LE CHRIST EST UN FEU DÉVORANT

Jr 20, 7-9 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 2-27
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (29 août 1999)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, la page d’évangile que nous venons d’entendre nous met directement au plein cœur du paradoxe de l’évangile, de la prédication de Jésus, tel que Pierre l’a éprouvé. Pour bien comprendre ce texte, il faut nous souvenir qu’il suit immédiatement celui que nous entendions diman­che dernier, où Jésus demandait aux disciples : "Pour vous, qui suis-je ?" et Pierre dans un élan de l’Esprit saint répondait : "Tu es le Christ, le Messie, le Fils du Dieu vivant."

Cette confession de foi a valu à Pierre de la part de Jésus cette réponse : "Bienheureux es-tu, car ce n’est pas la chair et le sang qui t’ont révélé ces paroles, mais c’est mon Père qui est dans les cieux." Et Jésus continue : "Tu es Pierre et sur cette pierre je construirai mon Eglise, et les forces du Mal et de l’Enfer ne pourront pas l’emporter sur elle. " (Mat­thieu16,13-18)

Or voilà qu’au moment même où Pierre sous l’action de l’Esprit saint envoyé par le Père confesse que Jésus est le Messie d’Israël attendu depuis des siècles, l’Envoyé de Dieu, celui qui au nom de Dieu vient nous annoncer le salut, le Royaume, à ce mo­ment précis, Jésus, tout-à-coup, et pour la première fois, se met à dire aux disciples, à dater de ce jour, nous dit l’évangile, qu’il lui faut aller à Jérusalem pour souffrir, pour être exécuté, haï, bafoué, non pas par des personnes quelconques, mais par les grands-prêtres, par les responsables même du peuple juif, et finalement être mis à mort. Quel paradoxe : Celui que Pierre vient de proclamer comme l’Envoyé de Dieu, Celui qui va apporter le salut, proclame qu’il va mou­rir et être rejeté, il annonce l’échec de sa mission. Certes Jésus ajoute : "... et ressusciter le troisième jour !" mais un autre évangile nous dit que les disci­ples se demandaient ce que voulait dire ce mot “res­susciter". Ce qui les frappe, c’est que Jésus leur an­nonce son malheur, sa propre mort, l’échec de sa mis­sion. Et d’ailleurs, il va élargir encore cette affirma­tion : "Vous-mêmes, si vous voulez me suivre, il faut que vous preniez sur vous la croix." Et n’imaginons pas que le mot "croix" a simplement ce sens symboli­que que nous lui donnons aujourd’hui : "porter sa croix" c'est avoir des ennuis, des difficultés, non, porter sa croix, au sens propre que cela pouvait avoir au moment même où parlait Jésus, c’est être condamné comme un malfaiteur, subir le supplice le plus atroce qu’on avait trouvé à cette époque, cette mort lente par asphyxie et lacération de la chair. "La croix, il faut perdre votre vie, ce qui est le seul moyen de la gagner". Alors, nous comprenons que Pierre qui vient de proclamer que Jésus est le Messie, le Sau­veur, celui qui apporte le salut, le bonheur, la joie, l’accomplissement des promesses, Pierre dit à Jésus : " mais non, ce n’est pas possible, que nous dis-tu là, tu es venu nous sauver et tu nous parles d’échec, de rejet, de persécution, pour toi, pour nous ! " et Jésus, qui quelques instants auparavant disait à Pierre : "C’est l’Esprit de mon Père qui t’a révélé ce que tu viens de dire, et c’est pourquoi tu es bienheureux" maintenant Jésus dit à ce même Pierre : "Tu es pour moi comme Satan !" Quel mot d’une immense vio­lence : tu es le tentateur, tes pensées ne sont pas les pensées de Dieu, elles ne sont que des pensées hu­maines, raisonnables, à ras de terre, des pensées pu­rement de ce monde, tu es Satan, tes pensées sont démoniaques. Paradoxe ! Nous comprenons parfaite­ment la réaction de Pierre, tout ceci est parfaitement déraisonnable. Si Jésus est venu pour être le Sauveur, si Jésus est venu pour apporter le bonheur, la joie et l’accomplissement des promesses, comment peut-il dire qu’il va en mourir, être rejeté, bafoué, mis à mort ? Nous sommes donc là en face du mystère profond de l’évangile, le mystère de Jésus et le nôtre, puisque nous devons entrer dans son chemin, dans sa Pâque, mystère de l’évangile, il est salut et il est échec, il est source de vie et cela passe par une mort, et une mort humiliante, atroce, un rejet !

