LA VÉRITÉ MÊME DE LA SOCIÉTÉ NE PEUT VENIR QUE DE DIEU
Si 3, 17-18 + 20 + 28-29 ; He 12,18-19 + 22-24a ; Lc 14, 1 + 7-14
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – année C (31 août 2025)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS
Frères et sœurs, voilà une parole bien connue que le Seigneur nous a donnée, de temps en temps citée, mais la plupart du temps très mal appliquée, même dans l'Église. Ne faisons pas les malins car cela s'adresse autant à nous qu'à tout ceux que l'on considère comme des orgueilleux, des vaniteux et des ambitieux. Cette parole qui nous est proposée aujourd'hui mérite une certaine réflexion, d'autant plus qu'elle n'est pas sans impact sur l'actualité de nos jours.
Au fond, vous connaissez une paraphrase plus laïcisée de cette parole : « Quand je me regarde, je me désole ; quand je me compare, je me console. » C'est quelque chose qui devrait nous faire réfléchir. On la cite, on y croit beaucoup parce que ça nous donne un petit sentiment de supériorité. Le problème est beaucoup plus large que cela et c'est d'ailleurs intéressant de voir Jésus en face de la situation presque idiote des préséances pour un repas officiel. En réalité, le mot utilisé par saint Luc est « réception ». Ce n'est pas le mot habituel qui désigne le fait de manger à un repas. Quand on est reçu à une réception, de toute façon on aura tous à manger, du moins on l'espère ! Manger à la première table ou à la dernière, normalement, si les hôtes sont corrects, tout le monde doit s'en sortir avec l'estomac plein. Cette chose-là, aussi naïve et presque sans importance, peut à certains moments prendre des dimensions absolument catastrophiques.
Cela nous invite à nous demander pourquoi notre société est hiérarchisée. Cela nous paraît tellement évident ! C’est ce qui fait marcher la machine, qui fait qu'on arrive à s'entendre. Mais en réalité toutes les sociétés humaines, depuis les premières, sont hiérarchisées avec des chefs de tribus et tout ce qu’on peut imaginer. C'est même un peu la première chose que l'on essaie de faire, sans attendre les grandes décisions de l'histoire de l'humanité comme l'invention des lois, des sociétés démocratiques etc. Les sociétés humaines sont toutes hiérarchisées. Actuellement, elle l’est plus que jamais. Faire valoir sa place et son importance dans la société, c'est ce qui nous paraît absolument vital. La preuve, c'est que si on nous a manqué d'égard, je ne dis même pas de respect, c'est insupportable ! Comme on dit dans la région ici : « On m'a levé le bonjour. » Si on vous lève le bonjour, ça veut dire que l'on vous déconsidère et que vous n'êtes plus rien du tout. Alors effectivement c'est insupportable !
Pourquoi cela ? Faisons d'abord une petite remarque : la société humaine telle que nous la décrit la Genèse – c'est une description un peu mythique – a été créée dans une égalité fondamentale. En effet, au premier moment de la création de la société : « Homme et femme, Il les créa » Le récit ne nous dit pas : « L'homme chef et la femme soumise, Il les créa. » Dans ce qui est devenu la plupart du temps une des raisons de l'inégalité dans toutes les sociétés, c'est qu'il faut qu'il y en ait un qui soit supérieur à l'autre ou l'une supérieure à l'autre – c'est assez rare le deuxième cas ! Il y a égalité et c'est précisément là que cela a commencé à créer des tensions et des inégalités. Je ne dirai pas que le péché originel est le prototype même du bouleversement de cette égalité voulue par Dieu. Mais il est vrai quand même qu’Ève vient d'être créée et que tout de suite elle se dit : « Qu'est-ce que je pourrais faire pour mettre Adam dans ma poche ? Je vais lui demander de manger de ce fruit qui m'a l'air si savoureux. » Il y a une sorte de mouvement de bascule – dans la Bible c'est assez sensible – pour nous dire que la constitution même des sociétés humaines dans leur structure hiérarchique est postérieure au projet créateur primitif de Dieu. Autrement dit, ce n'est pas étonnant non plus qu'à l'autre bout, quand interviendra le Jugement, le rassemblement de toute l'humanité en présence de Dieu, ce n'est plus la hiérarchie qui sera mise en place. En réalité, tous sont appelés à être jugés. Là aussi, que veut dire le Jugement ? Chacun est considéré comme responsable. Donc ça veut dire que dans la structure même de l'histoire de l'humanité telle que Dieu veut la sauver, au dernier moment Il fera apparaître dans le Jugement, dans le face-à-face de Dieu avec chaque homme, d'une certaine façon l'égalité et la responsabilité de tous.
