SAINT GRÉGOIRE LE GRAND, UN PAPE MODERNE
Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Un empire en ruines …
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rères et sœurs, Grégoire qu'on appelle "le Grand" ou Grégoire premier, est un pape très moderne. Il est très moderne d'abord parce qu'il vit dans un contexte assez semblable au nôtre. Il est donc pape depuis quatorze ans, tout à la fin du sixième siècle, cinq cent quatre-vingt dix, et il meurt en six cent quatre. Il faut savoir que cette époque-là, à Rome, est une époque terrible. On a tous lu cela dans Mallet-Isaac, c'est l'époque des grandes invasions. Ce qu'on réalise moins c'est que l'époque des grandes invasions, c'est la chute d'un rêve. Jusque-là on avait cru que Rome était éternelle et que cela tiendrait toujours. Or Rome, a déjà perdu peut-être les sept ou huit dixièmes de sa population, peut-être même plus. Il y a toute une partie de Rome qui a été complètement dévastée et qui commence à devenir des pâturages. Cette situation va perdurer au moins jusqu'à la fin du dix-septième siècle.
La Rome éternelle du point de vue politique n'est plus rien du tout : aucun pouvoir, tout le pouvoir est passé à Constantinople, l'empereur réside là-bas, il n'y a plus d'empereurs en occident. Déception du point de vue de l'Église, car si l'Église a tenu au moment des invasions barbares, c'est la seule institution qui a tenu, mais à quel prix. Toute la vie de l'Église s'appuyait sur l'idéal de la cité, vivait d'une organisation de l'empire romain très bien rôdée, avec des courriers, des communications, des postes, des transports, or, il n'y a plus rien. Ce pauvre Grégoire passera le plus clair de son pontificat à régler tous les problèmes d'administration de la nourriture dans la ville de Rome. Aujourd'hui, on se plaint que les curés sont très pris par les tâches temporelles, allons voir saint Grégoire, lui passait son temps à gérer l'arrivée du blé d'Egypte, quand il en arrivait.
Tout l'idéal de l'Église à ce moment-là paraît se morceler. C'est le moment où, même s'il n'y a pas encore de schisme, de coupure officielle, l'orient, qui tient bien (il n'y a pas encore eu l'islam, cela ne va durer longtemps, dans trente ans ce sera terminé !), est en pleine forme. C'est Justinien et la construction de Sainte Sophie. A Rome, les basiliques tiennent à peine debout. Et Grégoire premier vit dans ce monde-là. Il est, on dirait aujourd'hui pour utiliser l'expression de Marcel Gaucher, il est "dans un monde romain désenchanté". Désenchanté politiquement, désenchanté religieusement. Cela a des répercussions extrêmement profondes puisque dans ce monde-là, les seuls foyers vivants qui commencent à naître sont les monastères bénédictins. Grégoire fait partie d'une des premières générations de bénédictins. Lui, personnage très cultivé, très bien formé politiquement, finalement renonce à toute carrière politique pour aller au monastère, et même fonder lui-même un monastère qu'on voit encore aujourd'hui, avec sa petite église dédiée à saint Grégoire. Mais c'est un peu par désespoir. Il n'y a plus rien à faire pour ce monde, attendons l'autre monde.
Voilà que le pauvre Grégoire qui avait rêvé de cet idéal de vie bénédictine, contemplative, est catapulté pape. C'était la pire des choses qui pouvait lui arriver ! Le pauvre homme est obligé de faire face à toutes les charges qui incombent au pape. C'est lui qui a la responsabilité de la ville de Rome puisqu'il n'y a plus d'autorité politique administrative, c'est lui qui est obligé de conduire ce pauvre petit peuple, et pire encore, Rome reste en Europe occidentale comme un îlot de ferveur, mais partout ailleurs, les barbares ne sont pas évangélisés. Le travail de saint Martin a duré pendant deux ou trois générations, mais tout s'est arrêté. Il faut repartir à zéro. C'est cela qui fait la modernité de Grégoire. Tous ces rêves qui ont animé la grande époque patristique depuis saint Ambroise et saint Augustin, sont envolés, il faut tout reconstruire.
