NOUS SOMMES LES INVITÉS DE DIEU
Si 3, 17-18+20+28-29 ; He 12, 18-19+22-24 ; Lc 14, 1a+7-14
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année C (28 août 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
Bienheureuse époque où le cœur de la vie sociale ne se déroulait pas sur les places publiques, dans les établissements administratifs, dans les usines ou dans les grandes instances politiques, mais où le cœur de la vie sociale était constitué par les repas. Nous vivons à l'époque du Flunch, du Quick et du fast-food et par conséquent nous sommes très très mal préparés pour comprendre exactement l'arrière-fond de cette parabole.
Dans toute l'antiquité la civilisation, c'est d'abord le repas, et comprenez-moi bien, non pas l'orgie romaine dont on retient quelques clichés déjà exceptionnels et qui choquaient déjà les contemporains, mais cette forme extrêmement civilisée, extrêmement raffinée qui consiste à savoir accueillir des hôtes, à les traiter avec beaucoup d'honneur et à faire que le vivre ensemble soit de se tenir autour d'une table, ou plus exactement parce qu'on ne s'y tenait pas, on y était couché, on y était détendu, même mes juifs avaient pris les manières grecques parce que, comme on y restait fort longtemps, autant être confortablement installé. Dans toute l'antiquité, la vie sociale se scelle à partir du moment où l'on a bu ensemble et où l'on a mangé ensemble. Un symposium, aujourd'hui, c'est une collection d'intellectuels qui pérorent pendant des heures, à cette époque-là, un symposium c'était apprécier ensemble le goût du vin et faire de cet événement-là le moyen de tisser des relations sociales d'amitié, d'affection dans une franche gaîté. De la même manière, manger ensemble c'était le geste même de l'accueil, de l'hospitalité et du partage.
Mais on ne faisait pas que manger et boire et c'est précisément pourquoi dans l'évangile on nous dit que Jésus est invité à une table et l'on ne nous détaille pas le menu. On nous dit simplement ce qu'Il a dit. Car une des règles de l'hospitalité c'était d'abord de se régaler des bons mots, des paroles de sagesse, d'un certain nombre de joutes oratoires qui faisaient qu'entre les invités, petit à petit, l'atmosphère se chauffait et qu'il devenait extrêmement agréable de se lancer la répartie. Et l'on se versait encore une coupe pour se mettre davantage en forme. C'était cela les repas. Et ce qui est extraordinaire c'est que le Christ a trouvé merveilleux de participer aux repas. Combien de fois dans l'évangile voit-on le Christ invité au repas, à tel point qu'on le lui reprochait ? On trouvait qu'il faisait trop souvent bonne chère, il buvait et il mangeait, et qu'il aurait dû être comme Jean-Baptiste un ascète à la triste mine. Jésus se défend et il pense que c'est une chose merveilleuse que de manifester son être avec les hommes, non pas simplement parce qu'Il veut manger, mais parce que c'est à ce moment-là une forme merveilleuse de convivialité. Les convives ce ne sont pas d'abord ceux avec lesquels on mange, ce sont ceux avec lesquels on vit.
Et alors, précisément parce que le Christ est invité chez des amis, il les régale de sa Sagesse. C'est exactement cela qu'il fait ce jour-là. Il est là, au milieu de ces hommes qui l'ont invité et il tient des propos de sagesse. Et c'est cela que les évangélistes ont noté, et c'est pour cela sans doute qu'on devait inviter "le rabbi Jésus" parce que c'était un régal que de l'entendre. A vrai dire, on pourrait croire que c'est un tout petit grinçant car les conseils que Jésus donne, avouez que pour le maître de maison qui l'avait invité ce jour-là, ce n'était peut-être pas tout à fait agréable. D'une part Jésus fait remarquer aux invités qui se mettent aux premières places qu'ils devraient faire attention et être plus prudents, ce qui laisse supposer que le maître de maison a invité des gens un tout petit peu ambitieux, un tout petit peu "m'as-tu-vu ?" comme l'on dit, et qui veulent se mettre en vedette à l'occasion de ce repas. C'est d'ailleurs pour cela que les repas étaient si importants. D'autre part, à la fin, Jésus lui assène un coup de morale assez sévère en lui disant : "Tu sais, tu as invité des gens qui sont en mesure de te rendre la pareille, mais la véritable invitation c'est celle qui consiste à inviter ceux qui ne peuvent rien vous rendre."
