PRENDRE SA CROIX

Jr 20, 7-9 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 2-27
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (29 août 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Dans la page d'évangile que nous venons de lire, immédiatement après l'annonce par Jésus de la croix qu'il doit souffrir, c'est la première fois que Jésus parle de cette montée à Jéru­salem où Il soit mourir et ressusciter, Pierre a essayé de le détourner de ce chemin de souffrance et de mal­heur. C'est pourquoi Jésus l'a écarté en lui disant : "Passe derrière Moi, Satan !" Tu es pour Moi comme un tentateur, comme un Satan, et Il affirme la néces­sité pour tous les chrétiens de se charger de leur croix pour marcher à sa suite. Donc, par cette page d'évan­gile, nous sommes mis en face de ce "problème" de la croix des chrétiens. "Celui qui veut sauver sa vie doit la perdre car celui qui refuse de perdre sa vie ne pourra pas la sauver". Il faut passer par le chemin de la croix pour parvenir au salut, pour parvenir au bon­heur. Cette réalité de la croix, centrale dans le chris­tianisme, n'est pas sans poser quelques problèmes. Il est certain que la croix, c'est-à-dire la souffrance, c'est-à-dire l'épreuve, c'est-à-dire le mal qu'on subit nous répugne spontanément, nous repousse et nous n'avons pas particulièrement envie, en tout cas pas de façon naturelle et spontanée, de prendre la croix pour suivre le Christ.

En effet, pour quel motif devons-nous prendre la croix ? Pour quel motif devons-nous non seulement accepter mais en quelque sorte "choisir" l'épreuve et la souffrance pour être chrétien ? Il y aurait peut-être une interprétation qui a été vécue par certains chré­tiens dans les générations antérieures, une interpréta­tion qui a été souvent reprochée aux chrétiens. Ils "aimeraient" la croix par une sorte de déformation de leur sensibilité, une sorte de masochisme qui les por­terait à se complaire dans la souffrance, à aller à re­bours de la nature humaine, à rechercher le mal et l'épreuve pour eux-mêmes par une sorte de déforma­tion psychologique. Vous vous souvenez comment Nietzsche a stigmatisé les chrétiens "ces éternels vaincus" qui prennent goût à être vaincus, qui se complaisent dans l'humiliation, qui veulent être des sous-hommes. Il y a effectivement quelque chose de maladif et de malsain dans une attitude qui recherche­rait la souffrance pour la souffrance, qui se complai­rait dans l'épreuve et dans le mal qu'on subit. Ce n'est certainement pas cela que le Christ nous invite à comprendre par ces paroles. Et vous le savez, pendant des générations, on a pu ainsi déformer des chrétiens ? Combien d'enfants, par exemple, sous prétexte qu'ils étaient chrétiens, ont cru qu'il fallait qu'ils soient à l'école les souffre-douleur de leurs camarades et qu'il était normal que ce soit contre eux que les autres soulèvent leur force et qu'ils jouent toujours le rôle des faibles et des opprimés. Ce n'est donc pas par un "goût" malsain de la souffrance que les chrétiens doi­vent choisir la croix.

Alors serait-ce par mépris du monde ? Est-ce que nous voulons l'épreuve et la croix parce que les réalités de ce monde, parce que le bonheur de la terre est une chose finalement secondaire que l'on doit re­garder de haut et qui n'a pas de valeur auprès de la splendeur de la récompense éternelle ? Est-ce que le goût du ciel doit nous dégoûter de la terre ? Est-ce que nous devons mépriser non seulement les plaisirs des sens mais aussi les plaisirs de l'esprit et du cœur ? Est-ce que les affections humaines sont à rejeter ? Est-ce que nous devons regarder avec une certaine condescendance ceux qui se complaisent dans les satisfactions terrestres ? C'est un autre visage très critiquable des chrétiens. Des chrétiens qui se retire­raient des affaires de ce monde, des chrétiens qui ne voudraient participer à aucune joie terrestre sous pré­texte de garder leur cœur pour les joies ultérieures du ciel. Est-ce que nous sommes "des hommes d'ailleurs" ? Est-ce que nous sommes des êtres tellement spiri­tuels que nous n'avons plus de corps ? Est-ce que nous devons nous attacher à la béatitude promise au point de passer avec indifférence et distraction sur cette terre ? Est-ce que l'absence totale de sensations, de sentiments de plaisir, de joie est la caractéristique des chrétiens ? Vous voyez bien quelle caricature nous ferions là aussi de notre foi et du message évan­gélique.

Ou bien alors peut-être devons-nous recher­cher la croix comme une sorte de marchandage pour obtenir la récompense, pour obtenir le salut. Alors "donnant-donnant" nous acceptons un certain nombre d'incommodités, nous acceptons de "payer le prix". Est-ce en nous mortifiant, en acceptant un certain nombre de désagréments que nous "achetons" notre paradis ou que nous "achetons" les vertus dont nous avons besoin et que nous demandons à Dieu ? Cela encore n'est certainement pas conforme à l'évangile. Dieu n'est pas un "marchand" de vertus qui nous im­poserait cet odieux commerce où il faudrait souffrir pour gagner, où il faudrait perdre pour s'enrichir, où il faudrait accepter d'être pauvre pour se "rattraper" ensuite et de pleurer pour avoir ensuite la joie. Cette sorte de mercantilisme spirituel n'est pas non plus le vrai sens de la croix.

