CULPABILITÉ ET RÉPARATION

Si 3, 17-18+20+28-29 ; He 12, 18-19+22-24 ; Lc 14, 1a+7-14
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (29 août 2004)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

La Parole de Dieu n'est pas une Parole de réprimande, pas uniquement. Si nous la prenons comme telle, et souvent d'ailleurs elle a été entendue comme telle, alors nous faisons comme les enfants à qui l'on a dit dix mille fois de ne pas toucher au feu, de faire attention, et ils répondent avant même la réprimande : "oui, je sais, tu me l'as déjà dit !" Si cette Parole est une réprimande, nous allons réagir comme nous avons toujours réagi étant enfant, aux injonctions parentales : "oui, je sais, tu me l'as déjà dit !" Comme on est gentil avec Jésus et qu'Il est loin, on ne lui dit pas, mais on n'en pense pas moins : je sais, Tu me l'as déjà dit, il faut que je sois humble. Mais "il faut que" n'a jamais rien changé ni à la face du monde, ni à la face des hommes. Le "faut que" ne marche pas !

La Parole de Dieu n'est pas une réprimande, sinon elle se cognerait contre nous-même, et plus elle cognerait, moins on l'écouterait. C'est ce qu'on appelle la surdité. On ne décide pas d'être sourd par rapport à la Parole de Dieu, mais on le devient parce qu'à force d'entendre les mêmes réprimandes, on répond : "oui, je sais". Et en fait, rien ne change. Si la Parole de Dieu est dite, prononcée, elle veut être une Parole qui aide à cheminer. Elle est d'abord intérieure, et pour s'accrocher, il lui faut une petite provocation, un petit agacement. La Parole vient toujours frapper, s'accrocher à quelque chose qui ne va pas en nous. Elle pourrait aussi de temps en temps, décider de nous faire quelque louange, de nous dire : tu ne t'en sors pas mal, avec cette part d'humanité qui est la tienne, ce n'est pas mal, mais tu peux mieux faire, comme on écrivait sur mes bulletins scolaires quand j'étais plus jeune. Dieu écrit : "c'est bien, mais peut mieux faire !"

C'est vrai que la Parole de Dieu pour que nous puissions y prêter attention doit s'accrocher à quelque chose de défectueux. Ce défectueux en nous a besoin d'être réparé. La Parole de Dieu est un lieu de cicatrisation progressive. Nous avons les jours, les nuits, les automnes, les hivers, le temps humain pour cicatriser. Nous voudrions bien que les choses se fassent plus rapidement, mais nous avons à fréquenter comme on le dit maintenant, la Parole, les autres, pour que les choses se déroulent progressivement tout au long de la vie et n'éclatent pas miraculeusement un beau jour où nous serions guéris, ou au contraire, où nous ne serions pas guéris. Le baptême que nous allons donner à Léonore est une bombe à retardement d'une naissance qui doit advenir à l'intérieur de la vie et qui ne sera pas plus efficace après-demain que demain, mais qui tout au long de sa vie, sera comme une espèce de force latente à laquelle elle consentira puis oubliera, puis de nouveau, re-consentira, à l'image de ce baptême que nous avons reçu nous-mêmes, et nous avons par rapport à ce baptême comme une invitation permanente, que la Parole vient réveiller, comme à l'intérieur, telle une lame de fond provoquant des accrochages, des désirs.

Au fond, la Parole de Dieu s'inscrit toujours sur un vrai désir. Nous avons raison de penser que nous ne sommes pas respectés à la hauteur de ce que nous valons. Nous valons bien mieux que cela. Nous sommes faits pour revêtir des vêtements de princes et de princesses, de vrais princes et de vraies princesses. Nous sommes faits pour un autre vêtement que celui que nous portons. C'est dommage, mais les autres autour de nous, ne l'ont pas très bien compris, ils préfèrent nous voir à égalité, horizontalement. Mais il y a en nous le désir à respecter, nous sommes faits pour quelque chose de plus grand, de plus large, de plus noble, de plus pur. C'est lorsque nous perdons ce goût-là que le malheur frappe davantage dans nos cœurs, quand nous pensons que nous n'avons plus ce désir-là. C'est en pensant que nous sommes faits pour une vie plus grande et plus large que nous continuons à avancer. Cela paraît bête, mais nous avons raison. La vie humaine, c'est un manteau trop court pour nous, la vie terrestre est quelque chose de trop court. Nous sommes engoncés, nous sommes serrés, et tout au long de notre vie nous n'allons pas cesser d'élargir les vêtements que nous enfilons. Les barboteuses, c'est fini : nous changeons de vêtement, nous enfilons quelque chose de plus large, et souvent d'ailleurs à l'insu des autres, qui ne pensent pas que nous avons droit à ce quelque chose de plus grand et de plus large. Tout en étant conscient de ce qui est défectueux et que rien ne vient réparer, en même temps, nous aspirons à une plénitude, à une noblesse, à de l'honneur, et nous avons bien conscience, à moins d'être complètement barjots, que l'honneur ne peut pas venir de lui-même. Les gens dans la rue marchent comme s'ils étaient les rois du monde, mais ils sont les seuls à le croire. Ils sont les rois du trottoir, c'est assez court comme royaume !

