ENRACINER L'ACTION DANS LE DIALOGUE AVEC DIEU

Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

S'enraciner dans la Parole de Dieu

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ne des choses qui me fascine le plus dans le pontificat de Jean-Paul II, c'est sa manière à lui de guetter, anticiper, ce que sera l'Église, ce que devrait être l'Église dans les années à venir. Il a posé, et il pose encore, malgré son âge et sa maladie, des actes prophétiques au sens profond du terme, c'est-à-dire porteurs de l'avenir de la Parole de Dieu pour les hommes et pour le monde. On peut en prendre mille, mais son action politique au sens noble du terme contre le communisme, puisque je crois qu'on lui doit l'effondrement de ce bloc dont tout le monde disait qu'il était inatteignable, forteresse imprenable, je prends aussi les actes de pardon qu'il a posé au nom de l'Église à l'égard des frères juifs, et d'autres aussi, je pense aux frères arméniens. Il n'y a qu'un bloc qui résiste plus que le bloc soviétique, c'est le bloc orthodoxe russe qui nous voue une haine de plus en plus acharnée, mais l'Église catholique à cet égard n'a pas été sans maladresse vis-à-vis de ces orthodoxes. Mais, tant que le patriarche actuel de Moscou est vivant, je crois que nous avons peu de chance d'établir au moins un lien de charité entre lui et les orthodoxes russes.

Cette anticipation voit à l'avance les déviances vers lesquelles pourraient s'orienter l'Église, essaie de rectifier comme quelqu'un qui est au gouvernement et donne le bon coup de barre, et c'est un des rôles profonds du pape. Il ne s'agit pas seulement de gouverner, mais ce gouvernement tient à anticiper comme à l'avance. Cette anticipation est la fonction principale du responsable de communauté, d'Église, de pasteur, et de chrétien. Nous avons là une des clés essentielles de ce que doit être quelqu'un qui est responsable des autres, et nous sommes tous, à différents égards responsables de quelques autres. Quand nous arrivons trop tard, ou même à temps, c'est déjà trop tard. Notre rôle est d'anticiper.

Grégoire le Grand illustre parfaitement cette fonction principale du gouvernement qui est d'anticiper. Mais, quand on anticipe, on se met dans une position extrêmement difficile, puisqu'on dit des choses qu'on ne vit pas encore. On peut effectivement combler cet écart en disant : écoutez ce que je dis mais ne faites pas ce que je fais. Il est très réel d'essayer d'exhorter les frères dont nous faisons partie, pour aller plus loin, je crois que ce n'est pas suffisant, il y a une sorte de souffrance à l'intérieur de celui qui se sent responsable des autres, à la fois d'être conscient de l'écart entre sa parole et son comportement, puisqu'en anticipant, il n'est pas lui-même. Il peut intellectuellement et spirituellement voir à l'avance, ce que seront les fautes, mais en même temps, il peut être aussi pécheur, et il l'est en général largement, pécheur au même titre que les autres du troupeau, même si quelque chose en lui par grâce ou talent lui permet de voir comme à l'avance, mais après tout le problème, comme ce l'est pour Grégoire et pour tous ceux qui sont responsables, c'est de gérer l'écart qu'il y a entre ce qu'il dit et ce qu'il n'est pas encore.

Grégoire avait maintenu en lui une sorte de nostalgie incroyable. Il a d'abord été un moine, un fondateur de monastère, et il disait : "Après avoir endossé le poids de la charge pastorale, mon esprit ne peut plus se recueillir assidûment, parce qu'il est divisé par quantité de soucis. En effet, je suis obligé d'examiner les affaires, tantôt des Églises, tantôt des monastères, et souvent de juger la vie et les actes des personnes qui y vivent, tantôt de m'occuper longuement de certains problèmes civiques, tantôt de gémir devant l'assaut meurtrier des barbares, et de redouter les loups qui menacent le troupeau que Dieu m'a confié. Tantôt, je suis contraint de prendre des mesures pour que les secours ne manquent pas à ceux-là même qui sont tenus par la règle monastique, tantôt je dois supporter avec patience certains pillards, ou m'opposer à eux pour sauvegarder la charité. Lorsque l'esprit est amené à se disperser et à se déchirer par le souci d'affaires si nombreuses, comment peut-il rentrer en lui-même afin de se recueillir entièrement pour la prédication et ne pas renoncer au ministère de la Parole. Parce que les obligations de ma charge m'obligent souvent à recevoir des hommes du monde, il m'arrive de relâcher la discipline de ma langue, car si je maintiens constamment une sévérité rigoureuse, je sais que je mets en fuite les plus faibles et je ne les attirerai jamais comme je le voudrais. C'est pourquoi il m'arrive souvent d'écouter des paroles inutiles, mais parce que je suis faible moi aussi, je me laisse quelque peu entraîner par des discours inutiles. Je me mets à parler volontiers sur des sujets que j'avais d'abord écarté, pour les écouter de mauvais gré. Et là, où cela m'ennuyait de manquer au silence, je trouve plaisir à m'étendre".

Vous voyez que saint Grégoire souffre avec une honnêteté sans relâche et qu'il a à son égard une très belle lucidité de ce qui, en lui, l'éloigne de cette conversation silencieuse, orante, que l'homme religieux aime à entretenir avec Dieu. Je n'ai pas de solution, nous avons à la fois à entretenir en nous ce dialogue intime, sans que les soucis viennent hacher ce discours ou même perturber ou pire les éteindre, sinon notre discours n'aura aucune racine, il pourra être brillant, inventif, actif, et en pastorale, on est très doué pour cela, cela s'appelle le syndrome de la photocopie, mais s'il n'y a pas la racine du dialogue intérieur, ce ne sera que du vent ! Entendons-nous bien, ce que les gens entendent de nous, ce n'est pas uniquement nos inventions pastorales, mais c'est le bruit que fait la racine. Et c'est là que se dit et se témoignent les actes qui deviennent recevables. Nous ne savons pas exactement ce que les autres entendent de nous, mais ce qu'ils entendent spirituellement c'est le bruit de notre murmure, et du dialogue que nous avons avec Dieu. Quand les choses peuvent être brillantes à l'extérieur, inventives etc … si elles n'ont pas cette racine profonde, elles témoigneront contre nous.

Frères et sœurs, dans cette exigence de vivre de Dieu, et d'en témoigner, ne déracinons pas ce qui peut-être d'ailleurs a été abîmé par les soucis de ce monde, nous avons toujours à reprendre ce chemin intérieur qui donnera à nos vies extérieures l'authenticité d'un homme qui cherche Dieu comme saint Grégoire l'a été avant nous.

 

AMEN