PSYCHANALYSE D'UN PRINCE DÉCHU  OU  L'ART DU CAMOUFLAGE SUBTIL ET PERVERS

Jr 20, 7-9 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 2-27
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (1er septembre 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Le moins qu'on puisse dire dans cet évangile, c'est que Pierre "ne l'a pas vu venir"! Il était tout porté par son élan de générosité au point d'y mettre toute cette humanité qui nous séduit telle­ment chez lui, qui nous rassure peut-être, et en met­tant dans le poids de la balance, son affection, sa vo­lonté de défendre Jésus, il se fait traiter carrément de Satan. Il s'est donc passé quelque chose entre l'élan de Pierre, cette humanité investie, le fond du cœur, comme on dit : j'ai parlé du fond du cœur, et l'injonc­tion, l'admonestation brutale, pas si fréquente dans l'évangile, du Christ qui le traite de Satan.

Il y a donc une sorte de déguisement du mal, de Satan, que Pierre n'a pas reconnu, qu'il n'a pas du tout vu venir. Il y a un élément qui manque pour nous, car le mal est toujours précédé d'une expérience que nous appelons la tentation. L'indice de reconnaissance du mal, c'est d'être tenté. Nous reconnaissons là tout le problème de notre faiblesse humaine, nous nous accrochons à cette fameuse phrase de saint Paul : "Tout le bien que je voudrais faire, je ne le fais pas et le mal que je ne voudrais pas faire, je le fais !" phrase qui à la fois nous excuse et nous ouvre à la miséri­corde. Nous connaissons bien ce système-là, nous sommes dedans. Mais, il y a une autre réalité du mal qu'il nous faut bien prendre en compte, et qui est mise en exergue dans cet évangile, il y a une réalité du mal qui ne se fait pas précéder par une expérience de ten­tation, (c'est terrible de commencer l'année de cette façon, mais c'est l'évangile), mais qui est plus dégui­sée et même carrément cachée, maquillée.

La question que je nous pose à travers cet évangile est la suivante : "Quel est le véritable maître intérieur qui régit ma vie ? A qui, sans vraiment le décider, ai-je donné ma vie ?" Autrement dit, quelle est cette petite idole, très personnelle, très intime, presque sans nom, à qui j'accorde temps, vénération, soin, bref, de l'adoration. Pour les grands pécheurs que nous ne sommes pas et qui ne sont pas dans cette église évidemment, cela peut être l'argent, la corruption, le plaisir, la domination, le pouvoir, ces grands éléments que d'ailleurs nous reconnaissons jour après jour et qui permettent de noircir les journaux quotidiens. Mais au fond, si ces grands-là, jouent sur les grands registres du mal, nous ne sommes pas forcément indemnes et innocents, et nous avons nous aussi, nos petites idoles internes. Cela peut aller du dieu-habitude à certaines dévotions que nous nous accordons dans notre vie intime, conjugale et autre, qui sont des sortes d'adorations différées, déviées de leur finalité. Nous avons chacun de nous, si nous regardons bien, des petits dieux intérieurs que nous rangeons dans les placards de nos vies internes et tout à fait privées, à qui nous accordons beaucoup de temps, beaucoup d'énergies, qui nous fatiguent beaucoup, parce que nous devons sans arrêt leur octroyer audience et service. Je ne vais pas épingler tous les petits torts et travers de chacun de vous, qui sont d'ailleurs sans grande conséquence, si ce n'est que nous leur donnons du temps, de l'énergie, de l'intérêt, nos petites manies. Il y a des gens que je rencontre en préparation au mariage, je ne suis pas sûr qu'ils s'aiment (je ne dis pas cela pour les mariages de l'année, parce que je crains qu'ils soient dans l'assemblée, au moins pour ceux d'hier, non, parce qu'ils doivent dormir), mais ces gens, quand je les écoute, on devine bien que ce n'est pas l'amour qui a décidé de leur mariage, mais c'est parce qu'on vit ensemble… (vous allez dire : oh ! Le frère Jean-François tombe dans la morale, ce qui n'est pas si fréquent). Pas du tout, c'est l'habitude qui a décidé de leur vie commune, en fait, ils n'ont pas de raison de se séparer. "Oui, on s'entend bien, mais pas si bien, vous savez comment est la vie, on reste ensemble, et l'on se marie !" Cela s'appelle le dieu-habitude. C'est le dieu qui vous aide à tenir dans les vieux couples, il ne faut pas tuer toutes les idoles d'un coup, sinon, tout va s'effondrer. N'empêche qu'il y a un investissement dévié qui fait que nous accordons à des idoles intérieures ce que nous devrions donner ailleurs. C'est s'interroger sur celui que j'appelle le véritable maître de ma vie. Cela peut être des vices ou des fausses vertus, nos façons d'avancer dans nos vies sont suffisamment tordues pour que nous accordions des vénérations à des choses qui sont à la fois bien ou mal cachées.

