AMOUR ET LOI

Dt 4, 1-2 + 6-8 ; Jc 1, 17-18 + 21 b-22 + 27 ; Mc 7, 1-8 + 14-15 + 21-23
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année B (28 août 1994)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Les trois lectures que nous avons entendu ne sont pas très réjouissantes car elles sont toutes axées sur la Loi, les commandements, la Pa­role à mettre en pratique les préceptes, les traditions humaines, par rapport à ce que Jésus fustige. On peut se demander pourquoi Jésus se met en pétard pour si peu de choses car après tout, se laver les mains avant le repas, je crois que toutes les mères de famille un peu conscientes le prescrivent à leurs enfants. Donc ces traditions qui semblent au premier abord humai­nes, agacent Jésus alors que ce sont des choses tout à fait naturelles. Ce qu'il y a peut-être de difficile c'est cette parole de Jésus : "C'est du dedans du cœur de l'homme que sortent les pensées perverses, in­conduite, vol, meurtre, adultère, cupidité, méchan­ceté, fraude débauche, envie, diffamation, orgueil et démesure". Si on ne sait pas faire son examen de conscience, là on a quelque chose de précis. C'est que tout cela sort du dedans du cœur de l'homme.

Un jour un élève avait écrit sur un tableau où l'on avait relevé cette liste : il y a aussi la tendresse, l'amour, la passion, l'amitié qui sort du dedans du cœur de l'homme. Donc nous en sommes réduits à nous confronter à la Loi, aux commandements, aux préceptes, à ce que Jésus Lui-même vient faire. Puis­que Il a dit : "Je ne suis pas venu abolir la Loi mais l'accomplir. Pas un seul iota de la Loi ne passera !" La difficulté réside peut-être dans les deux premières lectures quand le Seigneur dit, par la bouche de Moïse : "Écoutez les commandements et les décrets que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique". Et saint Jacques : "Mettez la Parole en application, ne vous contentez pas de l'écouter !" Dans un cas, il faut écouter et mettre en pratique, dans l'autre il faut mettre en pratique et ne pas se contenter d'écouter.

Il me semble que tout ce que nous pouvons méditer sur ces trois lectures ressort de la manière dont nous-mêmes nous appréhendons la loi, les com­mandements et les préceptes. Finalement nous pou­vons peut-être nous dire que si nous sommes là c'est parce que nous obéissons à une sorte de loi qui au premier abord est extérieure, que nous faisons nôtre et qui fait que, dans l'ensemble, nous ne sommes pas vraiment de mauvais chrétiens et que ce que nous vivons nous semble se tenir. Et trois caractères fon­damentaux peuvent apparaître par rapport à notre situation sur la Loi.

Le premier serait de se dire : pour être chré­tiens, appliquons la Parole, mettons-là en pratique, écoutons-là. Ecouter cette parole et la mettre en prati­que, c'est donc essayer parfaitement que chaque pré­cepte, chaque loi, chaque commandement soit honoré. Dans ce cas-là, ne tombons-nous pas sous le reproche de Jésus que nous sommes simplement des pharisiens ? Si nous nous contentons d'appliquer la loi sans sa­voir ce qui est le cœur même de l'affaire, ce n'est pas la loi mais une conversion du cœur Donc, la conver­sion du cœur semble parfois être opposée à la Loi Je trouve parfois que la Loi, les préceptes et les règles sont difficiles et qu'on peut adopter une autre attitude pour prendre ses distances par rapport à tous ces commandements et ainsi se retrouver dans une posi­tion où tout ce qui est de l'ordre de la Loi, du com­mandement, des préceptes devient un peu vague, de­vient un peu flou. Et notre vie se situe dans un certain flou artistique par rapport à la loi et aux commande­ments. Dans ces cas-là, nous sommes confrontés à la parole de saint Jacques : "C'est la pratique et l'accueil de la parole qui nous sauve !" Dans ces cas-là, serons-nous sauvés si nous sommes tentés d'être de vilains petits canards tout au long de notre vie ? La troisième attitude c'est d'osciller toute sa vie entre ces-deux termes et donc de passer sa vie, tantôt dans une exaltation, une passion de la loi et d'accomplir toute la règle jusqu'au moindre détail où il suffit d'avoir bien monté le podium pour s'écrouler, tantôt un scepti­cisme larvé, la loi, on peut s'en passer, elle n'est pas si nécessaire que cela, ce n'est pas génial. On passe ainsi sa vie comme une girouette entre la loi et les com­mandements, une sorte de giro-vague spirituel entre les préceptes et ce qu'il y a à accomplir.