Mais nous aimons bien penser qu'il y a en nous de la royauté, comme nous le dirons de Léonore : prêtre, prophète et roi. Il y a en nous de l'aspiration à cette royauté qui n'est pas d'écraser l'autre, mais qui est d'être haussé à la hauteur de notre vrai désir. C'est quelque chose que nous avons perdu, il y a bien longtemps, bien avant nous, et que nous aimerions bien retrouver. C'est pour cette raison qu'on invente des tas de choses pour tenter d'approcher de cet honneur perdu. Nous sentons bien que malgré les défauts qui sont les nôtres, nous sommes faits pour cette vie noble. Le problème, c'est qu'en général, nos défauts non seulement nous les connaissons, mais ils sont surtout apparus en famille. Vous avez passé de bonnes vacances, j'espère, en famille, et je sais qu'en même temps, c'est merveilleux, la plage, la montagne, etc … mais en même temps il s'est passé des tas d'événements pas très agréables, parce que en famille, c'est le lieu où se révèle le défectueux, les blessures. C'est conditionné comme cela, c'est le laboratoire fondamental où se révèle le plus intime de nous-même. Il faut bien qu'il y ait un tel lieu sinon, on serait dans la parade. La famille, c'est le lieu de la révélation de ce qui est défectueux en soi. C'est sûr qu'on voit davantage ce qui est défectueux dans l'autre, mais en vieillissant, on apprend à ne pas tomber dans le piège de ce miroir et à réaliser qu'on est peut-être un peu complice de ce défectueux-là. En famille, c'est la patate chaude, c'est-à-dire qu'effectivement, on se repasse de génération en génération ce qui ne va pas, et l'on s'accuse mutuellement. Mais comprenons bien. Ce n'est pas parce que la blessure, la nôtre et celle des autres, père, mère, grands-parents etc … apparaît et se révèle en famille, qu'on peut la réparer en famille. C'est la grande illusion. Ce n'est pas parce que la famille ou le groupe dans lequel on vit est le lieu de la révélation de ce qui est défectueux et cassé en nous que c'est aussi le lieu où l'on peut le réparer. Non, cela se répare ailleurs. Le seul problème c'est que ce défectueux-là n'est pas lié à telle famille, mais c'est dans toutes les familles. Je n'en connais pas une qui échappe à ce défaut. Le problème réside dans le fait que ce défectueux vient non pas simplement des parents, des arrière grands-parents, de la dernière guerre, de la guerre d'Indochine, on raconte toujours des histoires et l'on a l'impression que cela ne s'arrête jamais, mais ce défectueux est d'origine. Il est que dans toute humanité, il y a une cassure, une blessure et elle est différente en chacun de nous. Le baptême vient offrir une cicatrisation progressive au péché qu'on dit originel, pour dire qu'il est à la fois bien plus ancien que nous, que nous sommes à la fois récepteurs de ce défaut, et surtout que nous puissions en devenir acteurs, si nous ne voulons pas le réparer en famille.

C'est une illusion psychologique d'aujourd'hui de penser que ce qui se révèle en famille, et qui nous fait tellement souffrir, qui nous occupe tellement la tête, se répare dans "cette" famille. Non, non, cela se répare dans un autre groupe, un ailleurs, dans un groupe qui n'est pas touché par ce défectueux, un groupe qui a comme médication, comme méthode justement de soigner ce défectueux qui est en chacun de nous. Et nous retournerons après, avec comme don, nous ferons don après à notre famille, au sens propre ou large de la guérison que nous avons essayé de commencer ailleurs, en Église par exemple, en Dieu. Puisque c'est une faute qui est à la fois celle qui se révèle dans la famille, son histoire factuelle, et en même temps elle vient tellement d'ailleurs qu'il faut la réparer là où on traite de cet ailleurs, de ce point d'origine, de cet "avant". C'est cela le péché originel. Ce n'est pas que nous soyons en train de payer la lourde addition d'Adam et Ève qui ont commis cette faute, mais c'est que notre humanité est défectueuse, et en plus, mais nous pensons souvent que tel acte pourrait la réparer.

