L'AUTEL, C'EST VOUS !

Jr 20, 7-9 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 2-27
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – Année A (31 août 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et soeurs, je suis absolument désolé que la lecture de l'épître de Paul pour notre retour de vacances, soit un texte si difficile. Il est tellement important que j'ai pensé qu'il était nécessaire de vous en donner quelques commentaires.

C'est probablement le texte religieux le plus révolutionnaire qui ait jamais écrit. Je pèse mes mots, au sens où "révolution" veut dire retourner complètement une situation. Paul ce jour-là, quand il a écrit le douzième chapitre de sa lettre aux Romains (ce chapitre n'était pas encore numéroté évidemment), il leur a écrit un texte que personne n'aurait jamais pu écrire à cette époque-là. La plupart du temps, on lit ce texte comme de l'eau de rose et un peu de piété, mais en réalité, c'est un bouleversement et un retournement radical.

        Je vous en rappelle simplement les mots-clés : "Je vous exhorte par la tendresse de Dieu, à offrir votre personne et votre vie en sacrifice saint capable de plaire à Dieu. C'est pour vous le culte et l'adoration véritables. Ne prenez pas modèle sur le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre façon de penser." Cette petite phrase monte bien que Paul est conscient du fait  qu'en venant d'écrire les trois lignes précédentes, il était en train d'opérer cette transformation radicale. Je voudrais vous l'expliquer parce que je ne suis pas sûr encore que nous ayons pu faire cette véritable révolution.

        De quoi s'agit-il ? Dans le monde ancien, et encore dans le monde aujourd'hui, les hommes ont été fiers de diversifier leurs activités. Au fur et à mesure que les sociétés évoluaient, se complexifiaient, et vous le savez, à l'époque des Romains, c'est un des moments où la complexification et l'approfondissement de la société ont été le plus décisif, et nous en vivons encore. Toujours est-il que dans cette époque, on était très fier de pouvoir distinguer radicalement les activités religieuses et les activités politiques. Le religieux, c'est simple : c'était un certain nombre de sacrifices, d'actions obligatoires, de respect de préceptes, qu'on devait aux dieux. Il faut faire comme ci, il ne faut pas faire comme ça, c'est permis, c'est défendu. La vie politique c'était tout autre chose. La  norme était sans doute une norme supérieure, mais les hommes avaient pleine emprise sur la vie politique. Lorsqu'il s'agissait de passer une loi ou de décider d'une transformation politique sociale, d'une guerre, c'était essentiellement le domaine des hommes. Du coup, dans cette civilisation, on avait pratiquement deux niveaux de compréhension, politique d'abord, et ensuite, le religieux, celui-ci étant d'ailleurs cautionné par le politique, si on n'obéissait pas si on ne vénérait pas l'empereur on était hors-la-loi. Mais en attendant, c'étaient deux domaines tout à fait distincts. C'était pareil dans le monde juif parce même si la Loi était par essence religieuse, le peuple juif devait vivre pour sa vie politique selon les normes d'une Loi dans laquelle il savait qu'ils avaient telle et telle chose à faire, et du point de vue religieux et du point de vue de l'appartenance sociale à Israël.

        Le danger de cette attitude c'est que le religieux risque de tomber dans le formalisme : la religion peut se résumer par le slogan, il faut ce qu'il faut ! On fait exactement ce qui est prescrit, ce qui est écrit, et pratiquement, il n'y a pas de variantes, il n'y a pas d'initiatives, il n'y a pas de liberté. Il y a un petit corps social, les prêtres qui savent exactement ce qu'il faut faire, qui ont codifié les prescriptions et les données religieuses, et l'on ne bouge pas hors de ces repères. En fait, si l'on regarde aujourd'hui dans notre société, il y a encore beaucoup de gens religieux qui vivent dans cette perspective. Je n'irai pas jusqu'à dire que la séparation de l'Église et de l'État est une reprise de l'héritage antique, mais il y a quelque chose de vrai. Le religieux est maintenant "casé" dans la sphère privée, chacun fait ce qu'il veut dans ce domaine, et le public est géré par les hommes politiques. C'est une solution pratique. Il semble qu'en France, cela ne marche pas trop mal, mais il faut bien reconnaître que c'est une hétérogénéité, et une sorte d'étanchéité entre les deux domaines. C'est la caricature classique, quand on mélange religieux et politique, tout va mal.

