SAGESSE ET POLITIQUE

Est 2, 2-7+16-18 ; Lc 10, 17-24
St Nicolas de Flue - (25 septembre 2008)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC


J

e te bénis Père d'avoir caché cela aux sages et aux habiles et de l'avoir révélé aux tout-petits". Frères et sœurs, cette phrase de Jésus qui est bien connue, on l'appelle l'Hymne de jubilation, c'est le bonheur pour Jésus de voir que son message et son annonce du Royaume est compris par les plus humbles, s'applique éminemment aujourd'hui à une figure qu'on ne fête pas en France parce qu'on ne le connaît pas, on l'ignore, mais qui est très fêtée en Suisse, je veux dire saint Nicolas de Flue.

C'est un contemporain de Jeanne d'Arc. Quand elle est morte en 1431, Nicolas de Flue avait quatorze ans. Il y avait donc demi-génération de décalage, Jeanne d'Arc était lorraine, et plutôt centrée vers la France, tandis que Nicolas de Flue était de Suisse centrale, du canton d'Unterwald un des cantons qui s'était fédéré beaucoup plus tôt, lui vivait dans un contexte très différent. De culture plus germanique, il vit dans un monde où l'on parle un pré-allemand, cet homme a eu une destinée assez étrange. D'une part, un excellent père de famille, adorable, très gentil avec sa femme et ses dix enfants (à cette époque-là, on faisait facilement dix enfants, c'étaient des familles très nombreuses). Un jour, il a eu une intuition mystique, pas une vision, et pratiquement les vingt dernières années de sa vie, à partir de la cinquantaine, il décide de se retirer dans un ermitage avec l'accord de sa femme. Quand on était berger à cette époque, on vivait une vie d'ermite presque automatiquement. Il part dans un petit ermitage qui existe encore aujourd'hui, on l'appelle le lieu de Flue, dans la montagne du Ranft, c'est une petite ville qui est près de Saxe. Là, il vit retiré.

On pourrait croire que cette vie érémitique le retire du souci des affaires. Or, pas du tout, parce que très rapidement, il devient comme les Pères du désert un ermite que l'on consulte pour différents problèmes, des problèmes de tribunaux, de justice, d'héritage, de famille. C'est presque un saint qui a été canonisé avant sa mort. C'est un homme extrêmement populaire, très bon, une sorte de figure comme on en voit de temps en temps et l'on se dit : cet homme est un saint.

Il y a eu un moment où Nicolas, à travers cette modestie des sages et des simples a véritablement orienté de façon décisive l'avenir de la Suisse. C'est pour cela qu'il est considéré comme le patron de la Suisse, et l'on pourrait faire un certain nombre de parallèles avec Jeanne d'Arc, et le cardinal Journet qui est un grand théologien moderne s'est beaucoup intéressé à Nicolas de Flue parce qu'il était véritablement une sorte de figure d'homme politique extrêmement important.

Pourquoi ? La Suisse n'est pas une nation. Ce n'est pas du tout le modèle français, c'est une confédération. D'ailleurs, on dit, Nicolas de Flue patron de la confédération helvétique. En France, on a imaginé tout de suite, qu'il fallait faire une nation unifiée. C'est le travail des rois de France, Philippe le Bel, Louis XI, repris ardemment et vaillamment par la Révolution française, le républicanisme, etc … la république une et indivisible comme si c'était un dogme. Tout cela en France, la nation est une, il y a un chef qui commande, il y a un pouvoir central, que cela soit Bonaparte ou Louis XIV, peu importe, mais tout le monde obéit au doigt et à l'œil. Il n'y a rien de plus discipliné dans les principes que le français, même s'il n'y a rien de plus indiscipliné dans la réalité. C'est cela le système français. Mais en Suisse cela ne marche pas parce que la géographie ne le permet pas. La Suisse est un pays qu'on ne peut pas unifier. Même encore aujourd'hui, on ne peut pas l'unifier. C'est le seul pays européen qui pratique quatre langues officielles, et chacun des cantons a une vision bien personnelle pour les problèmes de l'éducation, des droits civiques. Il n'y a pas encore si longtemps le canton d'où est originaire Nicolas de Flue interdisait le droit de vote aux femmes, il n'y avait que les hommes qui pouvaient voter. Je tiens quand même à vous signaler que les dames étaient toutes autour du champ de vote, les hommes votaient en levant l'épée et avant de la lever ou de ne pas la lever, ils regardaient du côté de leur épouse pour avoir leur avis. Je crois que c'était un beau matriarcat déguisé.

