TOUT EST NEUF AU CREUSET DE L'EFFORT
Si 3, 17-18+20+28-29 ; He 12, 18-19+22-24 ; Lc 14, 1a+7-14
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (2 septembre 2001)
Homélie du Frère Yves HABERT
Je sais, c'est à la mode, beaucoup de gens font ce pèlerinage. On est passé en deux dizaines d'années de deux cents "compostellas" (ce sont les certificats attestant la réalisation du pèlerinage), à plusieurs milliers par an. Beaucoup de gens m'ont partagé leur désir de partie, eux aussi. Vous allez peut-être me dire qu'une homélie n'est pas le lieu pour parler d'une expérience, parce que l'homélie c'est le commentaire de l'évangile, c'est-à-dire suivant le mot de Luc, 4 : "aujourd'hui s'est accomplie cette Écriture", comment cette Parole aujourd'hui s'accomplit dans ma vie, dans la vie de la communauté, dans la vie de la paroisse. Mais je trouve ce texte des Hébreux assez providentiel : vous n'êtes venus vers rien de matériel, vous êtes allés vers l'assemblée des premiers-nés, vers une assemblée en fête, vous êtes venus vers Jésus le médiateur de l'Alliance éternelle, vous êtes venus vers une montagne. Je n'étais pas tellement inquiet car j'étais sûr que j'allais retrouver un texte qui me parle de pèlerinage, tellement la démarche de pèlerinage est constitutive à la fois de la démarche religieuse et de la démarche chrétienne.
Je voudrais réfléchir avec vous sur la spécificité chrétienne du pèlerinage, et essayer de l'éclairer, de l'interpréter à la lumière chrétienne. Il faut d'abord savoir que c'est une page de l'histoire de l'Église dont celle-ci n'a pas à rougir. C'est même une très belle page d'histoire de l'Église de voir tous ces pèlerins depuis le neuvième siècle, depuis cette découverte un peu providentielle de ce tombeau, accomplisse cette longue traversée. En réfléchissant on se rend compte que la plupart de pèlerins du Moyen-Age le faisaient en hiver, quand il n'y a qu'à attendre que ce qui a été semé lève. La difficulté que cela représente en hiver, est énorme. Ayant vu ces paysages, ces cathédrales, je me disais bien qu'au Moyen-Age ce devait être comme une sorte de Silicon Valley, c'est-à-dire tout ce qu'il y avait de meilleur au plan technique, des ponts extraordinaires, des cathédrales qui défient le ciel. Une Silicon Valley qui se doublerait de ce qu'il y a de mieux au niveau de la beauté, de la peinture, de l'architecture, de la sculpture. Mais, l'histoire continue et je comparerais volontiers cette trajectoire à une sorte d'artère nourricière qui opère un renouvellement de notre sang qui passe par les poumons, pour rejaillir neuf. Bien sûr, il y a les refuges qui tiennent à la fois des JMJ et des refuges des montagnes. Je comparerais aussi ce pèlerinage à une mère qui nourrit ses enfants. Mais d'où vient le succès de ce pèlerinage ? Sans doute offre-t-il des choses très précieuses pour aujourd'hui : un statut, je suis pèlerin, un but dans la vie : Santiago. Il y a cette ambiance qui fait qu'aujourd'hui c'est de plus en plus couru par des personnes qui en majorité, d'après tous ceux que j'ai rencontré, ne savent pas trop pourquoi elle le font ! Elles se sont lancées, et souvent ne savent pas trop la raison qui les a mises en route. Beaucoup ont pour maître à penser Paolo Coello, avec ses images un peu conformistes, et usées, mais c'est pourtant cela qui les a motivées. C'est peut-être aussi pour se retrouver elles-mêmes, et trouver dans ce pèlerinage, une réponse à la question qu'elles se posent :"qui suis-je ? qui suis-je à marcher ainsi sur la route ? Je voudrais inscrire mes pas dans l'histoire, je voudrais laisser une trace". Je crois qu'il faut se poser la question de la motivation. Au Moyen-Age aussi on représentait toujours saint Jacques en pèlerin, et pour le pèlerin de cette époque il y avait une façon de se reconnaître dans saint Jacques le marcheur.. Pour le pèlerin d'aujourd'hui, saint Jacques est l'image de quelqu'un qui, comme eux, voyage dans les spiritualités. On distingue à Saint-Jean-Pied-de-Port, "religieux" de "spirituel".