Il faut réfléchir quelques instants sur ce que ces paroles veulent dire. D'abord il s'agit là effectivement de paroles de sagesse. A cette époque-là, les bonnes manières s'enseignaient dans toute la vie. A tout propos on pouvait faire un bon mot, que nous trouverions un peu moralisant, mais c'était admis dans les coutumes, cela faisait partie de cette convivialité, de ce bonheur de vivre ensemble. C'est pourquoi Jésus en profite pour livrer une maxime de sagesse : quand on est invité, il est bon de ne pas s'imposer mais d'accepter le jeu de l'invitation avec une certaine discrétion.
Jésus n'est pas le premier à développer ce genre de proverbe, de maxime. Déjà d'autres rabbis avaient expliqué que lorsqu'on allait à un repas, il fallait repérer la place que normalement on devrait avoir et descendre trois ou quatre degrés en dessous. Comme cela on avait, à un moment ou l'autre, la chance d'entendre le maître de maison vous dire :"Mon ami, tu t'es placé beaucoup trop bas. La position honorifique que tu occupes mérite que tu sois placé plus haut." Ainsi Jésus s'inscrit dans une tradition de sagesse qu'il reprend à son propre compte. D'autre part, pour les invitations elles-mêmes, ce qu'il dit est tout à fait normal :"Quand on invite, il faut inviter avec le cœur large. Il ne faut pas mesurer la vie sociale à la réciprocité du bienfait qu'on peut en attendre. Il y a dans tout acte d'invitation une sorte d'offre fondamentale, une sorte d'ouverture de son cœur, une sorte d'accueil et l'on ne calcule pas, on ne mesure pas avec ses hôtes, on les accueille généreusement sans arrière-pensée." Jusque-là c'est une sagesse humaine dont Jésus se fait l'héritier et je trouve cela très beau que Jésus ait tenu, au cours d'un repas à rappeler ces règles élémentaires de la sagesse humaine, de l'hospitalité, de l'accueil les uns vis-à-vis des autres.
Seulement voilà, et c'est là sans doute où les propos de table de Jésus prennent une dimension que nous ne pourrions pas soupçonner, parce que, précisément c'est Jésus qui les tient. Ce que je trouve très beau, c'est qu'au moment où Jésus participe à un repas, dans cette situation humaine qui est la plus accomplie du bonheur, de la communion et du partage tels que l'entendaient ses contemporains et Jésus Lui-même, à partir même de cette situation du repas, voit plus loin et plus profondément. Pour Lui, le repas est l'image même du Royaume et c'est pour cela que l'on parle à ce propos de parabole : "Il leur dit cette parabole." C'est une parabole vivante, une parabole en acte. Tous les acteurs sont parabole. Et de quoi sont-ils parabole ? Ils sont parabole de l'invitation de Dieu. Voilà la pointe même de ce récit et voilà pourquoi les évangélistes ont jugé nécessaire de nous le rapporter. La situation dans laquelle Jésus se trouve à ce moment-là, c'est la parabole du Royaume. Et quelle parabole ?
C'est la parabole peut-être la plus essentielle de notre vie qui nous révèle le sens le plus profond de notre existence. Nous ne le soupçonnions pas, mais nous sommes les invités de Dieu. Notre existence ce n'est pas d'abord un faire-valoir de nous-même ce ne sont pas des droits que nous aurions à revendiquer. Nous ne pouvons pas nous situer par rapport à Dieu comme des gens qui viennent réclamer. Le Royaume de Dieu n'est pas une soupe populaire. Le Royaume de Dieu, c'est Dieu qui invite généreusement qui accueille sans compter, sans mesurer et qui ouvre son cœur à tous les hommes. Il y a une universalité fondamentale et à partir du moment où tout homme est engagé dans cette invitation, tout geste par lequel l'homme voudrait se faire valoir est parfaitement ridicule. A partir du moment où c'est Dieu qui invite, tout geste par lequel on voudrait afficher sa supériorité, tout geste par lequel on voudrait manifester, d'une manière ou d'une autre sa supériorité en se mettant au-dessus des autres et en réclamant une place supérieure, tout ceci est parfaitement superflu et ne compte pas aux yeux de Dieu. Et même c'est tellement dérisoire qu'une réalité, cela manifeste que l'on n'a rien compris à la gratuité avec laquelle Dieu nous invite et fait de nous ses convives et ses commensaux.