Aussi bien l’expérience du prophète Jérémie dont nous avons entendu quelques versets tout à l'heure est très semblable à ce que Jésus dit au­jourd’hui à Pierre. Jérémie, prophète de par Dieu, recevant le message même de Dieu pour l’annoncer à son peuple, ne trouve dans cette inspiration divine que des paroles de condamnation, des paroles qui invitent au désespoir. Jérémie a été chargé au moment même où le peuple juif, ayant péché, ayant rejeté Dieu ou en tout cas, s’en étant éloigné, va connaître l’exil, la ca­tastrophe de toutes promesses sur lesquelles il vivait, et Jérémie est chargé d’annoncer au peuple : "quoi que vous fassiez, de toute façon, c’est la fin, il est trop tard pour vous convertir, Dieu va vous punir, et il n’y a qu’une solution, c’est de vous soumettre à l’envahisseur, il ne sert à rien de vous battre ni de vous défendre, ni de défendre les valeurs qui sont les vôtres, de toute façon, c’est la fin." Voilà ce que Jé­rémie est chargé de dire, et il est évident qu’il est un prophète de malheur, de défaite, qui annonce la ca­tastrophe et qui, d’une certaine manière démobilise toutes les ardeurs du peuple pour se défendre (c’est pourquoi d’ailleurs il est considéré comme un traître, Jérémie sera persécuté), et il ne comprend pas, pas plus que Pierre ; il le dit : "Je ne penserai plus à Dieu, je ne parlerai plus en son nom, sa Parole est pour moi une source d’opprobres, de moqueries, de persécu­tion, tout le jour". Et l'on comprend très bien que le peuple juif considère Jérémie comme un fauteur de troubles, comme quelqu’un à éliminer, il est en train de saper toutes les énergies du peuple en face de ses ennemis. Jérémie en a assez de cette mission incom­préhensible, d’un Dieu qui a tout promis à son peuple et qui est en train de charger son prophète d’annoncer la catastrophe inéluctable. Alors, on comprend que Jérémie veuille rejeter Dieu, rejeter sa mission, faire taire en lui cette Parole.

Mais, précisément ce texte de Jérémie va peut-être nous permettre d’aller un peu plus loin dans ce mystère de l’évangile. Certes, à vues humaines, la mission de Jérémie, comme la Passion du Christ, est un non-sens : on ne sauve pas en perdant la face, on n’accomplit pas les promesses de Dieu en se laissant mettre à mort ou en fuyant devant l’ennemi ; humai­nement, rationnellement, cela n’a pas de sens. L’évangile, notre foi, notre vocation, n’ont pas de sens si nous voulons y réfléchir avec notre raison, avec notre logique humaine, à ce plan-là, cela ne veut rien dire. Ce n’est pas par la croix, ce n’est pas par la mort qu’on devient source de vie, sauf dans ce mys­tère incompréhensible qui est celui de l’évangile et que Jésus annonce aujourd’hui à Pierre et que Jérémie a déjà expérimenté prophétiquement dans sa propre mission. Mais alors, s’il ne s’agit pas de quelque chose de raisonnable, de démontrable, de quelque chose qui humainement se tient, pourquoi cela ? Jé­rémie nous le dit : "Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire" . Ne prenons pas le mot "séduc­tion" au sens péjoratif, affectif, ou simplement senti­mental, comme si Jérémie accomplissait sa mission à cause d’un coup de cœur qu’il aurait pour Dieu, il s’agit de tout autre chose et la suite du texte va plus loin : "ta Parole est dans mon cœur comme un feu dévorant, un feu enfermé au plus profond de mes os, je me suis épuisé à contenir ce feu", j’ai voulu lutter contre cette Parole incompréhensible, avec toute la réalité humaine de ma vie, j’ai essayé d’échapper à ce feu qui me dévorait, "je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu".

Voilà la raison d’être et de la vocation de Jé­rémie, et de la croix de Jésus, et de la vocation des apôtres, et de notre vocation. Ce n’est pas quelque chose de rationnellement démontrable, ce n’est pas non plus quelque chose de purement sentimental ou affectif, il s’agit d’une force aussi puissante que celle d’un feu dévorant qui va infiniment au-delà de toutes nos logiques humaines. D’ailleurs, dans un passage, parallèle de celui que nous venons de lire, de l’évangile de saint Jean quand Jésus annonce après avoir parlé de manière symbolique qu’il était comme un pain vivant, qu’il était donc source de vie, ce qui peut s’admettre, tout d’un coup, Jésus passe à la vi­tesse supérieure et il dit : "le pain que je vous donne­rai, c’est ma chair" (Jean 6,51), il faut manger ma chair, il faut boire mon sang ! Et là encore, ne mettons pas en jeu toute notre expérience chrétienne pour es­sayer de comprendre ceci, les apôtres quand ils enten­daient cela ne savaient pas que la chair du Christ leur serait donnée sous forme de pain, que son sang serait donné sous forme de vin, ils sont en face de cette af­firmation brutale, inacceptable, il faut manger ma chair et boire mon sang et qui plus est, en raison de la logique religieuse du sacrifice, communier au sacri­fice, c’est entrer dans le chemin de celui qui est offert en sacrifice, vous mangerez ma chair et vous-mêmes, vous serez appelés à donner votre chair, à donner votre vie, à entrer dans ma Pâque à prendre votre croix, c’est la même chose. Et un grand nombre de disciples s’écartent de Jésus en prétextant que ces paroles sont trop dures, nous ne pouvons pas les sup­porter" disent-ils, humainement parlant, raisonnable­ment parlant, cela ne peut être supporté. Alors, Jésus, loin de rabaisser quoi que ce soit de ses exigences, loin de donner une explication, se tourne vers les apôtres et leur dit : "Voulez-vous partir vous aussi" ? Et Pierre à ce moment-là a une réponse qui est du même ordre que celle de Jérémie : "A qui irions-nous, tes paroles sont celles de la vie éternelle" (Jean 6, 60-68). Je n’y comprends rien, mais je sais que c’est toi qui donne la vie, je sais que c’est dans tes paroles que se trouve le salut, même si elles sont inintelligibles pour moi, c’est un feu dévorant.

