RÉFLEXIONS SUR LA SOUFFRANCE

Jr 20, 7-9 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 2-27
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (30 août 1981)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Tu m'as séduit, Seigneur et je me suis laissé séduire !" Je voudrais vous entretenir ce matin d'une des réalités du mystère chrétien qui heurte de front, de la manière la plus vive, notre sensibilité moderne, c'est le mystère de la souffrance. Pour éclairer cela, je voudrais partir de l'épisode de l'évangile qui vient de nous être proclamé.

Il y avait eu la confession de Pierre à Césarée. C'était la première fois que, dans l'histoire du salut, un homme s'adressant à Jésus, qui était apparemment un homme comme vous et moi, lui disait : "Tu es le Christ. Tu es le Messie, le Fils du Dieu Vivant." Cet événement n'était pas simplement la récitation d'une formule, comme nous-mêmes nous le faisons trop souvent, c'était un événement extraordinaire dont nous ne pouvons pas mesurer l'importance, ou plus exactement dont nous pouvons soupçonner l'ampleur qu'il a eue, puisque, si nous sommes ici ce matin, c'est parce que Pierre, un jour, a dit à Jésus : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant" et que cette confession de Pierre agit, depuis vingt siècles comme le ferment et le rassemblement de la foi de tous les chrétiens. Ce qui venait de se passer à ce moment-là, c'était que, par un éclair de la grâce, et c'est pourquoi Jésus a bien pris soin de le préciser à Pierre immédiatement après, par un don du Père, Pierre venait, pour ainsi dire, de lire à cœur ouvert dans le mystère de la personne de son Seigneur.

C'était la première fois qu'un homme devinait, pressentait tout ce qu'il y avait dans le cœur de Jésus. Et c'était la première fois que dans la confession de cet homme Pierre, le pêcheur du lac, dans le cœur de cet homme se soudait, s'articulait pour les siècles, pour des générations qui sont plus longues encore que celles que nous connaissons jusqu'à maintenant, s'articulait le cri d'amour de tout un peuple : "Tu es le Christ, le Fils du Dieu Vivant ". Ainsi Pierre venait d'entrer réellement dans l'amour de son Seigneur. S'ouvrait devant lui un abîme, l'abîme de l'amour de Dieu pour lui et pour nous tous. C'est cela qui s'est passé à ce moment-là. Pierre a découvert l'abîme infini qui s'ouvrait devant lui, et cet abîme c'était l'amour de son Dieu.

Et s'il y entrait, c'était par la pure grâce du Père. Et voici qu'au moment même où Pierre entre dans cet abîme de l'amour de Dieu pour lui, et où lui-même pressent ce feu dévorant qui s'allume aussi dans son cœur pour qu'il puisse parler de la sorte, voici que le Christ Lui-même lui ouvre plus profondément encore son cœur. A partir du moment où un homme a reconnu ce qu'il y a dans le cœur de Dieu, Jésus lui révèle ce qu'il y a dans son cœur. Et Jésus se met à enseigner les disciples en leur disant qu'il lui faudrait monter à Jérusalem, souffrir, mourir pour tous les hommes, et que désormais il fallait porter sa croix. Autrement dit, après le premier moment où s'est ouvert le cœur de Pierre dans l'abîme du cœur du Christ, à ce moment-là, le Christ lui révèle que la relation entre Lui, Jésus et Pierre et tous ses disciples, que cette relation est traversée par une souffrance infinie, que cet amour, cet abîme de l'amour de Dieu pour nous est comme divisé par les quatre directions de la croix, de la mort et de la souffrance.

Frères et sœurs, c'est pour cela que Pierre lorsqu'il n'accepte pas cette souffrance, est scandale pour son Maître. C'est parce que Pierre ne veut pas reconnaître la vérité de notre relation avec Dieu. Le Père lui avait ouvert les yeux dans le secret du Fils, et le Christ venait de lui dévoiler le secret ultime de l'abîme de l'amour de Dieu pour nous qui passe par la souffrance pour aller au-delà de la mort. A ce moment-là Pierre répond sans y prendre garde, presque en dehors de lui-même : "Que cela ne t'arrive pas !" Et le Christ, immédiatement, lui dit : "Mais si tu dis cela, tu es allié de Satan, tu méprises, tu ne veux pas reconnaître la vérité même du lien qui doit exister entre toi et Moi. Il est question d'une souffrance et je sais que tu n'en veux pas, mais on ne peut pas passer par un autre chemin, car la souffrance et l'amour sont liés de manière extrêmement profonde, non seulement dans notre cœur, mais aussi dans le cœur de Dieu." Et c'est pourquoi d'ailleurs Jésus dit immédiatement : "Celui qui veut me suivre doit prendre sa croix". Parce que moi-même je suis passé par ce chemin, ou que je vais y passer, vous-mêmes vous ne pouvez pas reconnaître toute la profondeur de mon amour et toute la profondeur de l'amour que je dépose en votre cœur, si vous n'éprouvez pas, à un moment ou l'autre cet abîme de la souffrance et cet abîme de la croix.