En fait, pour nous la difficulté par rapport à tout ce qui est loi, commandement, savoir si nous serons sauvés parce que nous aurons accompli les préceptes ou bien si au contraire nous tombons tou­jours sous le coup du pharisaïsme dès que nous nous contentons de faire une bonne chose, la difficulté ou notre défaut, c'est que nous avons tendance à tout opposer. Nous opposons l'amour et la loi, nous oppo­sons la grâce et le commandement Il y a en nous un certain aspect, nous avons l'art et la manière d'enfer­mer les choses, si ce n'est les gens, dans certaines catégories, d'essayer de les mettre ensemble comme un jeu de "Lego" Sinon, à elles seules elles semblent bien structurées. Nous avons tendance à mener une certaine vie spirituelle qui se maintienne, une vie in­tellectuelle qui se maintienne, une vie affective qui se maintienne Mais parfois il y a incompatibilité d'hu­meur entre ces différents domaines et l'on peut passer pour un très bon chrétien et ne pas l'être du tout dans la manière d'agir ou de pratiquer la Parole.

D'ailleurs, vous le savez, c'est récurrent et c'est usant, on reproche toujours aux gens ou aux prê­tres de ne pas appliquer la parole, la loi et les com­mandements on dit : si ces chrétiens étaient vraiment chrétiens, ils n'agiraient pas ainsi. Nous avons ten­dance à opposer, c'est une de nos grandes facilités, y compris dans la société. Nous opposons foi et culture comme si ces deux domaines étaient incompatibles On oppose le sacré et le profane, ce qui est dans l'Église et qui est spirituel et ce qui est à l'extérieur, comme si ces deux domaines devaient vivre séparé­ment et que nous devrions sans cesse essayer de pas­ser de notre vie profane à notre vie sacrée. Nous op­posons ainsi toute chose, toute catégorie.

D'ailleurs le terme d'opposition, voire de sé­paration est un terme biblique. Quand Dieu crée le ciel et la terre, les astres, la lumière, Il les sépare. Il sépare la lumière des ténèbres et le premier jour a lieu. Il sépare la mer et la terre et la création, ainsi, prend forme. Il sépare l'homme de lui-même pour façonner Eve afin qu'il y ait le premier couple hu­main. Et quand Jésus reviendra, on nous dit qu'Il sé­parera les brebis et les boucs pour que cette séparation soit création. Mais c'est Dieu qui sépare, ce n'est pas l'homme. Nous ne pouvons pas essayer de séparer des domaines qui nous semblent incompatibles, par exemple loi et commandement et notre vie un peu échevelée, Il ne peut y avoir dichotomie entre la foi, la vis spirituelle, le sacré, tout ce qui façonne notre être chrétien et ce que nous vivons dans le quotidien, dans notre société, notre travail, notre famille.

