LA DERNIÈRE PLACE

Si 3, 17-18+20+28-29 ; He 12, 18-19+22-24 ; Lc 14, 1a+7-14
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (30 août 1992)
Homélie du Frère Andre GOUZES, o.p.

 

Je suis mal placé pour commenter un tel évangile dont le sens est si évident puisque c'est moi qui occupe la première place. Je pense que c'est avec un brin d'humour que vous m'avez demandé de prê­cher. En effet, l'Église s'y entend pour illustrer par ses rites, ses ornements, ses préséances, la première place dans l'assemblée et il est toujours un peu gênant, quand on l'occupe, d'avoir à commenter des textes si radicaux et quelque part aussi anarchistes. Et pourtant ne nous y trompons pas car si nous occupons la première place, j'ai le sentiment qu'il nous faut occuper non pas face à vous mais face à Dieu, comme la tête du corps qu'est l'Église, qu'il nous faut l'occuper en tremblant comme Moïse s'approchant du buisson ardent de la présence qui dévore. En effet, c'est comme le Christ Lui-même au jour de l'institution de la Cène que nous l'occupons, comme le Christ se faisant Lui-même notre serviteur. Et c'est tout au long de l'histoire de la Révélation qu'il nous est rappelé cette attitude essentielle à la foi qui est celle de l'humilité. Non pas l'humilité comme cette vertu douceâtre, aux yeux clos qui devient très vite sentimentale et elle aussi pharisienne. Et il n'y a pas pire pharisaïsme que la fausse modestie, que la fausse humilité. Vous savez en quels traits merveilleux l'a croquée Molière en son Tartuffe et nous n'y revien­drons pas. Comme le dit un poème de Rimbaud "ba­vant la foi de sa bouche édentée". Ce n'est pas cette humilité-là, cette humilité de composition que le Christ nous demande, mais beaucoup plus profondé­ment celle-là même dont Il est Lui-même la parfaite icône comme serviteur et serviteur souffrant puisque Lui qui s'est abaissé, renonçant au rang qui L'égalait à Dieu s'est humilié et a pris la condition du serviteur et de l'esclave. Autrement dit ce changement de pers­pective est celle-là même de l'amour, de l'amour com­passion, de l'amour profondément communion. Et l'humilité est la porte étroite qui seule peut nous ou­vrir à l'exacte et profonde relation avec Dieu et avec nos frères. Il faut aborder nos frères un peu en-des­sous pour pouvoir peut-être, un jour, les regarder dans la fraternité de l'égal. Oui, comme ils avaient raison les frères de François, les mendiants du treizième siècle, qui refusaient crosses et mitres, titres et hon­neurs et qui retrouvaient ce doux nom de frères, comme nous le demande l'évangile.

Oui, l'humilité comme premier porche de la foi pour entrer dans le mystère de la rencontre et de la communion. Et nous nous y entendons pour, inlassa­blement, nous laisser charrier, nous laisser chahuter par toutes ces images dont nos rapports sociaux ont besoin. C'est la part toujours infantile de nos relations que d'avoir besoin d'exister sous ce regard d'extério­rité où nous sommes perçus comme ceci ou comme cela. Que l'enfant, pour exister, pour croître en son identité, ait toujours besoin de ces regards extérieurs, cela est bien. Mais que l'adulte, et surtout le croyant engagé dans ce chemin de vérité, se laisse berner, se laisse flouer par ces images extérieures et rassurantes, se laisse piéger, cela est triste. Et nous avons inlassa­blement besoin de rectifier, de nous protéger de ces honneurs, de ces images, de ces adulations, surtout quand on a une fonction publique. Et ce n'est pas fa­cile, et parfois on ne nous y aide pas très bien. Nos meilleurs amis, dans ce genre de relations, peuvent devenir les plus dangereux et nos pires ennemis.

Et pourtant, et pourtant nous avons besoin de l'amitié qui nous regarde. Nous avons besoin aussi d'être rassurés par cette image qui nous constitue en­semble dans une relation Mais nous avons, ensemble, à ne pas la recevoir de nos fascinations mutuelles, de nos désirs troubles et malsains. Mais nous avons à recevoir notre relation de fraternité constructive d'images de toutes sortes, nous avons besoin de la recevoir intérieurement de Dieu. Et la foi nous aide à la purification de ces images dans nos relations frater­nelles, nos relations sociales ou nos relations amou­reuses. C'est dans l'humilité que nous pouvons nous recevoir mutuellement de l'amour même de Celui qui s'est fait humble, de Celui qui s'est fait serviteur, ce Celui qui a occupé la dernière place en son incarna­tion pour nous inviter à la première de l'amour.

Alors, n'allons pas plus loin. Ces textes sont simples, mais leur exigence est à la mesure de leur simplicité. Ne les compliquons pas par des gloses, mais au contraire, avec exigence, ne nous mentons pas et revenons à cette douce lucidité qu'offre la misé­ricorde ce regard que Dieu porte sur nous et qui nous fait grandir en simplicité et en amour.

 

 

AMEN