IL EST DIFFICILE DE PRIER
Si 3, 17-18+20+28-29 ; He 12, 18-19+22-24 ; Lc 14, 1a+7-14
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (31 août 1986)
Homélie du Frère Jean-François NOEL
Prier, si c'est s'ouvrir à ce Dieu qui parle, à ce Dieu qui a commencé la vie de l'homme par un dialogue, en appelant Abraham. Et Abraham, apparemment a entendu puisqu'il a répondu : "Oui, je viens !" Mais pour nous, est-ce que Dieu vous a parlé? Est-ce que Dieu vous parle ? Ou est-ce que, finalement, Il est bien silencieux ? Pour ma part, je trouve qu'Il est bien silencieux. De fait le silence de Dieu est peut-être autre chose qu'un silence de celui qui refuse de parler.
Lorsqu'en nous surgit ce désir de prier, et que nous commençons à visiter intérieurement ce que nous sommes, un brouhaha absolument effrayant commence à se faire sentir : ça s'appelle les soucis, ça s'appelle la peine, ça s'appelle la souffrance, ça s'appelle le péché, ça s'appelle le bruit du monde, ça s'appelle notre propre bruit. Et souvent ce premier pas dans la prière nous décourage à tel point que nous arrêtons là en nous disant : Je ne sais pas prier, je ne peux pas aller plus loin. Alors soit nous arrêtons la prière à cet instant, soit nous continuons en récitant Notre Père, Je vous salue Marie, mais finalement cette petite démarche que nous avions fait naître, elle est là, restée comme telle, et n'a pas trouvé suite.
Mais, si la prière est de vraiment rentrer en dialogue avec Dieu, et un Dieu qui parle, il est normal que Satan intervienne. Il est normal qu'à ce moment même où nous faisons le numéro de téléphone de Dieu, Satan intervienne avec la puissance même du mal pour brouiller les cartes. Donc à la première approche, il est logique qu'il n'y ait pas immédiatement ce calme et ce repos auquel nous aspirons tous. En allant un peu plus loin, en passant le cap de ce bruit, de ce brouhaha, de ce quotidien qui voile une intimité, une communion transparente et paisible avec Dieu, que pouvons-nous trouver ? Est-ce que derrière nous pourrons trouver une sorte d'expérience sensible qui nous permette de dire : ah oui, vraiment j'ai prié et Il m'a répondu. Ou est-ce que, là encore, la contrée reste désertique et silencieuse, et nous sommes dans cette grande nuit que nous appelons la nuit de la foi ?
La prière, ce moment où nous devons nous ressourcer, ce moment où nous devons nous entendre grandir dans les bras même de Dieu, ce moment difficile, comment faut-il entendre les pas de Dieu ? Comment faut-il apprendre à entendre Celui qui doit venir ? Et je renvoie chacun de vous à sa propre vie, à sa propre histoire avec Dieu, à la façon même dont Dieu a commencé à frapper à la porte de son cœur. Car Il a commencé avec vous une histoire, et Il l'a commencée selon un registre et un mode particulier. Mais pour cela il faut avoir appris comment Il a commencé la musique de notre prière, comment Il a commencé à frapper, selon quel mode et selon quelle note Il est venu à la porte pour nous dire : "viens et suis-Moi !" Nous avons tous une histoire avec Lui, une histoire plus ou moins confuse, plus ou moins enfouie sous les problèmes de la vie, sous notre vie, mais derrière cela Dieu a écrit une symphonie, a écrit une musique dont nous devons reconnaître les premières notes comme reconnaissant Celui qui vient vers nous. Et au-delà du bruit, au-delà du brouhaha quotidien qui voile souvent nos premiers pas dans la prière, derrière, dans ce silence, retentissent les premières notes des pas de notre Dieu. La prière, c'est cela : avant tout, être un guetteur, être celui qui attend et qui veille, et qui reconnaît Celui que seul son cœur connaît, et Celui que seul son cœur aime, car Dieu le remplit.
