JOB ET GRÉGOIRE LE GRAND

Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Une perfection ruinée

Q

uand nous célébrons aujourd'hui saint Grégoire, c'est un peu le prototype de la figure pontificale que nous célébrons. Bien sûr, la référence fondamentale reste saint Pierre, c'est évident, mais cela n'empêche que dans les papes de l'Antiquité, saint Grégoire représente une des grandes figures de la papauté. La vie de saint Grégoire est d'autant plus difficile qu'il a vécu dans une époque très troublée. L'Occident, ce qu'on appellerait aujourd'hui l'Europe au sens restreint du terme, jusqu'au Danube à peu près jusqu'en Yougoslavie, n'existait plus. L'empire byzantin, l'Orient comme on l'appelait avait déjà de grosses difficultés avec les Perses, pas encore avec le monde arabe, on est dans les années 580, et Grégoire saura tirer parti de tout cela. C'est un peu cela le rôle de ce pape, dans un monde en pleine mutation, en plein effondrement culturel, social, il a su essayer de gérer avec les moyens du bord. Il faut dire que c'était un gestionnaire, il avait été préfet de la ville de Rome, qui était pratiquement la plus haute autorité de l'époque puisqu'il n'y avait plus d'empereur à Rome, il savait ce qu'il fallait faire pour nourrir la population, il savait ce qu'il fallait faire pour essayer de gérer cette population romaine assez indisciplinée et un peu bruyante. Ce n'était pas du tout son style, mais il a eu une véritable expérience politique dans les trente-cinq premières années de sa vie.

Ensuite, il a décidé que la politique c'était fini, et il a fondé un monastère en plein cœur de Rome. Cela devait être à l'époque plus ou moins un champ de ruines, il y avait une propriété et comme il avait pas mal de richesses, en même temps, il a fondé six autres monastères, en Sicile sur des terres qu'il possédait. Etant d'une famille sénatoriale, il avait beaucoup de biens qu'il a utilisés pour faire vivre des communautés monastiques. Un premier trait de Grégoire, c'est qu'il a toujours pensé son ministère, son travail, ses responsabilités, en collaboration avec des frères. Plus tard, je crois, les bénédictins se sont emparés de la figure de saint Grégoire en en faisant un bénédictin, il semble que ce soit un peu de la récupération. Sans doute que Grégoire connaissait la règle de saint Benoît qui lui est à peu près contemporain, sans doute qu'il avait beaucoup d'estime pour saint Benoît, mais on ne peut pas dire que son idéal était la règle de saint Benoît. Il y en a une preuve assez manifeste c'est que pour saint Benoît la règle fondamentale du monastère c'est la stabilité, alors que saint Grégoire s'est pas mal déplacé et il déplaçait sa communauté monastique avec lui ce qui était assez original à l'époque.

Quand il a approché de la quarantaine, et qu'il s'était bien rôdé à la vie monastique sur place à Rome, le pape l'a choisi comme secrétaire, ministre des affaires étrangères. Il lui a confié d'aller à Constantinople parce qu'il fallait résoudre un certain nombre de tensions et de difficultés entre Rome et Constantinople. Grégoire y est allé avec ses frères. Il a pu s'installer à Constantinople, et chose extraordinaire, avec des amis de là-bas et ses frères qu'il avait installés dans un petit monastère qu'il avait construit là-bas, c'est là qu'il a fait son plus beau commentaire du livre de Job. Saint Grégoire a toujours commenté des textes que les autres ne commentaient pas. On a très peu de commentaires sur Job, et cela lui correspond bien, le livre de Job raconte la détresse d'un homme en temps de détresse ce qui était un peu la situation de Grégoire. Il voyait bien que l'Église ne pouvait plus miser sur les temps passés, il fallait trouver autre chose.

Il a exercé une activité politique assez intéressante parce qu'il fallait absolument convaincre l'empereur de Byzance qui s'appelait Maurice, d'essayer d'aider l'Occident qui était en pleine décadence. Il n'y est pas très bien arrivé, mais il a réussi quand même une chose assez belle, c'est qu'au moment où Grégoire exerçait sa fonction, les Lombards, ce qui est devenu la Lombardie, la région de Milan, s'installaient dans la partie nord de l'Italie. Ces lombards étaient des barbares. Le premier réflexe de l'empereur aurait été de détruire les lombards dans une expédition punitive. Grégoire a dit non, il faut les laisser s'installer et l'on verra ce qu'on peut faire après. C'est admirable de la part de cet homme d'avoir eu ce jugement politique : si les barbares veulent venir, il y a du terrain, il y a de la place, s'ils veulent s'installer, on les laisse faire et on les convertira après. Il a donc obtenu gain de cause et l'empereur de Byzance n'a pas essayé de chasser les lombards. Cela n'a pas toujours facilité les choses par la suite parce que cette tribu était assez tapageuse et difficile à maîtriser.

