GRANDEUR ET HUMILITÉ

Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Grandeur, beauté, simplicité

P

ourquoi saint Grégoire est-il dit : grand ? Je crois qu'il n'y a qu'une réponse, c'est essentiellement parce qu'il était humble. Grégoire, c'est de la haute aristocratie romaine du sixième siècle, il est né en 540. C'est un homme qui non seulement possède de grandes propriétés à Rome, mais également dans la Campanie, c'est-à-dire la plaine qui est entre Rome et Naples sur la face ouest de la botte italienne. C'est un homme riche, aisé, un aristocrate qui discute d'égal à égal avec tout ce qui reste du Sénat et des patriciens romains, et cependant, très jeune, il décide de se faire moine. Là aussi, n'imaginez pas un moine comme aujourd'hui, qui va faire son noviciat dans un monastère. Lui, il est au-dessus de cela, évidemment, et il décide que ce sera sa maison qui deviendra le monastère. C'est généralement la solution la plus pratique. Grégoire décide de transformer le patrimoine familial romain en monastère au pied du Palatin, on le voit encore lorsqu'on arrive au sud de Rome.

Il a des disciples, et comme moine laïc, il n'est pas prêtre, à cause de sa culture, des enseignements spirituels qu'il donne à ses moines comme un abbé non prêtre (on n'est pas du tout dans le code de droit Canon de 1917 ou de 1983), cela lui donne un certain prestige et une certaine renommée. Du coup, le pape de l'époque décide de l'ordonner diacre. Là encore, il ne faut pas imaginer les diacres comme aujourd'hui. A Rome, les diacres étaient plus importants que les prêtres. Pourquoi ? Parce que c'étaient les chefs directs des différents services du pape qui n'étaient pas encore la Curie, mais qui collaboraient directement avec le pape. Les prêtres de Rome étaient tellement furieux que les diacres possédaient tellement de pouvoirs, qu'ils ont tout fait pour saboter le diaconat, et c'est pour cela qu'on a tant de mal aujourd'hui à remettre le diaconat en piste, c'est à cause des curés romains qui étaient jaloux du pouvoir des diacres.

Grégoire, vers trente ans, diacre, gère des affaires extrêmement importantes. Vers les années 560, Attila est passé. Il y a à peine un siècle, il y a eu plusieurs autres invasions, les Lombards sont pratiquement aux portes de Rome, et le pape décide d'envoyer Grégoire, un homme de confiance à Constantinople. En fait, et c'est révélateur de cette époque-là, le pape se rend compte que désormais la coupure entre l'Orient et l'Occident est irréversible. Il envoie donc Grégoire qui va séjourner là-bas pendant six ans et va parfaitement connaître les mœurs de la cour impériale, et les tendances de ce poste important qui est le patriarcat de Constantinople. Grégoire de point de vue-là est le dernier pape qui va gérer de façon assez équilibrée et fine les rapports Orient et Occident. Après, cela se passera beaucoup plus mal.

Pendant ses six années de séjour à Constantinople, il fonde un monastère. Il vit la vie monastique tout en étant pratiquement le nonce apostolique du pape là-bas. Lorsqu'il revient à Rome, c'est lui qui connaît tout de la vie de l'Église aussi bien en Occident parce qu'il a été très proche collaborateur du pape, qu'en Orient, puisqu'il vient d'y passer six années sur place. Grégoire parle couramment le latin et le grec. Le pape meurt, et se pose alors la question de l'élection et manifestement, il y a tout un parti à Rome qui ne veut pas de Grégoire. Finalement, les partisans de Grégoire à force de ténacité, réussissent à le faire élire, il n'y a pas encore de conclave comme aujourd'hui, c'est une sorte de négociation entre les grandes familles romaines, et Grégoire devient l'évêque de Rome. Comme évêque de Rome son influence sera très importante, car ce n'est pas un pape rêveur, c'est un pape très réaliste. Il n'est pas nostalgique, il ne souhaite pas maintenir le passé tel quel, il se rend bien compte que c'est fini, ce n'est pas la peine d'essayer.

