CÉLÉBRER "GRACIEUSEMENT" LA MAJESTÉ DE DIEU
Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 2004)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Mondorf-les-bains : Saint Grégoire le Grand
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n écoutant le livre du Siracide, où vous avez vu une sorte d'extase liturgique du peuple saisi par la beauté et la grandeur du grand-prêtre qui vient célébrer et qui accueille les sacrifices, je réfléchissais à la gloire, à la représentation, au faste. Notre époque, et surtout notre Occident est un peu frileux quant au problème du faste et de la représentation. On a cru y discerner, et de fait, c'était le cas auparavant, une sorte d'artifice, il fallait que les choses soient plus humbles. C'est une vieille histoire, un évêque avant d'être nommé à Aix-en Provence, avait demandé à ses prêtres, sous forme d'un petit référendum, où pensez-vous que l'évêque doive loger ? Le résultat de l'époque était : dans un HLM ! Il n'a pas obtempéré, puisqu'il a habité l'archevêché, qui est quand même une humble demeure et qui n'est pas celle que nos ancêtres ont connu à Aix-en-Provence, et je le regrette moi-même, mais à l'époque, on était vraiment dans une position où il fallait "horizontaliser", que rien ne dise ce faste et ce luxe. On a tellement exagéré que ceux qui avaient voté pour le HLM étaient dégoûtés.
Mais je pense qu'il y a une juste représentation de la gloire et de la grandeur, et il faut bien que certains d'entre nous, à un moment donné "mettent en scène" ce faste, cette grandeur de Dieu, sinon, nous aurions la tentation d'intégrer, de faire du christianisme une sorte de religion très intime, intimo-écologico-spirituelle, comme on aime beaucoup actuellement, qui est un retour à l'animisme le plus pur. C'est "mon" Bon Dieu à moi, c'est "mon" intériorité à moi, etc … Il y a, et c'est cela qui m'intéresse chez Grégoire le Grand, une tension profonde, toujours entre deux pôles. Chez Grégoire, c'était entre la contemplation et l'action. Il a été moine, puis abbé, puis il est parti évangéliser, et en revenant, il a été proclamé à l'unanimité, pape. Il se plaignait lui-même qu'il n'arrivait pas à tenir sa langue, et qu'il perdait en sainteté et en perfection. Il disait : "Lorsque l'esprit est amené à se disperser, à se déchirer par le souci d'affaires si nombreuses et si importantes, comment peut-il rentrer en lui-même afin de se recueillir et de ne pas renoncer au ministère de la Parole ? Parce que les obligations de ma charge m'obligent souvent à rencontrer des hommes du monde, il m'arrive de relâcher la discipline de ma langue, car si je maintiens constamment une sévérité rigoureuse, comme peuvent le faire les moines dans la clôture, je sais que je mets en fuite les plus faibles et ne les attirerai jamais comme je le voudrais". J'aime beaucoup cette phrase. Il sent bien qu'il y a la nécessité d'un recueillement intense, et la nécessité dune certaine "mondanité" qui fait qu'on ne méprise pas par cette rigueur, les hommes qui ne sont pas dans ce maintien, dans cette discipline.
C'est la même chose, il y a toujours une tension entre une religion intérieure, représentation de la religion, dans la nécessité de manifester les signes. Ce n'est pas parce que je suis le plus beau que je porte une chasuble, c'est bien clair. Ce n'est pas parce que je suis mieux que vous que je vais avec les frères prêtres imposer les mains sur le pain, c'est bien clair, vous le savez par cœur, on se connaît tellement. Mais n'empêche qu'il faut bien que l'un d'entre nous à un moment donné fasse "représentation", et qu'il le fasse le plus dignement possible. Vous avez entendu cela mille fois avec les sermons du Frère Jean-Philippe, donc, j'en profite puisqu'il n'est pas là pour le redire à ma manière à moi, il a tellement prêché sur la liturgie que tout a déjà été dit, mais c'est vrai que je crois à cette "mise en signes", et il faut que cette mise en signes soit au service de la gloire de Dieu. Il faut qu'il y ait une sorte de représentation qui nous ouvre les yeux sur l'invisible qui se rend visible. C'est pour cela qu'on est là.
Évidemment, cela a un effet bizarre, cette représentation, par exemple celle de l'eucharistie, c'est que, et en Occident, c'est quasiment le cas, cela coince les gens. Ce n'est pas le cas dans les autres pays du monde. J'ai assisté à mille eucharisties dans des pays aussi lointains que les Philippines ou l'Afrique du Sud, les gens ont les mêmes comportements dans l'église, que ce soit en paillote ou autrement, qu'à l'extérieur de l'église. En France, on confond toujours la messe et le défilé du quatorze juillet. J'ai souvent l'impression, je ne dis pas pour vous, qu'à un certain moment, je vais lever les couleurs. Or, cela n'a rien à voir. Il y a une sorte de recueillement intérieur qui ne passe pas par une raideur. En France, on est raide à souhait, et l'on a perdu, ce qui a dû être le cas dans les époques précédentes, la souplesse, la grâce d'un juste comportement religieux, qui n'est pas de se raidir. Cela doit désespérer Dieu, nos comportements, et j'accuse un peu les chaises d'avoir (mais je sais bien que ce serait difficile de faire autrement), coincé un peu les gens, car nous sommes là recroquevillés, il y a une tentation fœtale dans la liturgie. Ce n'est pas cela. Allez voir une célébration dans l'Église orthodoxe, allez voir les hommes et les femmes qui sont à la fois entraînés dans une sorte de chorégraphie très spontanée du corps, ce qui fait qu'il n'y a pas de discontinuité entre la liturgie et le monde extérieur.
Récemment, un frère qui avait célébré dans une autre paroisse disait : c'est incroyable, à la sortie de la messe, ils avaient l'air normal, mais pas avant. Que s'est-il passé ? Il s'est passé qu'il faut que cette représentation soit belle, heureuse, signifiante, féconde, et qu'elle invite les autres à cette même souplesse. On devrait voir à l'extérieur, le cœur travaillé par la grâce et non pas une sorte de baguette du Dieu qui vient juger et trier les coupables. Au fond, notre raideur, est-ce qu'elle ne manifeste pas une culpabilité qui fait qu'on n'est jamais en accord avec ce qu'on devrait faire ? Le pardon est donné au début de la messe, ce n'est pas du bidon. Qu'après ce pardon, on soit un peu raide au début de la messe, pas tout à fait en accord, o.k., mis le pardon est donné et nous devons nous plier, nous assouplir, la grâce est faite pour assouplir, ce n'est pas fait pour corriger.
Ayons donc le goût des célébrations dans lesquelles cette gloire, ce vrai faste signifie l'intensité divine. Moi, j'aime les textes qui disent cette majesté, vous le savez. Cette majesté doit effectivement nous impressionner, vous entendez dans l'évangile l'effroi sacré, il y a un effroi devant Dieu, pour le coup, je l'ai. Mais cet effroi ne doit pas pour autant nous raidir, mais plutôt nous inviter à la humer, à la fréquenter comme un parfum nouveau. Que les célébrations, dans nos communautés, reflètent dignement ce que Dieu veut être pour nous.
AMEN