        Il faut être bien conscient que Paul dans le petit texte que nous venons d'entendre est en train de bouleverser ce schéma. Il dit : "Je vous exhorte à offrir votre personne (il dit votre corps, mais c'est la personne), et votre vie en sacrifice saint capable de plaire à Dieu". Cela veut dire que désormais toute la vie de l'homme, non seulement politique, mais aussi privée, tous les actes que pose un homme, sont capables de devenir des actes religieux. Il ne dit pas qu'ils le deviennent automatiquement, et jamais on n'avait pensé que ce fut possible. Jamais les citoyens romains ne pensaient que quand ils accomplissaient telle ou telle mission, que c'était d'abord un acte religieux. C'était sans doute l'expression de leur respect vis-à-vis de la ville de Rome, mais ce n'était pas exactement religieux dans ce sens-là. Ici au contraire, Paul dit : tout ce que vous faites, toute votre vie devient un acte de culte. Cela ne veut pas dire que c'est un comportement de piété qui doit accompagner les actes, ce n'est pas qu'il faut réciter le chapelet avant de faire la cuisine, mais c'est le fait que désormais que tous les actes que pose un homme ont une valeur religieuse décisive. On n'a jamais osé affirmer une conception aussi claire de l'omniprésence de la vie religieuse et de l'engagement du croyant dans la tradition religieuse universelle.

       Evidemment, il y a une conséquence radicale. A partir de ce moment, plus rien de ce qui touche l'homme n'est en-dehors de l'annonce de l'évangile et de la foi. Ce n'est pas une sorte d'hégémonie pour étouffer, c'est au contraire une promotion pour libérer. En effet, lorsque Paul dit : il faut que votre vie soit un culte, il dit bien un culte comme l'action la plus haute que l'homme peut accomplir. Toute la dignité de l'existence humaine n'est pas reléguée en dessous du religieux, elle accède à la dignité du religieux. Ce n'est pas une sorte de soumission radicale de tous nos actes à un code supplémentaire religieux, c'est le fait que tout ce que nous sommes, tout ce que nous vivons dans les moindres détails de notre vie, acquiert une signification sacrale. Cela, évidemment, on ne l'avait jamais pensé. C'est pour cela que Paul utilise le vocabulaire du culte : offrez comme un sacrifice vivant, un sacrifice raisonnable, un sacrifice intelligent. La véritable manière de vivre intelligemment la foi et la vie chrétienne, et la vie humaine c'est de la vivre comme un acte pour Dieu.

       Aujourd'hui, c'est devenu une sorte de chose acquise, mais à l'époque, ce ne l'était pas du tout. On vivait dans l'étanchéité des deux domaines l'un par rapport à l'autre. Ici, au contraire, Paul dit : la vie humaine que vous avez reçue jouit d'une qualité et d'une dignité que vous ne soupçonniez pas. Vivre les instants les plus simples et les plus humbles de sa vie familiale, c'est encore finalement plus grand que d'aller au temple. C'est le fondement de la liberté chrétienne. Quand nous parlons aujourd'hui de la liberté chrétienne, nous parlons du fait que chaque acte dans lequel un homme engage sa liberté, engage ses relations vis-à-vis de l'autre, la relation avec Dieu y est engagée également. On n'est pas obligé de le claironner, on n'est pas obligé de l'expliquer, mais c'est un fait. C'est ce que Dieu a voulu pour l'humanité. Il a voulu qu'en venant nous sauver, en venant nous redonner l'amitié avec Dieu, il nous redonne la plénitude de notre propre vie. Si notre existence actuelle est un culte, ce n'est pas pour nous réduire à des comportements mécaniques de piété, c'est au contraire pour exalter la liberté de l'homme qui devient la manifestation de la plénitude de l'amour de Dieu. Chacun d'entre nous dans tous ses gestes, dans toute sa manière d'être manifeste que désormais, dans la vie la plus simple et la plus banale, la plénitude de l'amour de Dieu est présente.