C'est très beau parce que saint Grégoire n'essaie pas de se raconter des histoires, il ne vit pas dans les rêves. Il dit que sa vie est épouvantable : "Tout ce que j'aurais aimé faire, je ne peux pas le faire, et tout ce que je ne détestais faire, et que je fuyais en entrant dans la vie monastique, je dois le faire ". Il dit cela de façon assez saisissante :"Après avoir endossé le fardeau de la charge pastorale, mon esprit ne peut plus se recueillir assidûment parce qu'il est divisé par quantité de soucis. Je suis obligé d'examiner tantôt les affaires des Églises, tantôt des monastères, souvent de juger la vie et les actes des personnes privées, tantôt de m'occuper longuement de problèmes civiques, tantôt de gémir devant l'assaut meurtrier des barbares, de redouter les loups qui menacent le troupeau que Dieu m'a confié. Tantôt je suis contraint de prendre des mesures pour que les secours ne manquent pas à ceux-là même qui sont tenus par la règle monastique, tantôt je dois supporter avec patience certains pillards, tantôt m'opposer à eux pour sauvegarder la charité". C'est assez touchant, il y a un moment où il dit : "Auparavant, je faisais tout pour ne pas tomber dans le bavardage, les formules de politesse et de gentillesse où l'on perd du temps, et maintenant, je suis obligé de la faire". Il reconnaît qu'il passe son temps d'apostolat à faire des politesses pour rien du tout : "Lorsque mon esprit est amené à se disperser, à se déchirer par le souci d'affaires si nombreuses et si importantes, comment peut-il rentrer en lui-même afin de se recueillir entièrement pour la prédication et ne pas renoncer au ministère de la Parole. Mais parce que les obligations de ma charge m'obligent souvent à rencontrer des hommes du monde, il m'arrive de relâcher la discipline de ma langue, car si je maintiens constamment une sévérité rigoureuse, je sais que je mets en fuite les plus faibles, et je ne les attirerai jamais comme je voudrais. C'est pourquoi il m'arrive aussi souvent d'écouter leurs paroles inutiles. Mais parce que je suis faible moi aussi, je me laisse quelquefois aux discours inutiles, et je me mets à parler volontiers sur des sujets que j'avais d'abord écouté de mauvais gré, et là où cela m'ennuyait de manquer au silence, je trouve plaisir à m'étendre". Autrement dit, le pauvre Grégoire reconnaît que non seulement il a des tas de soucis, mais que lorsqu'il est pris là-dedans, finalement, il joue le jeu et perd son temps à des discours, des bavardages, des discussions qui ne tiennent pas debout.
Je trouve cela assez touchant qu'un homme d'une telle stature puisse se rendre compte d'une façon aussi lucide et presque désabusée par le fait qu'il soit pris dans ce jeu-là. Et en même temps, c'est très beau parce qu'il a été saint dans tout cela. C'est la raison pour laquelle on en fait mémoire aujourd'hui. Malgré ce côté déchiré, et Dieu sait qu'aujourd'hui dans la modernité, nous vivons ce déchirement entre tout ce qu'il faut faire pour satisfaire aux exigences sociales, et de la vie habituelle, et d'autre part, le souci de quelque chose de profond, de sérieux, de vraiment centré sur l'évangile, on est censé vivre cette division. C'est cela que saint Grégoire a éprouvé et dont il a pu être le premier à parler. On peut le prier et lui demander de nous éclairer et de nous guider dans cette espèce de déchirement intérieur dont il parle si bien, pour que malgré tout le temps perdu, nous soyons quand même revêtus un jour comme lui, de la sainteté de Dieu.
AMEN