MOINE ET PAPE

Si 50, 1 b-5+12-19; Lc 5, 1-11
St Grégoire le Grand - (3 septembre 1988)
Homélie du Frère Michel MORIN

Mondorf-les-bains : Saint Grégoire le Grand

E

 

loigne-Toi de moi, Seigneur, car je suis un pécheur !" aurait plu au pape Grégoire comme évangile de sa fête. Une autre phrase dans le texte de l'Ecclésiastique ne lui aurait pas plu pour l'attribuer à lui-même : "Il était magnifique entouré de son peuple !" C'est une louange que Grégoire aurait probablement refusée.

La vie du pape Grégoire le Grand peut se résumer dans cette phrase de l'Écriture : "On ne peut pas voir Dieu sans mourir !" Grégoire est un romain, né vers 540, au pied du Coelius, dans un des quartiers de Rome qui restent les plus évocateurs pour ceux qui ne font pas que du tourisme mais qui cherchent un peu toute la personnalité de cette ville et de ce pays. Il est devenu préfet de la ville de Rome. Il pensait donc faire une carrière administrative. Cependant il a répondu à l'appel du Christ, est devenu moine en convertissant sa propre maison, là où il était né, là où il avait vécu, en monastère. Puis, au bout de cinq ans, il a été appelé par le pape Gélase II pour être nonce à Constantinople. C'est là qu'il a pris contact avec toute la culture du monde grec. Revenu à Rome, après cinq ans d'exercice, il fut élu évêque de Rome en 590, pour 14 ans.

La vie de saint Grégoire a été marquée très tôt par la ruine, par la décadence, par la fragilité, par ces signes de la mort sans laquelle on ne peut pas voir Dieu. Quand il était enfant, il n'avait qu'à lever les yeux pour apercevoir les palais impériaux du Palatin qui étaient déjà presque quasiment démolis. Rome n'était plus capitale de l'empire. La décadence avait déjà atteint non seulement les monuments, ce serait déjà peu, mais surtout le peuple. Il ne restait alors à Rome que le petit peuple romain et le pape. C'est cette vision des ruines qui a probablement hanté très longtemps le pape saint Grégoire. D'ailleurs les événements de sa vie allaient aussi porter cette influence et cette marque très profondément.

Il était d'une santé très fragile. Dans ses nombreux écrits, il évoque souvent sa santé, parfois même, il s'en plaint, il geint sur un certain nombre de problèmes physiques dont on ne sait pas très bien à quoi ils correspondaient. A un autre endroit, il dit aussi que, pendant toute sa vie, son âme a été en lutte perpétuelle. Et il parle souvent de ses tempêtes passionnelles qui l'inquiétaient, qui le bouleversaient. Misères morales certaines dans le cœur de cet homme, misères physiques certaines aussi, misères sociales également dans son entourage immédiat. Et lorsqu'il fut élu pape, il eut à faire front, et seul, à cette décadence et prendre sur lui toute cette responsabilité pour sauver la ville de la famine, de la ruine et des invasions.

Et pour le pape Grégoire le Grand, ces réalités parfois douloureuses qui l'ont beaucoup tourmenté, qui l'ont tellement travaillé qu'un jour il a déclaré à son peuple de Rome : "La vie me dégoûte !" Tout cela a été vécu par lui tout simplement comme des préparations, comme des circonstances, comme des situations dans lesquelles il voyait le chemin que Dieu traçait pour lui pour un jour le voir, Lui son Dieu. "On ne peut pas voir Dieu sans mourir". Tous ces éléments de mort, tous ces éléments de ruine, de désastre qu'il a connus intérieurement ou extérieurement, il a compris que c'était pour lui le chemin de la vision de Dieu. Et à côté de cette fragilité caractéristique de sa personne, il se manifeste cependant dans sa vie monastique, dans son épiscopat, d'une extraordinaire force, d'un rayonnement qui a été jusqu'aux limites du monde connu à l'époque. Il a écrit énormément, il a prêché. Ses écrits sont plus ceux d'un moraliste que d'un théologien, dit-on, mais ce n'est pas forcément un déshonneur ni une honte. Il était probablement plus pasteur que docteur. Il est vrai que l'époque des "grands docteurs" était passée, celle des pasteurs ne passe jamais. Il a voulu prendre en charge toute la partie civile, toute la partie sociale de son peuple, chose que l'Etat, le pouvoir séculier n'était plus à même de réaliser. Il a fondé beaucoup de monastères essentiellement dans ses anciennes terres de Sicile. Il a été celui qui a pris l'initiative de l'évangélisation du monde anglo-saxon. C'est lui qui a envoyé en Angleterre saint Augustin qui devait devenir archevêque de Cantorbéry.

C'est cela qui est extraordinaire chez cet homme : une grande faiblesse humaine mais une extraordinaire force dans la vie spirituelle, et par le fait même, dans son activité. Car pour lui, la contemplation de Dieu, la recherche de Dieu était l'acte fondamental de sa vie. Et toute l'activité qu'il a déployée ne pouvait pas prendre source ni appui en lui qui était trop fragile, alors il ne s'appuyait que sur cette recherche de Dieu, que sur cette présence de Dieu, que sur cet appel de Dieu qu'il avait accepté. Et il savait qu'à partir du moment où il acceptait cet appel de Dieu dans sa vie, ces réalités de mort devenaient signes de résurrection, de rayonnement, de foi et de sainteté, tant pour lui que pour son peuple.

Probablement, comme saint Jean Chrysostome, comme saint Grégoire de Nysse, il fut de ces évêques qui ont porté leur fardeau avec douleur, avec difficulté, mais il savait que ce fardeau était rendu léger par la présence du Christ et par cette route qu'il prenait, à cause de cela, vers la vision de Dieu. Alors pour nous, quelles que soient nos misères morales, quelles que soient nos misères physiques, quelle que soit la misère des temps, ce n'est peut-être pas pire qu'avant, de toute façon, nous sommes appelés à accepter cette force de Dieu dans notre fragilité. Et la reconnaissance de nos péchés, de nos misères, de notre fragilité est la condition même pour que nous puissions recevoir la force de Dieu, en vivre et en rayonner.

 

AMEN