher leur cœur à l'aide d'un seul fond de doctrine et non d'une seule et même façon d'exhorter ?"
Frères et sœurs, je crois que c'est là une mission extrêmement difficile. Comment à la fois ne jamais trahir la doctrine de l'Église, comment ne jamais trahir le sens de l'évangile, tout en essayant de l'adapter à des populations et à des situations très différentes. Aujourd'hui, où nous célébrons saint Grégoire le Grand on peut prier pour le pasteur de Rome, Benoît, et aussi pour tous les pasteurs et tous les évêques. Qu'ils aient à cœur à la fois de garder la saine doctrine tout en respectant ce principe de réalité : comment adapter le message de l'évangile aux gens qu'ils rencontrent.
AMEN