Tout le problème est là. C'est que pour les hommes, c'est difficile voire impossible à réaliser. La preuve, c'est qu'ils passent tant de temps à essayer de décréter des hiérarchies, des supériorités, des infériorités. On en a déjà au niveau purement humain, on ne peut pas dire que tout le monde soit aussi intelligent qu’Einstein, on ne peut pas dire que tout le monde soit aussi génial que Cézanne ou Van Gogh. Tout le monde n'est pas également doué pour la relation humaine, certains sont des ours, d’autres des gens aimables. C'est comme cela, donc il n'y a pas égalité de talent.
À quoi sert le fait de créer une hiérarchie ? C'est pour essayer de faire vivre ensemble les humains. En fait, la constitution d'une société humaine avec une hiérarchie n'a pas d'autre raison que d'essayer de faire que dans la détresse actuelle, puisque nous ne sommes pas toujours capables de pouvoir réaliser exactement la relation avec les autres, on est obligé de mettre en évidence des valeurs qui sont plus ou moins réalisées et réalisables par certains et par d'autres. Sur la base de ce constat, le programme est vaste. Le fait d'essayer de faire vivre ensemble tous les humains, hommes et femmes, parents et enfants, membres d'une société ou d'une autre, c'est un but qu’on essaie d’atteindre. Mais reconnaissons-le, cette détermination de hiérarchie est un pis-aller. C'est tellement un pis-aller que ça s'enfile dans tous les secteurs, dans tous les détails de l'existence humaine. Vous tournerez le problème comme vous voudrez mais le fait que Jésus s'attaque ici au problème de la hiérarchie des places dans un repas n'a entre nous soit dit aucun intérêt, aucune importance.
Cette constitution d'une société hiérarchisée est quelque chose qui a été mis au point dans les sociétés humaines, qui n'a pas satisfait tout le monde. La preuve, c'est qu'on veut toujours faire des sociétés sans classe, égalitaires mais le moins que l'on puisse dire c'est qu'on y arrive assez mal. Jésus prend exprès un exemple tout à fait mineur, le placement de table, c'est-à-dire : qui a la première place, qui a la dernière ? Mais il faut tout de suite ajouter : qui a la première ou la dernière place selon l'ordre de la société humaine telle qu'elle se comprend elle-même ? Voilà le problème. En fait, ce n'est pas la peine de vouloir mépriser toutes les structures hiérarchiques de la société. C'est le seul moyen pour que les sociétés vivent. Il vaut mieux être dirigé par quelqu'un d'intelligent que par quelqu'un de bête, c'est évident. C'est une affaire extrêmement difficile et délicate de gérer cela. Et c'est pour ça que les sociétés passent beaucoup de temps à essayer de faire en sorte que cela se passe le moins mal possible. L'ordre des places, l'ordre hiérarchique de la société, c'est quand même un souci que ça aille moins mal, que ce soit moins pire que dans d'autres cas.