Cette expérience de nos vénérations intérieu­res nous indique que le mal n'est pas toujours précédé par une tentation. Quand nous pensons repérer l'arri­vée du mal et du péché parce que nous sommes tentés par eux, il y a malheureusement quelque chose de plus grave, de plus profond, qui prend place en nous, presque à notre insu, malgré nous. C'est ce qui se passe entre Pierre et Jésus. Jésus reconnaît la trace de Satan, alors que Pierre plane sur les hautes volées de sa générosité et de sa bonté, mais Jésus reconnaît der­rière celui qui, bien caché, fait bouger Pierre comme une marionnette.

Je relisais récemment "le Procès d'Eichmann", à Jérusalem, un des grands procès qui a été étudié et commenté par Annah Arendt. Ce grand criminel nazi s'abritait derrière l'idée qu'il a défendu tout au long du procès, qu'au fond, il ne faisait que respecter les or­dres et la loi. D'ailleurs, les généraux nazis interrogés et à qui l'on demandait comment il se faisait qu'ils aient accepté d'obéir à des ordres aussi criminels, répondaient sans hésiter, que ce n'était pas aux soldats de juger leur chef suprême, c'est à l'histoire ou à Dieu. Ils n'ont pas été tentés. Quand on scrute attentivement les procès des criminels nazis, je prends exprès l'exemple le plus noir possible pour voir clair (c'est le cas de le dire !), on entend là une logique interne im­parable. Eichmann, à Jérusalem, se positionnera comme un citoyen et un fonctionnaire modèle : je n'ai fait que respecter la loi. Quand écoute bien ce long procès rapporté par Annah Arendt, Eichmann dit à un moment donné : en fait, pour Hitler, il suffisait qu'il parle. Mais si c'était Himmler qui demandait une loi, je demandais une confirmation écrite, tandis que pour Hitler, seule sa parole suffisait. Il y avait donc une sorte d'adoration et de divinisation de la personne de Hitler, qui ne marchait pas pour les autres, car il fal­lait une confirmation écrite pour que les ordres de­viennent vraiment une loi. D'ailleurs, Hitler a été suf­fisamment malin pour n'avoir jamais laissé de traces écrites de sa main de la demande de solution finale, et seuls, les fonctionnaires sous lui, ont écrit en lois, les confirmations de cette solution finale (fin de paren­thèse sur cette horreur).

Il n'empêche que Eichmann a l'impression, comme il le dira aux juifs qui le jugent à Jérusalem, que si les juifs avaient été à sa place, ils auraient agi de même. C'est facile à entendre. Mais Annah Arendt qui est juive va expliquer que c'est bien plus compli­qué que cela et que le mal dans son camouflage de banalité (j'insiste sur le faux), fait confondre le crimi­nel comme une sorte de fonctionnaire obéissant et tout à fait vertueux dans l'obéissance qu'il accorde à celui qui est son chef, et le juif, (c'est elle qui le dit et elle est très contestée pour cela), est plus ou moins complice de ce mal. Il y a une sorte de confusion, de frontière floue, lorsque le mal se rend présent à l'inté­rieur, entre ce qu'il déclenche, et ce qui le suit.