       C'est difficile à réaliser concrètement, mais il n'y a pas de distance entre le geste religieux que nous sommes en train d'accomplir actuellement, l'eucharistie, et notre vie courante de tous les jours. Chez les anciens, quand on allait au temple, on allait au temple, quand on allait à l'agora, on allait à l'agora, c'étaient deux choses bien différentes. Ici, saint Paul dit : quand vous vous rassemblez pour l'eucharistie, vous offrez un culte spirituel qui est finalement l'acte de récapitulation et de même nature que tous les actes les pus humbles et les plus simples que vous accomplissez dans la vie quotidienne. C'est effectivement tout un programme de vie. La plupart du temps, cela fait peur, parce qu'on pense que tout devient alors objet de scrupules, de peurs religieux, mais c'est le contraire, c'est la liberté. Si les gestes de ma vie courante traduisent, manifestent le culte que je rends à Dieu, mon bonheur d'être avec Dieu, toute la vie est remplie de la présence de Dieu.

       Saint Jean Chrysostome a formulé cela d'une façon assez brutale mais qui est encore d'actualité pour nous aujourd'hui. Il parlait de l'eucharistie : "Tu veux voir l'autel du Christ ? Cet autel est constitué par les membres du Christ. Vous êtes l'autel. Et l'autel du Seigneur devient pour toi un autel". L'Église est l'autel, le lieu de l'offrande, l'Église au sens de l'assemblée évidemment. "Il est plus que l'autel de pierre où tu offres le sacrifice". Il disait que l'autel que nous sommes ensemble est plus solennel et plus important que l'autel de pierre, car il n'est qu'un symbole. Le véritable autel, c'est nous, le lieu de l'offrande, c'est nous, le lieu de l'offrande à Dieu. "Ne te scandalise pas (je pense qu'il était conscient de la nouveauté qu'il annonçait), l'autel de pierre est vénérable en raison de la victime, qui offre le pain et le vin qui deviennent le Corps et le Sang du Christ, mais celui-là, vous-mêmes, est construit avec la victime elle-même avec lequel vous êtes le Christ. Cet autel est vénérable parce qu'en étant de pierre, il est consacré par le Corps du Christ qui y est transformé sur l'autel. Celui-là (vous-mêmes), est le Corps du Christ lui-même. Vous devenez le culte parce que vous devenez le Christ. Et toi, tu honores l'autel qui reçoit le Corps et le Sang du Christ, mais tu méprises ce qui est véritablement l'autel Corps du Christ. Tu méprises l'Église. Cet autel-là, l'autel que nous sommes, il t'est possible de le contempler partout, dans les rues et sur les places, et à toute heure, tu peux y offrir ton offrande".

       Frères et sœurs, c'est un magnifique programme pour une année qui s'ouvre. Qu'effectivement, à la lumière des textes de saint Paul, nous sachions reconnaître là où est le culte véritable. Bien sûr, je ne vais pas casser la baraque et vous dire que la pratique religieuse n'a pas d'importance, mais si la pratique religieuse n'est pas le sommet et le rassemblement de tous les actes par lesquels nous honorons Dieu dans les moindres gestes de notre vie, ce culte-là n'a pas la profondeur et la vérité qu'il devrait avoir quand nous sommes les fidèles du Christ.

 

        AMEN