Le résultat de cette affaire, c'est que Jésus ne vient pas réparer l'humanité. Nous avons du mal à le croire mais c'est vrai. Jésus ne vient pas pour dire à l'humanité : « Je vais vous donner quelques combines pour que ça aille le mieux possible. On va faire la constitution des droits de l'homme et du citoyen, on va arranger tout cela, c'est très simple, il suffit de faire l'égalité dans les impôts, dans la fortune, pour la chance à la tombola. » Non, ce n'est pas cela que le Christ propose. Il vient ajouter une difficulté supplémentaire, c'est que Lui vient faire société avec nous, Il est Fils de Dieu, Il est créateur. Il est vraiment le seul qui pourrait se dire inégal aux autres, supérieur aux autres. Cette histoire de la convenance et de la hiérarchie des places, en réalité Jésus l'utilise pour nous dire : « Est-ce que vous vous rendez compte de la situation dans laquelle vous êtes ? Vous avez créé des tas de hiérarchies. » Dieu sait que dans le monde juif il y en avait beaucoup, surtout dans le monde religieux juif, avec toutes les convenances pour les actes cultuels, c'était terrible. Là, Jésus dit : « Cela ne m'intéresse pas. Ce qui m'intéresse, c'est que vous puissiez redécouvrir et remettre en place un ordre véritable, non pas en créant par vous-même l'ordre qui vous plaît, mais en acceptant comme Moi le désordre fondamental ; le pire de tout c'est que Dieu vit avec les hommes. » En fait, quand le Christ est là devant ses interlocuteurs pharisiens qui ne sont pourtant pas des partisans du respect de la hiérarchie, Il leur dit : « En réalité l'égalité véritable est un défi, et comment Je le résous ? » Il nous livre alors une affaire tout à fait ingérable, Il nous dit : « Regardez comment J'ai fait. Moi Je suis le plus grand, Je suis le créateur, Je suis l'absolu de Dieu et pourtant Je me fais le dernier de tous. »
Mettre ça comme prélude à son ministère et à la fondation de son Église, c'est quand même assez paradoxal et ça nous démonte un peu. La preuve, c'est que dans l'Église, malgré toute la bonne volonté que l'on peut avoir, le fait de la hiérarchie a quand-même beaucoup compté dans la manière de gérer les vingt siècles d'histoire que nous venons de vivre. Cela n'empêche que le principe est là. Quiconque s'abaisse sera élevé, ça c'est le Christ, quiconque s'élève sera abaissé, ça c'est notre manière de vouloir nous organiser.
Dans ce petit raccourci de situation politico-religieuse telle que Jésus l'envisage à cette époque-là au milieu de ses contemporains, nous sommes exactement mis au pied du mur. Où mettons-nous l'essentiel de la structure de la vie, d'abord de la vie de l'Église, dans la mesure du possible, peut-être aussi avec beaucoup de limites ? Nous ne sommes pas Dieu et nous ne sommes pas Fils de Dieu au sens où l'est le Christ, nous sommes là mis au pied du mur pour essayer de retrouver la dynamique profonde de la structure des sociétés.
Frères et sœurs, c'est ce qui nous est donné aujourd'hui. Nous savons que les sociétés dont nous faisons partie, que toutes les sociétés ont besoin d'essayer de trouver un moyen de vivre ensemble, un modus vivendi, qui nous permette de ne pas nous taper dessus toute la journée comme on s'apprête peut-être à le faire. C'est-à-dire reconnaître qu'il faut que les sociétés soient une invitation à vivre ensemble à travers le respect d'un certain nombre de choses qui nous permettent de mieux vivre ensemble mais en même temps il faut reconnaître que c'est purement provisoire. C'est peut-être là la grande ambiguïté entre les deux perspectives religieuse et civile. Nous croyons qu'on peut réaliser dans la société civile une société égalitaire parfaite sans hiérarchie, où tout le monde est responsable, où tout le monde est serviteur les uns des autres. Allez-y voir ! Déjà qu'on essaie dans l'Église et on ne réussit pas si bien, mais au moins, nous, on a les consignes. En nous disant que quiconque s'élève sera abaissé, on peut peut-être se le mettre petit à petit dans la tête pour découvrir que la vie de la société, toute hiérarchique qu'elle soit, ne résoudra pas en elle-même son identité.
Au fond, la parabole de Jésus à cet endroit-là est parfaitement une parabole sur l'achèvement de la création. Ce n'est pas une création qui s'achève elle-même en se donnant une perfection. En réalité, la fin de la création, c'est reconnaître que la vérité même de la société ne peut que nous être donnée, offerte et créée en nous et entre nous par Dieu. Cela mérite d'être réfléchi.