L'amour humain que nous avons entre nous, c'est la plus belle et la pire des choses. Nous pensons au bout d'un moment que l'amour que nous éprouvons pour les parents au début de notre vie, pour un conjoint, pour nos frères, sera réparateur. Or, il cesse de l'être quand il se défait de la source qui l'anime. Si c'est un pur amour humain, il y a de fortes chances qu'il accuse les blessures. Si cet amour puise et reconnaît d'où il vient et où il va, alors seulement, il devient réparateur, sinon, c'est un tel réveil de choses si profondes, si puissantes, si violentes qui sont en nous. C'est pour cela que le message de l'évangile lorsqu'il est édulcoré, défait de Dieu, coupé de sa transcendance, ce qui est la grande illusion actuelle, le grand scepticisme contemporain : aimons-nous les uns les autres devrait suffire. Nous avons affaire là à une idéologie qui ne dit plus son nom, c'est le pire, parce que non seulement cela ne fonctionne pas mais nous désespérons complètement de nous-même puisqu'on a essayé d'aimer et en plus, en aimant, cela ne change rien à nos blessures internes et au fait que nous nous sentons blessés par l'autre et qu'en nous sentant blessés, nous le blessons davantage.

Il faut donc qu'il y a ait à l'intérieur de nous un autre lieu, un autre regard, une autre façon de porter nos yeux, de positionner notre vie. C'est là, et là seulement que l'amour commence à devenir réparateur. C'est quand on entend bien les bruits d'origine de l'amour qui va venir en nous, Dieu. Puisque c'est quelque chose qui a commencé bien avant, il faut qu'on retourne à la source à l'intérieur de nos vies pour y retrouver à la source, Celui qui peut réparer cette blessure. Mais ne demandons pas à nos conjoints de la faire, sinon, nous allons, comme une patate chaude nous renvoyer sans arrêt : "c'est de ta faute". On ne saura jamais qui a commencé, puisque c'est Adam, enfin, non, c'est Ève, c'est plus compliqué que cela. ( Ah ! Vous réagissez ? J'ai eu peur.) Ne croyez pas que c'est parce que je n'aime pas les femmes, mais Dieu a choisi celle qui était la plus proche de Lui, la plus religieuse. C'est toujours la même histoire, pour atteindre celui qui est grand, qui est trop grand, on choisit d'attaquer le petit, le faible apparemment. Quand Satan veut attaquer Dieu, il ne s'attaque pas directement à Dieu, il s'attaque à l'homme et cela fait mal à Dieu. C'est pareil pour le serpent. Quand Satan à travers Adam et Ève veut atteindre Dieu, quand il a voulu commencer à casser cette belle relation harmonieuse qui aurait dû tenir jusqu'à l'éternité, il atteint ce qui est le plus beau et le plus précieux, la part féminine, ce qui se mêle intensément au désir de Dieu, c'est cela le féminin. Ce n'est pas femme ou homme, c'est le féminin. Je ferme la parenthèse, ainsi, je ne serai pas accusé de machisme.

La faute, le défectueux, qui se révèle. Tant que nous ne succombons pas et que nous ne prenons pas pour acquit, mais que nous gardons malgré nous, entêtés, l'idée que nous sommes faits pour une humanité plus parfaite, au fond, nous avons en nous l'idée d'un humanité que nous n'avons pas encore vécue, une humanité plénière, harmonieuse, une humanité capable du bien et non pas maladroite comme nous le vivons (Saint Paul : je fais le mal que je ne voudrais pas et le bien que je veux je ne le fais pas !) Tant que nous avons cela, et c'est le baptême, la présence de Dieu, Dieu met en nous cette humanité que nous n'avons pas encore vécue mais que nous voudrions bien vivre et qui est revêtue du grand vêtement d'honneur de Dieu, parce que l'honneur se reçoit de l'Autre.

Je termine par là : l'honneur se reçoit. Ainsi, dans l'évangile, il est dit : "Monte plus haut". Il y a un moment que j'aime beaucoup à la messe, ce moment où l'on franchit, ou l'on monte dans l'allée centrale, dans la nef et qu'on monte vers le sanctuaire. Ce mouvement si simple est inaugural de notre arrivée vers Dieu. Tout à l'heure, vous allez vous mettre en chemin, symboliquement, et monter vers le chœur. "Monte plus haut", tu vaux bien mieux. Et ce "monte plus haut", c'est le moment où Jésus va nous recevoir au chœur de l'église en se donnant à nous, et en se donnant à nous, Il nous dit : le vêtement dont je te revêts, c'est ma vie divine. Ce n'est pas uniquement un manteau d'étoiles, ce n'est pas uniquement l'immensité des océans, c'est le tout, l'inimaginable pour toi, l'honneur de Dieu.

Frères et sœurs, avançons-nous sans crainte vers Celui qui nous attend.

 

 

AMEN