Etre enfant de Dieu, c'est accepter cette invitation, c'est accepter que ce ne soit pas nous-mêmes qui nous fassions valoir, mais c'est accepter que, dans le Royaume de Dieu, ce soit Dieu Lui-même qui nous fasse monter à notre place. Cela implique que nous nous livrions totalement aux mains de Dieu et que le seul honneur que nous puissions recevoir, ce n'est pas nous qui allons nous le fabriquer ou nous le construire, mais c'est Dieu Lui-même qui va nous le révéler. Le tort de ces invités c'est de vouloir manifester par eux-mêmes ce qu'ils croyaient être. Ils voulaient monter dans la hiérarchie sociale et affirmer par eux-mêmes une certaine image qu'ils voulaient imposer. Le sens profond de l'invitation de Dieu c'est que non seulement Dieu nous invite mais que, nous invitant, Il nous manifeste dans la vérité de ce que nous sommes : "Quiconque s'abaisse sera élevé !" cela veut dire : qui reconnaît humblement ce qu'il est, il suffit de cela pour que Dieu, par le simple geste de son invitation, lui donne une gloire qu'il n'attendait pas, parce qu'il savait qu'il ne la méritait pas. Quiconque s'élève, quiconque veut se donner une sorte de fausse gloire, quiconque veut paraître ou faire paraître cette image de marque, ce faux semblant qu'il s'est fabriqué, celui-là ne tiendra jamais devant Dieu. A partir du moment où Dieu a mis les hommes ensemble et a fait apparaître entre eux la véritable relation et non ces espèces de petits mensonges sociaux que nous nous fabriquons à longueur de journée, mais la vérité même de ce que nous sommes dans le cœur de Dieu, alors nous pouvons toujours courir pour en remontrer à Dieu ou Lui en imposer.
La deuxième chose, c'est l'invitation sans retour car si nous sommes invités au Royaume de Dieu, il ne faut pas avoir peur d'y aller. Dieu Lui-même n'a pas craint d'inviter tout le monde en sachant que personne ne pourrait le payer de retour. Si nous allons vers le Royaume de Dieu en pensant que nous allons récompenser Dieu ou lui rendre la pareille, nous nous faisons des illusions insondables. La seule chose, la seule réalité c'est que Dieu nous accueille sans mesurer en sachant que, de toute façon, il n'y aura aucune réciprocité. Et le grand chic de Dieu, c'est non seulement de nous inviter sans retour, mais de nous donner, dès ici-bas, d'être capables de refléter cette générosité infinie de son cœur. Car maintenant, s'il faut inviter sans retour, et tout acte de véritable charité est une invitation adressée au cœur de l'autre, invitation sans retour, chaque fois que nous voulons vivre l'amour de Dieu, il faut que nous le vivions sans retour en sachant que, de toute façon, nous avons reçu gratuitement et qu'il faut donner gratuitement.
Frères et sœurs, chaque fois que nous venons célébrer l'eucharistie, nous recevons par invitation de Dieu, le don gratuit de son corps et de son sang. Nous ne l'avons absolument pas mérité et c'est pourquoi lorsque nous sortons de cette église, nous avons à être les témoins de la générosité que nous avons reçue. Nous n'avons pas à calculer. Nous n'avons pas à mesurer. Nous n'avons pas à savoir si nos frères nous rendront la pareille ou non, nous devons manifester la générosité que nous avons reçue.
AMEN