Finalement, comme Jésus Lui-même nous le suggère, il faut accéder au sens même de la Loi. En Dieu, tout est uni. Le principe même de l'existence de Dieu est son unicité qui prend un visage parfois diffé­rent selon les caractéristiques des temps, des époques et des lieux. On peut d'abord avoir l'impression que la loi c'est pour l'Ancien Testament et que maintenant nous vivons sous une loi nouvelle. Et comme nous sommes intelligents et plus évolués, nous sommes dans l'éthique et non plus dans la morale. Tout cela serait encore une manière d'opposer. Or Dieu est logi­que et unique dans sa manière de se donner. Il est unique parce que son amour est unique. C'est ce qui le fait vivre, c'est ce qui le fait être, c'est cet amour qu'Il nous propose dans son unicité. Et cet amour que Dieu révèle aux hommes prend le visage du Père, prend le visage du Fils et de l'Esprit Saint. Trois personnes qui vivent parfaitement la cohésion de l'amour qui les unit et qui fait qu'ils sont un seul Dieu Et ce que fait Dieu dans l'histoire du salut des hommes, c'est une histoire pédagogique où Il se révèle Père et la Loi est déjà une manifestation de la source d'amour qui jaillit et qui s'ouvre à l'autre dans le Père, que la Parole qu'Il donne est la Parole de son Fils qui nous fait voir et contempler la réalisation de cet amour, et que l'Esprit saint qui aujourd'hui nous est donné nous fait vivre de cet amour que le Père, dès l'origine a posé comme base, comme loi, comme fondement.

Ainsi on pourrait dire : le Père c'est la Loi (les psychanalystes seraient contents), la Parole du Christ nous permet de connaître le Verbe Incarné, de voir véritablement jusqu'où la Loi s'accomplit, et l'Esprit c'est ce qui sauve réellement. Mais il nous faut aller plus loin. Ce que nous recevons dans la vie de Dieu c'est justement le principe d'amour de Dieu, de la Trinité La Trinité habite en nous et nous sommes enfants d'un Père, nous sommes configurés au Christ, nous sommes le Temple de l'Esprit Saint. Or la Loi, la Parole et le salut ne s'opposent pas, mais ils sont, pour chacun d'entre nous, à chaque étape de notre vie, le visage même de Dieu qui se révèle. Qui se révèle dans la Loi comme un amour qui s'ouvre à l'autre Si Dieu dit "Tu" à l'homme, l'homme peut répondre. Lorsque le Christ meurt sur la croix, c'est la Parole, c'est l'amour qui se donne après s'être ouvert à l'autre et c'est pourquoi il y a une possibilité de connaître combien nous sommes aimés. Et quand nous avons aujourd'hui à vivre la Loi, les commandements, nous ne faisons rien d'autre que de vivre sous la mouvance de l'Esprit, cet Esprit-Saint qui, en nous, est l'amour qui sauve. L'amour qui s'ouvre à l'autre, l'amour qui se donne, l'amour qui sauve, pour qui en notre cœur puisse effectivement s'enraciner la Parole de Dieu, pour que nous puissions l'écouter et que cette Parole de Dieu soit pour nous-mêmes la liberté de Dieu. "Là où est l'Esprit, là est la liberté !" Alors tout ce que nous vivons, tous les domaines de notre vie pourront connaître le salut de Dieu. Peu importe alors nos im­perfections, nos défauts, nos manquements à la Loi, à la Règle et aux commandements. Dieu nous dira : Je t'aime malgré cela. Je connais tes efforts. La perfec­tion n'est pas de ce monde, c'est Dieu qui nous la donnera, Lui qui veut nous sauver. Et si nous étions parfaits nous n'aurions plus besoin de salut, nous se­rions repliés sur nous-mêmes. Ce que Dieu réalise pour nous c'est que sa Loi, sa Parole, son salut ne font qu'un car c'est son amour qui s'ouvre à l'autre, qui se donne et qui nous sauve.

Alors, dans notre cœur, nous comprendrons qu'aucun domaine ne doit échapper à la Parole de Dieu. Tout doit être évangélisé. Il n'y a pas, dans no­tre vie, une partie foi et une partie culture. Mais tout notre être doit être uni dans l'amour de Dieu. Il n'y a pas une partie spirituelle, une partie physique, mais tout doit être communion dans le Seigneur. Il n'y a pas une partie sacrée et une partie profane, loi et amour ne s'opposent pas en Dieu, commandements et grâce c'est pour le Seigneur la manière de dire et d'agir.

Alors, ce qu'il nous demande, c'est d'ouvrir notre cœur à sa Parole et à son action, pour que notre cœur soit capable de répondre à cet amour.

 

 

AMEN