RIEN D'EXTÉRIEUR NE SOUILLE L'HOMME

Dt 4, 1-2 + 6-8 ; Jc 1, 17-18 + 21 b-22 + 27 ; Mc 7, 1-8 + 14-15 + 21-23
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année B (1er septembre 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Pour bien comprendre la portée de cette page d'évangile, il faut nous situer dans le contexte religieux de l'époque. Jésus ne prend pas posi­tion sur des problèmes d'hygiène ou de vaisselle pour savoir s'il faut ou non laver les coupes et les plats ou se laver les mains avant d'aller à table. S'il s'agissait de cela les conseils de Jésus ne seraient peut-être pas très bons à suivre et les enfants qui sont ici, donne­raient du fil à retordre à leurs parents et ne voudraient plus se laver les mains avant de manger. Il ne s'agit pas de cela. Il s'agit de gestes ayant une portée reli­gieuse au regard des juifs contemporains de Jésus, car ils ne se lavaient pas les mains pour les rendre propres mais en signe d'une purification spirituelle intérieure, voire morale.

C'est là-dessus que Jésus prend position parce que la tradition juive, s'originant dans la loi de Moïse mais ayant subi une multiplication de préceptes, avait tendance dans l'esprit de beaucoup de coreligionnaires de Jésus à privilégier la rubrique, le signe le geste extérieur, le rite au détriment de la réalité intérieure. Beaucoup de juifs contemporains de Jésus avaient tendance à croire que, s'ils se lavaient les mains avant le repas, s'ils nettoyaient soigneusement tous les us­tensiles de cuisine et s'abstenaient de prendre des ali­ments réputés impurs, ils étaient en règle avec Dieu et cela suffisait pour qu'ils soient conformes à la volonté de Dieu, ne comprenant pas que ces gestes, ces rites n'avaient d'intérêt, si tant est qu'ils en aient, que comme signes de quelque chose de plus profond et de plus intérieur. La position de Jésus pour la comparer à une situation actuelle consisterait à dire : si vous ne mangez pas de viande le vendredi, ne vous croyez pas quitte, vous n'avez pas accompli l'essentiel de la vo­lonté de Dieu car ce n'est pas en cela que la volonté de Dieu réside.

Cette prise de position contre le formalisme nous est familière et elle est même à la mode aujour­d'hui. On a plutôt tendance à rejeter tous ces rites, toutes ces manières de faire qui nous semblent faci­lement superfétatoires, inutiles et qui finalement aveuglent notre cœur. C'est pourquoi nous sommes assez bien disposés, dans l'ensemble, pour recevoir cet enseignement de Jésus. Pourtant, en fait, Jésus ne se contente pas de rejeter le pharisaïsme parce qu'il serait trop formaliste, trop légaliste, trop matériel et minutieux. Jésus va beaucoup plus loin et donne à sa prise de position une signification qui peut aussi at­teindre notre cœur aujourd'hui.

Vous avez peut-être remarqué cette phrase qui est décisive et qui est au cœur de cette page d'évangile : "Rien de ce qui est extérieur à l'homme ne peut souiller l'homme, mais ce qui sort de l'intérieur, du cœur de l'homme, voilà ce qui souille l'homme." En minimisant l'importance des rites, des observances, Jésus ne veut pas promouvoir une sorte de laisser-aller, de laisser-faire où tout serait équivalent, et où rien n'aurait de portée morale. Il maintient bien la possibilité que l'homme soit souillé, seulement ce n'est pas ce qui vient de l'extérieur de l'homme qui souille l'homme, c'est ce qui vient de son cœur. Il y a dans cette affirmation de Jésus deux points qui sont décisifs l'un et l'autre.

Le premier point c'est que rien de ce qui est extérieur à l'homme ne peut souiller l'homme. Ceci est une affirmation fondamentale, c'est l'affirmation de la liberté inaliénable de l'homme. Rien de ce qui nous est extérieur ne peut souiller. Ceci me rappelle ce qu'écrivait, il y a peu de temps, l'écrivain russe Solje­nitsyne dans l'Archipel du Goulag. (Je ne cite pas mot à mot) :"Quoi que l'on fasse à l'homme, quelles que soient les tortures, les dégradations morales, l'écra­sement qu'on lui fait subir, si l'homme reste en lui-même maître de sa liberté, rien ne pourra jamais le souiller, ni l'aliéner." L'homme est libre et aucune puissance, qu'elle soit militaire, politique ou révolu­tionnaire ne peut le souiller, car l'homme est lui-même libre en face de Dieu. Nos frères des pays de l'Est, en particulier de Pologne, nous montrent bien aujourd'hui que le déchaînement de toutes sortes de persécutions ne peut rien contre un homme qui est debout face à son propre cœur et face à son Dieu. Rien d'extérieur ne peut véritablement nous atteindre.

