PASSE DERRIÈRE MOI, SATAN

Jr 20, 7-9 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 2-27
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (30 août 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Dans cette page d'évangile, il y a trois parties. Tout d'abord Jésus annonce pour la première fois à ses disciples sa passion, sa mort à Jé­rusalem et sa résurrection. "A partir de ce moment-là, Jésus commença à dire à ses disciples qu'Il devait "monter à Jérusalem" pour y souffrir et le troisième jour ressusciter." Puis, il y a la réaction de Pierre qui, scandalisé par cette perspective nouvelle et inattendue de la mort du Christ, lui qui croyait en un messie victorieux et triomphant, la réaction de Pierre qui veut détourner Jésus : "Cela ne se fera pas !" Et la réponse de Jésus : "Retire-toi de Moi, Satan !" Et en troisième partie, Jésus annonce aux disciples, et à travers eux à chacun d'entre nous, que celui qui veut suivre le Christ doit prendre sa propre croix et marcher avec Lui.

De ces trois éléments qui s'enchaînent l'un l'autre, celui qui nous frappe le plus, tout de suite, c'est la réaction de Pierre et plus encore la réponse que lui fait Jésus. "Retire-toi loin de Moi, Satan !" Ces paroles sont littéralement les mêmes que celles que Jésus a dites à Satan lui-même, au désert, au dé­but de sa vie publique, quand le diable lui proposait un messianisme sensationnel obtenu en se jetant du haut de Temple pour être transporté par les anges devant les foules qui vous acclament, ou encore en nourrissant les foules avec des pierres changées en pains, ou encore en acceptant la domination politique sur tous les royaumes du monde. C'est la même parole : "Retire-toi de Moi, Satan !" Cette violence de la réaction du Christ à l'égard de Pierre nous surprend d'autant plus que l'épisode suit immédiatement la confession de Pierre à Césarée de Philippe, quand dans un élan prophétique, Pierre inspiré par Dieu Lui-même s'écrie : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vi­vant!" Et non seulement Pierre avait confessé Jésus, mais Jésus lui avait dit : "Tu es bienheureux parce que ce n'est pas la chair ni le sang qui t'ont révélé cela,, mais mon Père qui est dans les cieux !" Et il avait ajouté : "Tu es Pierre, et sur cette pierre, je bâ­tirai mon Église, et les portes de l'enfer ne pourront pas l'emporter sur elle !" Jésus avait donc promis à Pierre que les puissances du mal ne pourraient pas l'emporter sur cette Église fondée sur lui, à cause de cette confession de la divinité de Jésus. Or voici que le même Pierre, quelques instants plus tard, au mo­ment où Jésus commence à dévoiler à ses disciples l'issue de sa mission, Pierre ne comprend pas, Pierre veut dissuader Jésus et s'entend dire : "Retire-toi de Moi, Satan !" Il y a là un contraste d'une violence tout à fait surprenante.

Pourtant il ne s'agit pas de la rencontre artifi­cielle de deux traditions différentes. Les évangiles nous montrent de façon permanente et constante ce rapprochement entre la faiblesse, la fragilité, l'incom­préhension de Pierre et le projet de Jésus d'établir sur Pierre son Église. Quand au cours du dernier repas, Jésus annonce à Pierre qu'il devra fortifier ses frères, Il commence par dire : "Satan a obtenu de pouvoir vous cribler comme le froment. Et toi, quand tu seras revenu (c'est-à-dire quand après avoir succombé à la tentation tu te seras relevé) alors, confirme tes frères." C'est donc bien la fragilité même de Pierre qui se trouve en connexion avec sa mission de soutenir la foi des autres. Et mieux encore, après sa résurrection, quand Jésus rencontre Pierre, pour la première fois depuis sa trahison, et lui demande trois fois, pour laver en quelque sorte le triple reniement : "Pierre M'aimes-tu ?" il ajoute "Sois le pasteur de mes brebis ! Sois le berger de mon troupeau !"

C'est donc que, de manière permanente, il y a un lien entre cette pauvreté de Pierre, cette limitation humaine, ce manque de courage, de perspicacité, de compréhension du mystère de Dieu et puis la charge que Jésus va lui donner. C'est dire que la charge de fortifier que Pierre reçoit ne vient pas de dons person­nels, de privilège spirituel qu'il aurait reçu, ne vient pas de ce qu'il est meilleur que les autres, mais de la pure grâce de Dieu qui prend un pécheur, un homme pauvre, un homme fragile et le mettant debout par la force de la grâce de Dieu, lui donne la mission, la force et le pouvoir, lui qui est faible, de fortifier les autres. Ce qui s'adresse à Pierre, et à travers lui aux successeurs de Pierre que sont tous les papes, s'adresse aussi d'une certaine manière à tous les chré­tiens. Ce n'est pas parce que nous sommes forts que nous avons à témoigner du Christ, mais parce que nous nous savons faibles et que toute force nous vient de Dieu. Alors nous pouvons communiquer cette force qui n'est pas la nôtre mais celle de Dieu à nos frères qui nous entourent.

