LE PUR ET L'IMPUR

Dt 4, 1-2 + 6-8 ; Jc 1, 17-18 + 21 b-22 + 27 ; Mc 7, 1-8 + 14-15 + 21-23
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année B (28 août 1988)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Ce n'est pas ce qui vient du dehors qui rend l'homme impur, mais ce qui vient du dedans!" Je voudrais vous parler "du pur et de l'impur" puisque l'évangile de ce jour traite précisément de cette question. Nous ne savons pas très bien ce que c'est que "le pur" et "l'impur". Nous en avons une connaissance un peu instinctive, un peu intuitive et la plupart du temps nous sommes assez mal à l'aise pour définir ce dont il s'agit.

Dans les sociétés anciennes, plus spéciale­ment dans la société du peuple d'Israël, au contraire, les catégories "du pur et de l'impur" étaient perçues avec une précision absolument extraordinaire. Il n'y avait aucune hésitation sur le sujet. C'est pourquoi, à propos du moindre geste, comme celui de ne pas se laver les mains avant de manger, immédiatement les pharisiens pouvaient poser des questions en disant "Là, on entre, on sort des catégories de la pureté." Pourquoi cela ? C'est parce que, contrairement à ce que nous avons à penser dans notre sensibilité mo­derne, le problème du pur et de l'impur concernait tout problème de relation avec autre chose que cette autre réalité soit le monde, et c'est ce qui déterminait le code alimentaire (on ne pouvait pas manger n'im­porte quoi, il y avait des choses pures et des choses impures, on ne pouvait pas manger dans n'importe quoi, c'est pourquoi il y avait des rituels de vaisselle pour ne pas mélanger certains mets avec d'autres, domaine de la relation avec autrui (et ce sont généra­lement tous les problèmes de pureté concernant la sexualité qui étaient fort développés dans l'Ancien Testament, et enfin domaine de relation avec Dieu (et ce sont tous les problèmes de la pureté rituelle). Ainsi dans la parabole du bon samaritain, si le prêtre et le lévite passent à côté de l'homme étendu gisant à terre, c'est parce qu'ils ont peur de contracter une impureté rituelle en touchant un mort, ce qui les empêcherait d'accomplir leur office cultuel à Jérusalem.

Ainsi donc, "le pur et l'impur", dans ce monde-là, signifie le code précis et rigoureux de nos relations avec les autres choses, avec les autres êtres et avec cet Autre qui est Dieu. Par conséquent, obser­ver le plus strictement possible les règles de ce code de pureté signifie garder son intégrité personnelle. Vous comprenez qu'il y a dans cette attitude quelque chose d'assez juste, au sens ou, à ce stade de son ex­périence religieuse, l'homme perçoit que la relation avec les autres, avec le monde et même avec Dieu n'est pas claire et n'est pas absolument nette, et que, dans toute relation à autrui ou à autre chose peut se cacher la possibilité d'abîmer quelque chose. C'est sûr qu'aujourd'hui, nous ne sommes plus très sensibles à cela. Nos points de référence sur le pur et l'impur ont un peu tendance à vaciller et à être brouillés. Mais dans un monde extrêmement rigoureux, où la quoti­dienneté des gestes, des comportements est extrême­ment codée par un contexte social rigoureux, le pro­blème du pur et de l'impur était un problème vital. Car si une personne commettait un geste qui entraînait une impureté, c'était l'intime même de sa personne qui était pour ainsi dire souillée et abîmée. A ce moment-là, elle était pour ainsi dire invalidée dans sa capacité humaine, à la fois de relation et de vie personnelle. C'est pour cela que les codes étaient si rigoureux et si précis. Il s'agissait de maintenir une sorte d'intégrité physique et spirituelle de soi-même, ce qui était une lutte permanente car il y avait autour de soi des tenta­tions de déchéance, d'impureté, de défaillances qui, à tout moment, menaçaient cette intégrité personnelle.

On en a d'ailleurs un écho à la fin de la lettre de saint Jacques qui est un bon judéo-chrétien et qui vit encore fortement dans ces catégories-là : "L'essen­tiel, c'est de se garder pur ou propre dans ce monde !" On voit très bien ce que cela veut dire. Cela veut dire que l'essentiel c'est de sauvegarder son propre territoire personnel, à la fois dans son être physique, dans son être affectif et dans son être spirituel, de telle sorte qu'on ne soit pas contaminé, à aucun moment, par une souillure, dans un contact de relation avec autre chose. Cela a quelque chose de juste mais aussi de terriblement accablant et pénible. On ne peut pas aller voir un malade. Un lépreux est obligé de se dé­placer dans la rue en agitant sa crécelle pour avertir qu'il est là et qu'il va falloir s'enfuir. On ne peut pas inviter les gens qu'on veut. On ne peut pas aller man­ger chez les païens. Il y a des règles et des prescrip­tions alimentaires à n'en plus finir : plus de 613... ! Et par conséquent, avant de manger la glace au chocolat, il faut vous enquérir s'il y a de la crème parce que ce n'est pas compatible avec le bifteck que vous avez mangé avant, etc …