Son activité va consister à essayer de recentrer le rôle de la papauté. Le concernant, je note un petit détail assez significatif. Ce pape Grégoire qui est l'un des plus grands, il y a saint Léon, saint Grégoire, Innocent III qui n'est pas du même calibre, et il faudra attendre les grands papes modernes, Grégoire refuse le titre de pape universel. Il avait pourtant le pain et le couteau pour l'accepter puisqu'on le lui proposait sur un plateau, mais il refuse le titre de pape universel en acceptant simplement le nom de "pape", sans préciser "universel". Cela restera car jamais aucun pape ne signe "pape universel". Tandis qu'en Orient, le patriarche de la même époque se fait appeler patriarche œcuménique, Grégoire lui dit qu'il a tort, qu'il ne devrait pas le faire, mais il ne l'écoute pas. Les prétentions à l'hégémonie universelle ne sont pas toujours du côté où l'on pense. Les orientaux nous reprochent toujours cette prise de pouvoir universel, Grégoire n'a pas accepté le titre de pape universel, et ceux qui voulaient se faire passer pour patriarche œcuménique se sont donné ce titre. Grégoire a compris que le problème n'était pas une hégémonie universelle de l'Église de Rome sur les autres Églises, mais que c'était comme dans la vieille tradition romaine, le serviteur de la communion. Ce n'est pas la juridiction du pape qui a la juridiction universelle, c'est le pape qui est le serviteur de la communion de toutes les Églises et qui promeut chaque évêque à sa place et à sa responsabilité dans chaque Église.

Ensuite, il a compris qu'il fallait absolument remettre en piste une Église qui était devenue dominante et donc un peu tiède, la valeur de l'engagement baptismal. Il l'a fait à travers d'une part, les six monastères qu'il a fondés, et son engagement très fort pour promouvoir les baptisés dans la ligne même de la construction de l'Église, ce qui deviendra plus tard le thème du sacerdoce universel des fidèles. Grégoire est un grand défenseur de cette idée, il n'a pas cléricalisé l'Église, il a cherché à promouvoir ce qu'on appellerait aujourd'hui le rôle et la responsabilité des laïcs.

La troisième chose, et c'est le côté le plus lucide et fin de Grégoire, c'est l'anecdote suivante : un jour, se promenant sur le marché de Rome, il voit des esclaves en vente, ils étaient nus, et il a été frappé par leur type humain qui ne ressemblait pas à ce qu'on ramenait habituellement comme esclaves. Ils étaient blancs comme des linges, c'étaient ce qu'on appelait des "angles", les ancêtres des anglais. On les avaient ramenés du sud de l'Angleterre, on les appelaient "anglis", Grégoire a été étonné de ces hommes, roux, avec la peau tavelée, le british presque accompli. Il a demandé : qui sont ces hommes ? On lui répond : Sunt Anglis. Il aurait eu ce jeu de mots : "sunt Anglis, sunt angelis". Ce sont des anglais ? Qu'ils deviennent des anges ! Je ne suis pas sûr qu'il a été exaucé, mais il a essayé, et immédiatement, il a envoyé des missionnaires qui se sont arrêtés à Arles, et qui sont remontés jusqu'en Angleterre pour évangéliser cette terre. C'est pour cela qu'il y a une sorte de ligne France British Air-Ways, entre Rome, Arles et l'Angleterre, c'est le premier grand mouvement missionnaire de la fin du sixième siècle qui part de Rome vers une contrée qui à cette époque était considérée pratiquement païenne.

C'est l'itinéraire et la portée du pontificat de Grégoire, voilà pourquoi il a été appelé "Grand". Aujourd'hui, on peut être fier d'avoir un homme d'une telle grandeur, qui a véritablement accompli sa tâche au service de l'Église et au service du Christ.

 

AMEN