Il faut s'interroger sur la question des motivations, ces sortes d'alibis qu'on se donne avant de prendre de départ. Il y a l'alibi culturel quand on se dit en partant qu'on va rencontrer une autre culture, voir de beaux monuments, partout en Espagne il y a des panneaux annonçant : "Saint Jacques de Compostelle, itinéraire culturel et européen". Ces panneaux sont financés par le Conseil de l'Europe, et l'on sent une peur du mot "Dieu", cela dérange. Cependant, le chemin ne ressemble pas aux châteaux de la Loire. Autre raison, l'alibi sportif, quand il s'agit de faire ce chemin à pied ou à VTT, on ressent un certain plaisir à se dépenser. Pourtant même s'il y a une joie à rouler, à marcher dans ces paysages magnifiques, ce n'est pas non plus "le roc d'Azur" qui est une course fameuse de VTT. Il y a encore l'alibi des rencontres aussi qu'on pourrait se donner en disant : je vais rencontrer des gens différents, intéressants ... Mais je n'ai pas fait 1.600 kilomètres pour un idéal de joyeuse camaraderie, même s'il y a des tas de visages que j'aimerais revoir aujourd'hui pour leur demander : "alors, tu es arrivé ? quand je t'ai vu, tu te rappelles, tu doutais, es-tu arrivé au bout ? ou bien feras-tu la fin de ton périple l'année prochaine ?" Moi, en manière de provocation, quand on me posait la question, je répondais : "moi je fais ce pèlerinage pour expier mes péchés". Evidemment, avec une réponse pareille, je jetais un peu l'effroi dans le refuge, et j'insistais : "oui, je fais cela pour expier mes péchés. Dieu m'a pardonné, Il a été trop bon pour me pardonner, Il m'a aimé jusqu'à me pardonner. Mais je fais cela pour qu'Il me change un peu, je le fais pour qu'Il me convertisse et que je vive. Je fais cela parce que j'ai comme toi un furieux besoin de renouveau dans ma vie. Je me sens parfois un peu vieux et je voudrais qu'Il me change une bonne fois pour toutes. Tu vois, je fais cela pour expier mes péchés, parce qu'il y a comme une sorte d'alchimie dans ce pèlerinage qui joue sur l'effort et la grâce parce que normalement c'est inconciliable". Normalement, il y a l'effort, ce que nous faisons avec nos propres forces, et il y a la grâce, c'est-à-dire ce qui nous élève presque malgré nous. Dans un pèlerinage, il y a une sorte d'alchimie particulière entre l'effort et la grâce. Comment cela se passe-t-il ? En effectuant ce pèlerinage, vous mourez à vos sécurités : vous ne savez pas où vous allez loger, vous ne savez pas ce que vous allez manger, il peut vous arriver des tas de choses avec votre vélo. Vous faites une expérience de la pauvreté, du dépouillement : tous les pèlerins, moi y compris, à un moment ou à un autre, on a été obligés d'enlever des choses, tous ! C'est-à-dire que petit à petit à travers cette expérience de pauvreté et de dépouillement, on s'appauvrit, on se dépouille, on se détache ... Et ensuite, vient le temps de l'effort. C'est une grâce de s'appauvrir. D'une retraite, normalement, on sort regonflé, mais d'un vrai pèlerinage, on sort fatigué dans le Seigneur. On sort un peu épuisé car on a touché ses limites, "finis terrae". Tous les pèlerins du Moyen-Age ne manquaient pas de parcourir les 90 kilomètres qui restent pour aller de saint Jacques au Cap Finistère. Tous on a expérimenté nos limites, tous on a expérimenté combien c'était dur et usant d'être ainsi livrés à la pauvreté, et pour les croyants, d'être ainsi livrés dans la main du Seigneur. Tous, on a fait une sorte d'expérience de la Providence, tous on a goûté le fait d'être ainsi livrés à Dieu. Et c'est à ce moment-là quand il y a eu cette alchimie particulière d'un Dieu qui, par grâce, nous fait goûter à la pauvreté, à la fatigue, et par grâce nous fait goûter au fait qu'Il nous rend des forces, à ce moment-là il y a une alchimie qui fait que tout à coup la poésie sort renouvelée, purifiée par l'effort. Tout à coup, on touche au réel, de temps en temps la prière qui est quelquefois un peu dure et rude, rejaillit, on se surprend à prier alors qu'on n'avait pas prévu de le faire. La prière tout à coup jaillit aussi neuve qu'au premier jour. Et cette Parole de Dieu qui devient aussi réelle que le chemin suivi. Tout est neuf au creuset de l'effort, tout est grâce au creuset de l'effort. Voilà cette nouveauté, ce renouveau, que j'essayais de partager et d'expliquer à mes compagnons de refuges. Et j'utilisais cette métaphore toute simple. Pendant 1.600 kilomètres, on a marché vers la tombe d'un apôtre, vers la tombe de quelqu'un qui a été témoin de la résurrection. Pendant 1.600 kilomètres, on a été plein ouest, on a visé l'ouest, c'est-à-dire la mort, le soleil couchant, les ténèbres, c'est-à-dire tout ce qui en nous est obstacle et est condamné à mourir. Et pendant 1.600 kilomètres, tous les matins, on est parti au petit matin, pour aller mourir là-bas près de la tombe de cet apôtre. Tous les matins, on avait le soleil derrière nous, l'ombre devant nous, on s'aperçoit qu'on ne marche pas seuls, on joue avec le soleil qui nous précède, nous surplombe. Quand il est derrière nous, c'est l'image du Christ qui porte sa croix et notre croix de chaque jour.
Je suis ému de vous partager tout cela parce que en vivant une expérience pareille, ce n'est pas notre intellect qui est là et qui fonctionne, mais c'est à travers tous ces éléments, ce chemin, ce soleil, cette pluie, ce vent, tout à coup, on fait une expérience extraordinaire de Dieu, expérience du renouveau. Alors, on goûte à cette nouveauté profonde qui n'est pas réservée uniquement à ceux qui font ce chemin, mais c'est aussi cette montagne vers laquelle nous allons nous approcher, ce pain de Vie, ce Pain du renouveau, ce soleil, cette joie que nous allons partager ensemble et qui ne nous a coûté aucun effort.
AMEN