FORCE ET FAIBLESSE DE SAINT GRÉGOIRE
Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN

Vestiges d'un empire déchu
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éditons un instant sur deux paroles de cet évangile en écoutant quelques paragraphes d'une homélie du pape saint Grégoire le Grand qui gouverna l'Église pendant une quinzaine d'années au tournant du cinquième et sixième siècle.
"Jésus dit à Pierre et à ses compagnons : "Désormais, ce sont des hommes que tu prendras !" Dans la vaste mer du monde et de l'histoire, selon ma parole, tu avanceras dans les profondeurs mêmes de ce monde et de cette histoire pour tirer des ténèbres du péché, des tourmentes, des hommes que Moi-même je choisirai pour cette pêche toujours miraculeuse". Et voici comment le pape saint Grégoire le Grand décrit succinctement son rôle de pasteur qui ressemble beaucoup à celui d'aujourd'hui.
Il avait été moine dans un monastère du Mont Coelius, tout près des palais romains, avant d'être appelé à la charge épiscopale de Rome. "Après avoir endossé le fardeau de la charge pastorale, mon esprit ne peut plus se recueillir assidûment parce qu'il est divisé par quantité de soucis. En effet je suis obligé d'examiner les affaires tantôt des Églises, tantôt des monastères, tantôt de m'occuper longuement de certains problèmes civiques, tantôt de gémir devant 1'assaut meurtrier des Barbares et de redouter les loups qui menacent le troupeau que Dieu m'a confié, tantôt je suis contraint de prendre des mesures pour que les secours ne manquent pas à ceux-là mêmes qui sont tenus par la règle monastique, tantôt je dois supporter avec patience certains pillards, tantôt m'opposer à eux pour sauvegarder la charité."
Voici quelques traits de l'activité du pape, à travers lesquels lui-même, dans la grâce de son ordination, va à la pêche miraculeuse car il n'y a pas seulement des moines, mais il y a aussi des pillards, des meurtriers, des barbares, des hommes d'Etat ou de la vie civique qu'il faut aider à vivre, non seulement pour le bien commun du peuple mais aussi pour qu'ils se rassemblent dans le troupeau du Seigneur.
Et puis cette autre parole qui est de Pierre : "Eloigne-toi de-moi, Seigneur, car je suis un pécheur" mais que saint Grégoire s'est appropriée. En découvrant tout ce que son ministère avait de fécond dans la grâce de Dieu pour ramener les pécheurs, devant cette beauté du Royaume de Dieu qui naissait, malgré les vicissitudes des temps et de l'histoire autant dans la société que dans l'Église, comme aujourd'hui d'ailleurs, le pape saint Grégoire se reconnaissait pécheur et parfois même il lui arrivait de reculer devant sa charge et d'avoir la tentation qu'on peut encore avoir aujourd'hui de se réfugier dans le silence, le calme et la paix d'un monastère ou d'une vie monastique. C'est ainsi qu'il se reconnaissait pécheur : "Je ne pratique pas la prédication que je donne comme je le devrais. Lorsque cette prédication est suffisante, ma vie ne concorde pas avec ma parole. Je ne nie pas ma culpabilité, je vois ma torpeur et ma négligence. Peut-être que de reconnaître ma faute m'obtiendra le pardon auprès du Juge miséricordieux. Sans doute que, quand j'étais au monastère j'étais capable de retenir ma langue des paroles inutiles et de garder presque continuellement mon esprit attentif à la prière. Mais, après avoir endossé le fardeau de la charge pastorale, mon esprit ne peut plus se recueillir assidûment. Quand l'esprit est amené à se disperser et à se déchirer par le souci d'affaires si nombreuses et si importantes, comment peut-il rentrer en lui-même afin de se recueillir entièrement pour la prédication et ne pas renoncer au ministère de la parole. Mais parce que les obligations de ma charge m'obligent souvent à rencontrer des hommes du monde, il m'arrive de relâcher la discipline de ma langue car si je maintiens constamment une sévérité rigoureuse, je sais que je mets en fuite les plus faibles et je ne les attirerai jamais comme je le voudrais. C'est pourquoi il m'arrive souvent d'écouter leurs paroles inutiles. Mais parce que je suis faible moi aussi je me laisse quelque peu entraîner aux discours inutiles et je me mets à parler volontiers sur des sujets que j'avais d'abord écouté de mauvais gré. Et là où cela m'ennuyait de manquer au silence, je trouve plaisir à m'étendre."
"Eloigne-toi de moi pécheur car je suis un pécheur ! Tu seras pêcheur d'hommes !" Ceci s'applique à tout pasteur d'aujourd'hui et il n'est pas difficile en regardant notre propre vie de reconnaître qu'elle est bien identique à celle de Pierre et à celle du pape saint Grégoire. Mais ceci est vrai aussi de chacun d'entre nous, de chaque chrétien, de chacun d'entre vous qui, par votre baptême, votre confirmation, participez à cette mission du salut de l'Église, à cette mission de la proclamation de l'évangile. Et le fait que nous nous reconnaissions pécheur ne doit jamais être un obstacle à notre activité et à notre témoignage puisque c'est dans notre péché que le Christ Lui-même vient en premier lieu nous sauver, pour que nous puissions annoncer cette parole du salut à tous nos frères. C'est peut-être cela la grandeur de la vie chrétienne : se savoir pécheur mais se savoir aussi confiée la mission de pécheur d'hommes. C'est peut-être pour cela que l'histoire et la tradition ont appelé saint Grégoire "le grand" avec saint Léon.
Que cette grandeur soit aussi la nôtre, celle qui nous fait croître non seulement dans la reconnaissance de notre péché, mais dans ce zèle apostolique qui nous fait être pêcheurs d'hommes.
AMEN