Grégoire est rentré à Rome et au moment de l'élection pontificale, on l'a élu immédiatement, en 695. Il n'a pas été pape longtemps, mais les deux choses qui ont marqué sa vie de pape, et c'est là qu'on voit que c'était un homme très complet, il a continué à vivre avec des frères comme pape. C'était un pape moine, il n'avait pas de Curie, il n'y avait pas de cardinaux, il n'y avait que des moines. Etant au Latran, il a fait deux choses importantes. Un jour sur le marché de Rome, il y avait une vente d'esclaves et il a été étonné de voir des esclaves à la peau très blanche. Il a demandé qui ils étaient et d'où ils venaient. On lui a dit ce sont des Angles. Il a fait ce jeu de mots : "sunt Anglis, sint angeli, ce sont des Angles qu'ils deviennent des anges", c'est-à-dire qu'on les convertisse. Il a envoyé saint Augustin qui est devenu saint Augustin de Cantorbéry, pour évangéliser les Angles du sud de l'Angleterre. Ce fut une des première campagnes d'évangélisation de l'Angleterre. Si l'Angleterre est chrétienne, elle le doit en grande partie à Grégoire le grand.

La deuxième chose très remarquable, il a fait une réforme liturgique, une réforme dont on parle rarement mais qui a été très importante. Il a réalisé ce qu'on appelle un "sacramentaire". Dans l'anarchie des textes, des morceaux de liturgie qui circulaient un peu partout dans des variantes un peu fantaisistes, il est le premier à avoir refait un sacramentaire, c'est-à-dire l'ensemble des oraisons du premier missel et du premier rituel. Comme premier rituel il est celui qui a rassemblé et recomposé les bénédictions de mariage. On peut dire que saint Grégoire a une certaine importance pour les bénédictions de mariage, jusque-là le rite surtout en Occident était très flou, c'est lui qui a remis ces bénédictions en place. Notamment, pour parler du mariage du couple humain, il a eu cette très belle formule, que malheureusement les fiancés ne choisissent pas très souvent pour leur mariage et ils ont tort, il a dit : "le mariage, c'est la seule bénédiction que n'a pas pu retirer le péché originel". C'est assez beau. Cela veut dire que le péché originel a abîmé l'homme, mais une chose sur laquelle le péché originel n'a pas eu d'influence c'est l'amour de l'homme et de la femme. C'est une vision beaucoup plus positive que ce qu'on a appelé par ailleurs l'augustinisme de série noire où tout ce qui touche à la sexualité était à priori dangereux, risqué et à déconseiller. Saint Grégoire avait une vision très positive de la vie familiale, du mariage et de la sexualité. Cela mérite d'être noté.

Il a été tellement influent pour la vie liturgique que plus tard, mais ce n'est pas de lui, quand on a commencé à composer le grégorien, on le lui a attribué. En réalité, je crois que saint Grégoire n'était pour rien dans le grégorien qui est né à peu près cent ou cent cinquante ans plus tard, sans doute entre Metz, Verdun et Reims mais pas à Rome. Contrairement à ce qu'on pense, le grégorien est une invention des chantres du nord de la France, et non pas de l'Italie centrale. Mais Grégoire avait eu un tel rayonnement que c'était la moindre des choses que de lui attribuer le plus beau répertoire de la musique sacrée de l'Église.

C'est un pape très complet, un homme extraordinaire, un vrai politique au bon sens du terme, un homme de paix, un conciliateur, un missionnaire, un homme qui a su maintenir des relations entre Orient et Occident, ce qui n'était pas commode à l'époque, et finalement, un homme qui a su réunifier et rassembler la prière de l'Église.

Je crois que nous pouvons demander au Seigneur qu'il y ait de nombreux Grégoire le Grand aujourd'hui non seulement sur le trône pontifical, mais à tous les endroits où il est nécessaire de faire face à cette dimension urgente de la vie de l'Église.

 

AMEN