Notre relation avec Dieu n’est pas de l’ordre du raisonnable, nous ne croyons pas en Dieu parce que c’est logique, parce qu’il y a des preuves et qu’il faut bien expliquer un certain nombre de choses sur Dieu, et que cela permettra d’expliquer ce qu’on n’arrive pas à expliquer autrement, non, ce n’est pas de cet ordre-là, et ce n’est pas pour autant d’ordre purement affectif, comme je le disais, un coup de cœur, c’est beaucoup plus profond que cela. D’ailleurs, vous le savez, quand on aime vraiment, ce n’est pas une affaire rationnelle, on n’aime pas quelqu’un parce qu’il a toutes les qualités, parce qu’il a telle ou telle vertu, ou telle ou telle chose qui nous attire particulièrement, on aime parce qu’on aime, et ceci s’impose à nous non pas comme un coup de cœur, mais avec l’évidence d’une Présence qui nous habite et transforme notre vie. Dieu se propose à nous de cette manière-là, avec l’évidence de l’amour qu’il a pour nous et qui le conduira précisément jusqu’à ce mystère du don total, de l’abandon total. Jésus se pré­sente à nous avec l’évidence de l’amour qu’il a pour nous, et il nous demande d’entrer dans la logique de cet amour, qui n’est pas une logique rationnelle, af­fective, mais qui est une logique de cette présence intense, forte, puissante, de l’amour qui n’est pas toujours compréhensible, mais qui d’une certaine manière transforme notre vie et la réoriente de fond en comble.

Jérémie a expérimenté l’absurdité de ce qu’il avait à dire, mais cette parole était la Parole de Dieu. Dieu l’avait séduit, il ne pouvait pas résister, c’était un feu en lui qu’il essayait de contenir, mais il n’a pas pu. Pierre de la même manière essaye de dire à Jésus : mais enfin, ça n’a pas de sens, ce que tu fais, mais, à qui irions-nous, tu as les paroles de la vie éternelle.

Frères et sœurs, notre vie de foi, notre vie chrétienne, ce n’est pas une manière humaine raison­nable d’arranger les choses, de mener une vie correcte, bon chic bon genre, il ne s’agit pas d’être à la hauteur et de faciliter la vie en commun, de faire en sorte que nous soyons tous les uns pour les autres le mieux possible, il ne s’agit pas de cela ! Il s’agit d’une Présence vivante qui s’impose à nous, et n’allez pas me dire que vous ne sentez pas la Présence de Dieu, que vous n’êtes pas remplis d’une sorte d’immense désir qui vous transporterait, vous le savez bien : l’amour déjà dans l’expérience humaine, ce n’est pas toujours quelque chose que l’on ressent et qui nous remplit d’un enthousiasme débordant, l’amour, c’est une réalité objective, c’est comme ça : on aime, et ça change tout, ça change notre vie. L’amour de Dieu, c’est la même chose : si nous vi­vons l’évangile, si nous suivons le Christ, si nous acceptons l’absurdité de la croix pour lui et pour nous, si nous acceptons que pour aller à la vie il faille pas­ser par la mort, c’est parce que Dieu s’impose à nous comme un fait, comme la puissance de quelqu’un qui est là et qui nous a séduit, c’est-à-dire qui nous a pris le cœur et entièrement transformés.

Frères et sœurs, essayons de dépasser une conception de la foi et de la vie chrétienne qui ne serait qu’humaine et raisonnable, essayons de nous laisser séduire et prendre au plus profond de nous-mêmes par cette évidence de l’amour de Dieu qui deviendra l’évidence de notre amour pour Lui que nous ne pouvons pas ne pas vivre.

 

 

AMEN