Je crois que c'est quelque chose que nous pressentons plus ou moins obscurément. Tout ce que je dis là n'est pas une apologie ou une défense du masochisme, tout ceci ne va pas dans le sens d'une certaine culture de la souffrance pour elle-même, ce qui serait une manière dévoyée d'envisager le problème. Ce que je dis tout simplement, c'est que tout amour lorsqu'il est authentique, lorsqu'il est profond et lorsqu'il a deviné l'abîme absolu dans lequel il est comme projeté, ne peut pas échapper à cette dimension de la croix, à cette dimension d'une souffrance qui déchire et qui dévore. Jérémie nous le disait encore : "C'est la brûlure d'un feu !" Et saint Paul nous disait aussi que "notre vie, vis-à-vis de Dieu ne peut être qu'un sacrifice."

Alors, si ce n'est pas la culture de la souffrance pour elle-même, qu'est-ce que c'est ? Je crois que le maître-mot de la relation de Dieu avec nous, c'est le côté habitable de cet amour de Dieu pour nous. Dieu aime infiniment. L'amour de Dieu, c'est Dieu Lui-même, et par conséquent c'est une réalité qui n'a aucune mesure par rapport à la nôtre. La seule mesure de l'amour de Dieu, c'est qu'Il nous aime sans mesure. Et par conséquent, nous sommes invités et appelés, c'est cela la séduction de Dieu. Et nous savons très bien que nous ne pouvons jamais, dans notre propre expérience, être séduits, si nous ne ressentons pas, dans notre propre cœur ou dans le cœur de l'autre, cette dimension d'infini, cette dimension d'un abîme qui nous appelle et qui nous donne le vertige. Mais, en même temps, cela exige de notre part, une sorte de décentrement. Lorsqu'on est au bord d'un précipice ou d'un abîme, on ne tient plus très très bien sur ses pieds, on se sent dans une sorte d'insécurité, on n'est pas sûr de soi. Le vertige vous prend, et à partir de ce moment-là, il y a une sorte de dessaisissement, une sorte de perte d'assurance qui fait que, ou bien on accepte d'entrer dans ce jeu et dans cet abîme qui nous appelle, mais alors ça causera nécessairement une souffrance, ce sera toujours, et c'est peut-être la racine de toute souffrance, une rupture d'avec notre moi, d'avec cette manière que nous avons de nous récupérer, de nous raccrocher, de nous tenir au rocher pour ne pas tomber, et, au contraire, dans un acte d'amour et de confiance éperdue, accepter de lâcher prise pour que ce soit l'autre qui ait prise sur nous.

C'est cela cette souffrance qui doit traverser notre cœur. Ce n'est pas de la culture d'états d'âme particulièrement élaborés et sophistiqués pour intellectuel en mal de rencontre de Dieu. C'est vraiment le fait d'avoir été touché, au plus profond de son cœur par la présence de l'autre et d'avoir deviné, de manière obscure, qu'à partir du moment où notre propre cœur pouvait être comme atteint, bouleversé et décentré par la présence de Dieu qui fait effraction en nous, à partir de ce moment-là, nous ne pouvons plus que lâcher prise et nous laisser séduire. Cela n'est pas facile, car les points de référence ne sont plus les mêmes. La mesure, c'est Dieu et non plus nous-mêmes. Le regard n'est plus porté sur notre propre cœur, mais il est porté sur le cœur de Dieu et sur le cœur des autres. Et à ce moment-là, le cœur même de cette souffrance qui est dans notre cœur, c'est le fait de nous sentir sans cesse happé, séduit. C'est cela le feu dévorant de Jérémie. Plus rien ne peut nous servir de mesure, plus rien ne peut servir de référence, c'est le feu qui brûle, c'est la présence, c'est notre cœur envahi par la présence d'un Autre.

David, tu vas recevoir tout à l'heure, au milieu de cette assemblée, pour la première fois, le corps et le sang de Jésus. C'est une grande chose pour toi. Tu vas communier au corps et au sang du Christ et vont s'approfondir en ton cœur la foi et l'amour de Jésus que t'ont transmis tes parents et toute ta famille. Tu vas éprouver la présence de Jésus qui va venir en ton cœur. Toi qui connais un pays de montagne tu sais ce que c'est que les montagnes. Voir un paysage du haut de la montagne, ça donne une sorte de vertige. On se rend compte à la fois de toute la beauté du paysage vu d'en haut, mais en même temps on est comme attiré. Et bien quand Jésus vient dans ton cœur, c'est Lui qui se fait pour toi Quelqu'un qui va te porter dans le cœur même de Dieu. Et là, peut-être que dans ton cœur d'enfant, tu pressentiras déjà un certain vertige, celui d'être aimé profondément et si tendrement par notre Dieu et par ton Dieu. Et bien, c'est le signe qu'Il t'aime. Tu n'as qu'à te laisser séduire, tu n'as qu'à te laisser emporter par cet amour de Jésus, comme jusqu'ici tu t'es laissé façonner par Lui, sans bien trop le connaître. Comme tu t'es laissé façonner par l'amour de tes parents, laisse-toi façonner par l'amour de ton Dieu, car tu ne connaîtras pas de plus grande joie, tu ne connaîtras pas de plus grand bonheur que de découvrir cet abîme infini de l'amour de Celui qui nous a aimés le premier.

 

AMEN