Mais en revanche, c'est le deuxième aspect de l'affirmation de Jésus, ce qui sort du cœur de l'homme, cela peut le souiller. Nous pouvons nous détruire à partir de notre propre cœur, car notre propre cœur est capable d'amour ou de haine, d'acceptation ou de refus, d'ouverture ou de fermeture. Nous som­mes capables, à partir de nous, de salir et même de détruire notre vie, voire de tenter de salir et de dé­truire la vie de nos frères. A partir de notre cœur, vol, impudicité, mensonge, tout cela peut jaillir du fond de notre être, et c'est cela qui nous salit, c'est cela qui nous détruit.

La liberté de l'homme fait qu'il ne peut être contraint par aucune puissance extérieure à lui, mais la liberté de l'homme fait aussi qu'il peut lui-même se dégrader. Nous ne sommes donc pas dans un univers où tout serait évident, facile, permis, il y a des actes, voire des attitudes, il y a une manière de tenir notre cœur dans nos mains qui peut être dégradante pour nous, pour l'homme que nous sommes et pour l'hu­manité à laquelle nous appartenons.

Devant cette capacité de l'homme, de se salir et même de s'anéantir, devant cette capacité de l'homme de se dégrader, quel est le recours ? Où pou­vons-nous prendre force ? Où pouvons-nous prendre appui ? L'enseignement de la page d'évangile de ce jour peut être complété par le texte de l'épître de saint Jacques. Cette liberté de l'homme sur quoi peut-elle s'appuyer pour faire le bien, c'est-à-dire son propre bonheur et le bonheur des autres ? Saint Jacques nous le dit : "Tout dont parfait, toute donation merveilleuse vient du Père des lumières." Le Père des lumières, cette manière admirable de désigner Dieu nous dit bien que, par rapport à nous, Dieu se situe à la fois comme un père, c'est-à-dire avec toute la tendresse, toute la proximité, toute l'immédiateté d'un père avec son enfant. Et en même temps le Père des lumières, le Père de toute lumière, c'est-à-dire Celui qui vient il­luminer ce tréfonds de notre cœur jusqu'à sa racine, à la fois pour en démasquer toutes les ruses, et pour y porter la vie, et ce qui nous permet d'être vraiment libre.

Le Père des lumières se penche sur nous, ou plus exactement, le Père des lumières n'est pas exté­rieur à nous, il est au cœur de notre cœur, au centre de nous-mêmes, Il est présent en nous. Et c'est pour cela qu'il peut nous donner cette lumière, nous donner cette liberté, nous donner cette vie qui nous permet de faire ce qui est bon, ce qui nous construit, ce qui construit le monde et l'humanité autour de nous. "Tout don parfait vient du Père des lumières !" C'est le mystère de la grâce. Pour s'épanouir, notre liberté a besoin de cette présence vivifiante de Dieu qui est sa source permanente. Non pas que Dieu se substitue à nous pour décider à notre place, mais Dieu est en nous comme une source jaillissante, comme une lu­mière qui nous donne notre propre liberté, notre pro­pre stature d'homme. "Tout don parfait vient du Père des lumières ! C'est pourquoi nous sommes construits, nous dit Saint Jacques, par sa parole de vérité." C'est pourquoi le Deutéronome pouvait dire tout à l'heure : "Quelle est la nation dont les dieux sont aussi pro­ches que notre Dieu s'est fait proche de nous?" Il est tellement proche qu'Il est à l'intérieur de nous-même, Il ne fait qu'un avec nous ? Il se mêle à notre propre vie, à notre propre cœur pour nous fonder dans la lumière, dans la vérité, dans la liberté.

Telle est la "religion" que le Christ nous pro­pose. Non pas une religion d'observances qui à la fois s'imposeraient à nous comme un carcan et en même temps nous faciliteraient les choses, car après tout, ne pas manger de la viande le vendredi c'est relativement facile, beaucoup plus facile que d'aimer, que d'aimer en vérité, que d'aimer à tout instant tous ceux qui sont proches de nous comme ceux qui, par hasard, croisent notre route. La vraie religion que le Christ nous pro­pose, c'est de laisser au fond de notre cœur, notre Père des lumières nous donner par sa grâce cette liberté jaillissante qui nous permettra de resplendir dans l'amour, cet amour dont Il est la source, qu'Il nous inspire et qui nous pénètre. C'est dans cette lumière, c'est dans cette grâce, c'est dans cette présence vivi­fiante de Dieu que quatre enfants de notre commu­nauté paroissiale vont maintenant être plongés. Le baptême, c'est le bain dans la lumière de Dieu. Bapti­ser veut dire littéralement plonger. Ces enfants vont être plongés dans l'eau, mais cette eau est un signe de cette source de vie, de ce jaillissement intérieur de liberté que Dieu veut leur donner comme à chacun d'entre nous. Nous allons accueillir ces enfants dans notre communauté qui est la communauté des enfants de Dieu la communauté de ceux en qui Dieu habite, la communauté de ceux dont Dieu est si proche qu'Il fait jaillir au fond de leur cœur cette liberté triomphante et joyeuse qui est celle de tous ses enfants.

 

AMEN