Chacun des cantons était absolument autonome. C'est en 1291 seulement que pour se soulever contre le joug des Habsbourg, de ce que deviendra l'Autriche, quatre cantons se sont fédérés et se sont portés mutuelle assistance. Ce n'est pas le fait qu'ils veulent avoir la même vie ensemble, la confédération signifie l'entraide pour pouvoir se porter secours en cas de danger. C'est uniquement négatif, personne ne va se mêler de ce qui se passe dans la maison de l'autre. Chacun a son système propre, le système cantonal. Le système a tellement bien marché qu'au fur et à mesure du treizième et du quatorzième siècle, petit à petit, un certain nombre de cantons s'étaient fédérés pour se défendre. Il y a eu un moment absolument décisif, lorsque Charles le Téméraire que nous connaissons tous dans nos livres d'Histoire, qui avait grand appétit et les dents longues, a regardé ces petits cantons que les Autrichiens ont perdu et il a voulu les annexer. Il est parti avec d'autant plus de témérité, il n'a pas soupçonné qui étaient les Suisses, il n'a pas compris. Il est arrivé là près de Neuchâtel, dans la plaine du plateau suisse et il a cru qu'il n'allait faire qu'une bouchée de ces guerriers suisses. Or, le peuple s'est fédéré selon les vieux pactes, ils ont infligé une défaite mémorable à Charles le Téméraire, qui a dû s'enfuir en abandonnant son camp, ses richesses, car il était venu avec tous les apparats de la victoire et il est reparti sans rien du tout.

Les Suisses se sont emparés du butin laissé par Charles le Téméraire. Là a commencé un peu le problème, ils se sont battus pour récupérer, qui, le plus de tissus, d'étoffes précieuses, etc … Il faut bien imaginer que la Bourgogne était bien plus riche que la région parisienne. La Bourgogne était le sommet du luxe en France, l'équivalent de Florence. Lors de ces disputes, par bonheur, Nicolas de Flue est allé à la rencontre des gens qui revenaient de la guerre, il leur a appris qu'il fallait garder le régime de la confédération parce que certains menaçaient de quitter la confédération pour retrouver chacun ses billes. Il a sauvé le système confédéral qui existe encore aujourd'hui, et qui, même s'il a subi pas mal d'améliorations par la suite, est en réalité la seule alternative au modèle national.

Je termine par là mon petit cours d'histoire politique. Ce qu'a insufflé Nicolas de Flue c'est la première fois qu'on voit le modèle fédéral apparaître, qui est un modèle assez démocratique, dans lequel évidemment le pouvoir en fait n'a pas beaucoup de pouvoir, jamais on ne sait qui est le président de la confédération helvétique, cela change chaque année et personne n'y fait attention. Mais la cohésion vient du sens du respect et de l'entraide des uns des autres. C'est un modèle politique tout à fait valable, éminemment chrétien, parce que c'est le modèle du respect de l'autre, de la charité des uns vis-à-vis des autres. L'Europe va se jouer autour de cela, ou bien on en arrive à un système super français centralisé et ça cassera, ou bien on fait vraiment un modèle confédéral, c'est plus difficile, plus lent, mais ça tiendra. Une des clés du système européen, c'est ce que les Suisses ont su faire quatre cents ans avant nous. Il n'y a pas de quoi faire les malins en étant président actuellement, il y a déjà longtemps que le système est inventé.

Surtout, cela veut dire que les saints, quand ils ont l'humilité et la sagesse, sont capables d'inspirer de très grandes décisions politiques, pas nécessairement d'avoir un rôle politique, mais d'avoir la sagesse politique. Je pense que c'est une des grandes vertus chrétiennes. La vertu chrétienne ce n'est pas de faire de la politique, c'est d'être sage en politique, c'est d'avoir du jugement sur ce qui est le bien commun et sur ce qui est la véritable manière d'organiser la vie des citoyens entre eux.

Nous prierons saint Nicolas de Flue pour que sa grâce et son génie de sagesse politique débordent hors des frontières de la confédération.

 

 

AMEN