La prière, c'est aider Dieu à devenir Dieu, c'est-à-dire, non pas qu'Il ait besoin d'être Dieu pour Lui-même car Il l'est, mais aider Dieu à devenir Dieu en nous, à lui laisser la place, à lui laisser la porte ouverte afin qu'Il devienne vraiment Dieu en nous.
C'est dire que, dans ce dialogue que nous pouvons avoir avec Lui, nous avons à reconnaître qu'Il est pleinement Dieu, à sa façon à Lui, au même titre que tel ou tel d'entre nous est plus silencieux qu'un autre, plus discret, parle moins souvent que certains ou parle trop. De même a cette caractéristique particulière propre à chacun qu'Il est et qu'II vient mais qu'Il vient en nous avec toute sa plénitude. Et Il attend de nous pour devenir Dieu en nous, pour que sa vie s'enracine, s'ensemence en nous. Et c'est bien ce que vous voulez parents, parrains et marraines pour les enfants que vous présentez. C'est que cet enfant que vous avez là soit rempli, au-delà même de ce que vous pourrez lui donner, de cette plénitude de vie, de ce surcroît de bonheur et de joie, qui est la joie même de Dieu, qui est la vie même de Dieu.
Frères et sœurs, rappelez-vous, vous n'y étiez pas et moi non plus, mais nous l'avons souvent lu, au matin de la Résurrection, lorsque Marie-Madeleine arrive au tombeau et le trouve vide, le silence de Dieu. Il n'y a rien, comme nous à la prière. Et puis elle pleure, elle pleure par ce brouhaha, par cette peine qui assaille son cœur, elle est comme nous au seuil de la prière, elle n'a rien, elle essaie de se raccrocher à quelque chose, mais il n'y a rien. Et, tout d'un coup, derrière elle, pas devant, derrière elle quelqu'un dit : "Mais qui cherchez-tu ?", quelqu'un parle et dit : "Ne pleure pas !" Quelqu'un dit : "Marie !" Et elle se retourne, et elle dit : "Maître !" Et là, elle L'a reconnu. Quelqu'un vous appelle par votre nom, 'un renouvelle en vous cette source de baptême et vous appelle au plus pro£fond du cœur et vous dit : "Je suis là ! Retourne-toi ! Je suis déjà là !" Le désir de prière qui avait commencé, après avoir passé ce brouillard, juste derrière, Dieu était déjà là, avant même que nous arrivions à l'endroit où nous Le rencontrerons. Et c'est cela le grand mystère de la prière, de la communion avec Dieu : c'est qu'Il est déjà là. Il nous attend ! à sa façon et qu'Il nous dit : "Je suis là ! Toi, retourne-toi !"
Frères et sœurs, ces enfants qui vont être plongés dans la vie même de Dieu, tout leur est donné. Et pourtant ils auront mille fois à se retourner, mille fois à chercher dans ce brouillard, à pleurer, à dire : "Je cherche, mais je ne le trouve pas !" puis enfin à entendre son pas : Il est derrière, Il est là et Il dit : "Je Suis !" Oui, faisons du Cantique des cantiques une prière personnelle, qui peut nous apprendre à guetter les pas de notre Dieu : "Sur ma couche, la nuit, j'ai cherché Celui que mon cœur aime. Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé. Je me lèverai donc et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je chercherai Celui que mon cœur aime. Je l'ai cherché, mais ne l'ai point trouvé. Les gardes m'ont rencontrée, ceux qui font la ronde dans la ville : "Avez-vous vu Celui que mon cœur aime ?" A peine les avais-je dépassés, j'ai trouvé Celui que mon cœur aime. Je l'ai saisi et ne le lâcherai point que je ne l'ai fait entrer dans la maison de ma mère, dans la chambre de celle qui m'a conçu."
AMEN