L'élan de générosité qu'il y a là derrière est indubitable, mais cela finit par créer un poids, une oppression et une sorte de limite, de carcan dans toute relation, et donc le monde comme tel vous apparaît dangereux. A tout moment, il est occasion de souil­lure. La société, n'en parlons pas ! A tout moment, elle peut vous pervertir. Quant-aux rapports avec Dieu, ils doivent toujours être manipulés "avec ces pincettes." Il est évident que ce genre de système, si valable et si pédagogique soit-il, pouvait, à tout mo­ment, être transformé dans une sorte de comportement figé dont nous avons d'ailleurs parfois quelques cari­catures aujourd'hui. Regardez dans notre propre vie, dans votre vie de relation avec autrui, de relation avec le monde comme tel et parfois avec Dieu, s'il n'y a pas ces vieux comportements, ces règles concernant le pur et l'impur qui resurgissent comme instinctivement et créent des sortes de peurs, d'inhibitions, qui figent un comportement, empêchent de réfléchir ou de voir plus loin que la situation réelle dans laquelle on se trouve.

Or, il faut bien l'avouer, quand le Christ a parlé du pur et de l'impur, Il a totalement renversé la vapeur. Pourquoi ? Parce qu'Il a dit ceci : A partir du moment où vous croyez que Dieu est venu visiter ce monde, qu'au plus intime de votre être, vous pouvez être visité par la grâce de Dieu, par la vie et la pré­sence de Dieu, le problème du pur et de l'impur ne se pose plus en termes de comportements et de codes. Le problème se pose en termes de liberté, c'est-à-dire qu'à partir du moment où, dans tout votre être, vous êtes investis de la grâce de Dieu qui sauve, plus rien de l'extérieur, plus rien de ce qui est codé ne peut atteindre profondément votre être. Par la grâce de votre baptême, vous avez reçu une sorte d'immunisa­tion fondamentale de votre être, parce qu'à partir de ce moment-là votre liberté est devenue un sanctuaire de la présence même de Dieu. Et vous n'avez plus à craindre un code alimentaire, vous n'avez plus à craindre dans votre comportement et vos relations avec les autres, et vous n'avez plus à craindre dans votre relation avec Dieu, à quelle condition ? A la seule et unique condition que, désormais, tout ce que vous êtes à l'intérieur de vous-même soit totalement saisi et uni au Dieu vivant qui est comme un feu puri­ficateur qui brûle à l'intérieur de tout votre être.

Voilà la grande liberté que Jésus est venu ap­porter. Et dès lors, Il déplace le problème en disant : D'où peut venir l'impureté ? Elle ne vient que d'un seul type de comportement : c'est de ne plus vouloir ou de ne pas savoir être à la hauteur de cette grâce et de cette saisie totale de votre être que vous avez re­çue. C'est un programme inouï qui nous est proposé là. Non plus nous débattre avec le monde, avec les autres ou avec Dieu dans la construction d'un code de distance, de faire attention tout le temps, de vivre avec ces précautions, dans la crainte, dans la peur et dans la hantise de se souiller, mais au contraire, dans une liberté radicale, dans une joie profonde d'apparte­nir à Dieu, n'avoir plus comme seul souci que de vivre totalement, dans tout ce que nous sommes et dans tout ce que nous faisons, dans toutes les relations que nous pouvons avoir, cette totale appartenance à Dieu, par le Christ. Voilà ce que va devenir, désormais, la vérita­ble pureté chrétienne, au sens où nous sommes deve­nus le Buisson Ardent, c'est-à-dire ce petit arbuste de rien du tout mais qui est habité par la flamme brûlante de l'amour de Dieu. Et à ce moment-la, tout notre être, toute notre existence sont comme saisis et revigorés, de l'intérieur, par cette présence brûlante et purifiante de l'amour de Dieu.

Et dès lors, le lieu même de notre pureté est notre liberté. Et c'est sans doute cela qui est le plus difficile à admettre. Ce n'est pas exactement notre corps. Ce n'est notre corps que dans la mesure où il est lié à notre liberté. Ce ne sont pas simplement nos relations aux autres, mais les relations aux autres dans la mesure où nous les vivons selon une certaine li­berté chrétienne. Ce n'est pas simplement un code rituel pour approcher de Dieu avec des gestes et des purifications ou des ablutions, mais notre relation à Dieu dans la mesure où notre liberté s'y coule et y adhère totalement.

Qu'au moment même où se termine ce temps de loisir et de vacances, au moment même ou s'ouvre pour nous une nouvelle année, nous essayions ensem­ble de retrouver cette pureté cette limpidité, cette transparence des êtres de chacun d'entre nous qui n'est pas déballage, qui n'est pas exhibitionnisme ou tenta­tion mais qui est simplement cette joie et cette certi­tude profonde, dans la foi, de nous savoir totalement appartenant à notre Dieu et de pouvoir ainsi le faire rayonner, par tout ce que nous sommes et tout ce que nous faisons.

 

AMEN