Le problème du mal, c'est qu'il crée le chaos. Il y a un enjeu dans ce monde tellement horrible, tel­lement puissant, tellement chaotique, qu'il n'appartient pas à l'homme d'en comprendre les rouages. Ainsi, quand Jésus dit à Pierre : "Passe derrière moi, Satan !" Il lui dit : il y a un domaine qui ne te concerne plus, qui te dépasse, même ce qu'il y a de meilleur en toi ne relève pas de tes forces aussi belles soient-elles, mais qui relève de moi, Fils de Dieu. Le mal que nous avons à combattre est celui qui effectivement se fait précéder par une tentation, c'est clair. Mais il y a der­rière cela un enjeu et un combat plus large, terrible, dont le chef de guerre et l'ultime victorieux sera le Christ par la croix. Mais c'est Lui qui mène le combat. Cet évangile nous fait glisser de ce que nous avons nous à faire comme hommes, ce que nous pouvons faire comme homme sur cette terre, et là où notre générosité aussi belle soit-elle serait très maladroite et prêterait le flanc à Satan et à ses sbires, il y a un autre combat, caché pour l'instant, banalisé, et qui est le combat du mal. Ce combat du mal concerne celui qui peut vraiment l'anéantir, Dieu et Celui qu'Il a envoyé. Il y a une intensité dont la dernière guerre et le procès que je vous relatais en témoignent, c'est qu'il y a une intensité du mal qui ne se laisse pas appréhender par la tentation mais qui se banalise au point qu'en ne le reconnaissant pas, il menace nos vie.

Le seul qui peut nous sauver, la seule force qui puisse le contrarier, c'est Dieu Lui-même. Nous n'avons pas tant nous-mêmes à essayer de le combat­tre, que d'opposer la force de la foi. Cet évangile est précédé de l'affirmation de Pierre : "Tu es le Messie, le Fils de Dieu". Nous n'avons pas à lutter d'emblée là où nous sommes dans ce monde contre le mal, mais lorsque le mal est si banalisé et si caché et si mons­trueusement actif à l'intérieur de nos vies personnelles et collectives, notre seule force, notre seul bouclier, c'est quand je dis ici, aussi timidement soit-il le di­manche matin : je crois. Cela n'a l'air de rien, mais cette affirmation personnelle, amplifiée par le chœur que nous formons, est la seule arme que nous ayons à notre portée. Ce n'est pas en nous que nous trouverons les forces qui nous permettrons de combattre, non, c'est d'abord de nous constituer comme peuple de Dieu, peuple des croyants d'entendre ensemble la résonance profonde de cette proclamation de la foi qui fait de nous, non pas des invincibles, mais des choisis de Dieu et des sauvés par Dieu. L'affirmation de la foi n'est pas tellement un consentement personnel, parce que j'y adhère, parce que cela m'agrée, mais c'est surtout d'accepter que le combat qui se mène contre le mal ne soit pas uniquement le mien, mais qu'il soit celui de Dieu, et que j'accorde à Dieu à l'avance, cette victoire paradoxale mais apparente, qui sera celle du vaincu, du plus petit, du rejeté qui est le Christ.

S'il y a une image frappante en ce moment dans le monde, c'est le saint Père lui-même. On avait récemment le quinze août, Monseigneur Maurice Piat, qui est l'évêque de l'île Maurice, et qui racontait quel­ques propos qu'il avait recueilli à la table du saint Père. Il le disait avec beaucoup d'humour, parce que le saint Père lui-même n'en est pas dépourvu. Un jour, l'évêque disait à Jean-Paul II : "Vous savez, très saint Père, les médias ne vous aiment pas beaucoup". Et lui de répondre : "Cela ne fait rien, c'est nous qui créons l'événement, et ils viendront". Une autre affir­mation qui m'a fait réfléchir : "Les gens ont beaucoup aimé un jeune pape, maintenant, ils aimeront un vieux". Au fond, ce qu'il représente, ce qu'il veut dire, dans cette apparence de faiblesse, de maladie, (tout le monde a dit, a pensé à un moment donné, qu'il devrait démissionner car l'image de l'Église est un peu at­teinte), cette vieillesse, cette maladie, cette faiblesse, elle cache le véritable enjeu d'un combat que lui-même ne mène pas en son propre nom, mais qu'il mène au nom du Christ et qui témoigne que malgré toutes les apparences, le Christ mène le combat, et qu'il le gagnera.

 

 

AMEN