Ou encore est-ce parce que nous avons pris conscience de notre péché ? Parce que nous compre­nons que notre cœur est incurablement mauvais ? Parce que nous sommes écrasés par la culpabilité ? Parce que nous sentons en nous l'égoïsme, voire la haine ou l'indifférence, toute sorte de repliement sur soi-même que, dans une sorte de geste de dépouille­ment, nous offrons notre vie en holocauste, en sacri­fice pour racheter nos fautes, pour compenser tout ce qu'il y a eu d'impie dans notre existence ? Est-ce que nous devons être culpabilisés et passer par la croix pour, enfin, nous délivrer de cette culpabilité ? Alors à ce moment-là, le christianisme serait une sorte de psychothérapie à bon marché ou peut-être à très mau­vais marché, une psychothérapie pas très saine par laquelle nous serions des pécheurs toujours écrasés par le poids de leur culpabilité et qui se complairaient dans la liste de leurs fautes pour pouvoir ensuite s'ap­procher humblement de Dieu en lui demandant par­don et en supportant, en traînant leur croix pour obte­nir la rémission de leurs fautes.

Vous le voyez toutes ces manières d'appro­cher la croix, qui ne sont que trop répandues dans un certain nombre de prédications ou de spiritualités prétendument chrétiennes, n'ont rien à voir avec l'évangile. L'évangile est beaucoup plus sain que cela L'évangile n'est pas cette sorte de marchandage, l'évangile n'est pas non plus cette sorte de culpabili­sation universelle, l'évangile n'est pas cette complai­sance dans l'amoindrissement, l'évangile n'est pas mépris du monde. Tout cela n'a rien à voir avec le message du Christ. Alors pourquoi la croix ? Pour­quoi n'est-ce pas la joie, pourquoi n'est-ce pas l'émer­veillement devant le monde ? Pourquoi n'est-ce pas le goût de la vie ? Pourquoi n'est-ce pas la certitude du salut qui nous habite ?

Pourquoi la croix ? Je pense que la seule rai­son valable nous est suggérée par le texte de Jérémie que la liturgie de ce jour nous propose en contre-point des affirmations de l'évangile. Je vous relis ce bref passage : "Tu m'as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire ... Je suis prétexte continuel à la mo­querie, la fable de tout le monde. Chaque fois que je dois parler", et certes la mission du prophète Jérémie était une mission douloureuse, pénible, difficile car il devait annoncer au peuple qu'il allait être écrasé, vaincu, déporté, que Jérusalem serait ruinée et incen­diée et il apparaissait évidemment comme "un pro­phète de malheur" qui démobilise les énergies de son peuple et c'est pourquoi il était en butte à la moquerie des autres qui le persécutaient,"' je dois crier "Vio­lence et désolation". La Parole du Seigneur a été pour moi source d'opprobre et de moquerie tout le jour. Alors je me disais : "Je ne penserai plus à Lui, je ne parlerai plus en son Nom."

Voilà une réaction saine et normale. Devant cette mission impossible, Jérémie se révolte, mais voici la révélation : "C'était dans mon cœur comme un feu dévorant enfermé dans mes os. Je m'épuisais à le contenir, mais je n'y suis pas parvenu." "Tu m'as sé­duit, Seigneur, et je me suis laissé séduire !" La seule raison pour laquelle les chrétiens acceptent de prendre la croix c'est parce que Dieu est en eux "comme un feu dévorant", parce que Dieu les a séduits, conquis, c'est parce que Dieu a pris notre cœur, c'est parce que le Christ est notre "bien-aimé", c'est parce que l'amour de Dieu est la seule raison d'être de notre vie. Or Dieu, Jésus, par amour pour nous, a pris la croix sur ses épaules. Il a accepté de souffrir sa passion, Il a accepté de mourir par amour pour nous. La croix c'est le geste d'amour suprême de Dieu à notre égard. "Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime" de donner toute sa vie. Et parce que le Christ, Dieu, par amour s'est fait homme, "s'est humilié plus encore jusqu'à la mort et jusqu'à la mort sur une croix", c'est pour cette raison que les chrétiens, eux aussi, par amour pour le Christ qui les aime, par amour de son amour, les chrétiens prennent leur croix et suivent le Christ. Nous ne prenons notre croix que pour cette raison, parce que le Christ a pris sa croix pour nous. Et parce qu'il n'y a pas d'autre manière de répondre à son amour par notre amour que de le suivre, que de mettre nos pas dans ses pas, que de mettre notre vie à la suite de sa vie. Si par amour pour nous le Christ a accepté de souffrir sa passion et de mourir, alors nous qui essayons tant bien que mal de l'aimer, nous ne pouvons pas faire autrement que de prendre notre croix pour le suivre, pour lui dire notre amour et pour participer à son amour pour nos frères, participer à son amour sauveur, à son amour rédempteur, à son amour qui se donne, pour tous ceux qu'Il aime et que nous aimons avec Lui. Nous prenons notre croix avec le Christ pour nos frères. Nous ac­ceptons de souffrir par amour pour nos frères. Il n'y a aucun masochisme dans le chemin de la croix. Il n'y a aucun marchandage, il n'y a aucun mépris du monde. Si le Christ a accepté de mourir c'est parce qu'Il sait le prix de la vie, c'est parce qu'Il sait le prix de la joie, c'est parce qu'Il sait que tout cela est merveilleux et magnifique. Et c'est pour cela qu'Il le donne. Il donne cela qui a le plus de valeur et le plus de prix à ses yeux et à nos yeux.

Alors, frères et sœurs, si nous prenons notre croix avec le Christ, faisons-le par amour pour Lui et par amour pour tous les hommes. Et à ce moment-là, la croix n'est pas le dernier mot. Elle débouche dans la Résurrection. La mort aboutit à la vie. Le Christ est mort sur la croix pour sortir vivant du tombeau et Il nous entraîne avec Lui dans ce chemin de vie.

 

AMEN