Le contraste entre la confession de Pierre et les promesses que Jésus lui a faites et l'attitude de Pierre, va plus loin encore. Ce n'est pas seulement le contraste entre deux épisodes de la vie de Pierre, mais entre la manière dont Pierre comprend les choses et la manière dont Jésus nous les révèle.

Pierre, dans une illumination venant de Dieu, avait compris que Jésus était le Messie, le Christ, le Fils du Dieu vivant. Et il l'avait confessé dans l'élan et la splendeur de son cœur, et pourtant cela n'empêche pas que cette révélation laisse Pierre avec des vues humaines. Et c'est en homme, en homme terrestre, en homme mondain, en homme qui ne connaît que la logique des choses de ce monde que Pierre réagit devant l'annonce de la passion de Jésus. "Non, cela ne sera pas !" Humainement parlant, c'est de la folie. "Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant !" Si tu es le Mes­sie envoyé à Israël, si tu es celui qui veut fonder ton Église sur cette confession de la foi, si tu veux nous donner puissance et force contre les puissances de l'enfer, comment est-il possible que tu succombes, que tu sois persécuté, que tu souffres et que tu meu­res, que tu connaisses cet échec ? Pierre réagit humai­nement et Jésus lui dit que cette réaction vient du démon, du Malin, car l'homme mondain, l'homme avec ses pensées terrestres raisonne à la manière du diable, c'est-à-dire selon des méthodes de force, de puissance, de pouvoir et de victoire sur les autres.

Jésus lui, au contraire, rempli par le mystère profond que le Père lui a révélé, par cette mission que le Père lui a confiée de sauver les hommes non pas par la force, par la victoire, mais par le don de soi, par l'amour sacrificiel, par le partage de la condition des plus pauvres, des plus démunis, par l'acceptation de la souffrance humaine jusqu'à l'ignominie de la croix, Jésus va dire à ses disciples que leur mission à eux est aussi divine que la sienne et doit prendre les mêmes voies. Alors que Pierre transférait ses raisonnements humains sur la mission du Christ, Jésus fait partager aux hommes la révélation divine de sa mission d'amour. "Non, tu n'iras pas à la croix !" Pierre conçoit la force de Dieu à la manière d'une puissance humaine. Jésus dit aux disciples : "Qui veut sauver sa vie doit la perdre !" La logique de Dieu est à l'opposé de celle des hommes. La logique de Dieu ce n'est pas d'aller de victoire en victoire, de triomphe en triom­phe en écrasant les ennemis, la logique de Dieu c'est de se laisser écraser par le mal, par amour, pour pou­voir triompher du fond de la déréliction, du fond du tombeau et de la mort, pour pouvoir triompher de ses ennemis. Car on ne triomphe pas du mal par une vic­toire à mode humain, on ne peut triompher du mal que par la seule victoire qui est celle de l'amour. Il faut que le Fils de l'Homme accepte de prendre sur Lui toute la souffrance des hommes et toute la mali­gnité des hommes, même le péché de ceux qui veulent l'écraser, il faut qu'Il prenne tout cela sur Lui, jusqu'à mourir.

Et le troisième jour, Il ressuscitera, car l'an­nonce de la passion n'est pas l'annonce d'un échec sans appel, d'une croix qui se termine dans l'anéantis­sement, mais d'une croix qui débouche dans la résur­rection, parce que l'amour est plus fort que la mort, parce que l'amour est plus fort que le péché, parce que l'amour est la seule arme qui permette d'être victo­rieux du péché. Et ce qui est vrai du Christ est vrai de chacun de nous. "Celui qui veut être mon disciple doit prendre sa croix et Me suivre !" Comme Moi, il doit accepter de tout donner, de perdre sa vie, c'est-à-dire de donner tout ce qu'il a en lui, tout ce qu'il a de plus précieux et tout ce qu'il a de plus profond, sa propre vie. Tout donner parce que c'est seulement en donnant que l'on est vainqueur et que l'on gagne. On ne sauve sa vie qu'en la perdant, qu'en la donnant à fonds per­dus. On ne peut être sauvé que si l'on est entièrement abandonné. Et à ce moment-là, le disciple comme le Christ, ressuscitera, il sera vainqueur par cette unique réelle victoire qui est celle du cœur de Dieu se com­muniquant à notre propre cœur, donnant à notre pro­pre cœur cette force d'aimer, cette force de se donner, cette force de se perdre pour les autres.

Au-delà de toutes ces logiques humaines qui remplissent quotidiennement nos raisonnements, nos calculs, notre vie, essayons de nous laisser envahir par la logique de Dieu. Essayons de commencer à deviner ce que peut être l'amour, ce que peut être une vie à l'image du Christ, ce que peut être de se donner. Es­sayons de le deviner, pour l'apprendre petit a petit, jour après jour, car cela est difficile à comprendre, et plus difficile encore à accepter et à vivre. Demandons au Seigneur de nous prendre avec Lui, à sa suite, pour que nous soyons vraiment ses disciples.

 

AMEN