ACCEPTER D'ALLER AU BOUT DE SA MISSION

Jr 20, 7-9 ; Rm 12, 1-2 ; Mt 16, 21-27
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – année A (3 septembre 2023)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Pierre se mit à morigéner Jésus en disant : non, cela n’arrivera pas ! »

Frères et sœurs, dimanche dernier vous étiez sans doute encore en vacances et vous n’avez peut-être pas eu l’occasion d’écouter la Parole de Dieu, et de voir qu’on avait une scène vraiment extraordinaire, la première fois dans le monde où une bouche humaine proclame en vérité qui est le Fils de Dieu. « Vous, qui dites-vous que Je suis ? Simon-Pierre prit la parole et dit : Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Ce moment-là a été décisif parce que Jésus a considéré que c’était là que commençait à apparaître la vérité même de ce qu’Il était et que cette vérité-là devenait indispensable pour tout l’avenir de son projet, de sa mission : rassembler tous les hommes parce qu’ils Le reconnaissent comme le Fils véritable de Dieu.

Aujourd’hui, c’est la douche écossaise. En effet, après ce moment extraordinaire et sublime où Jésus Lui-même lui dit : « Cette révélation t’est venue non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux », voilà que tout à coup Jésus enchaîne et – chez saint Matthieu ce n’est pas un hasard, il veut vraiment mettre en rapport les deux événements, il n’y  a pas de raison de penser que ce sont deux petits morceaux collés l’un à l’autre pour faire un contraste littéraire – sitôt après, puisqu’Il a été reconnu, Jésus commence à dire ce qui va se passer. Il a dit jusqu’ici qui Il était, maintenant Il va dire ce qu’Il va faire. Il leur explique que Lui-même, Fils de l’Homme, va passer par des moments terribles, être livré aux mains des hommes, être malmené, crucifié mais que le troisième jour, Il ressuscitera.

Jésus vient donc de traiter ses disciples, et Pierre parmi eux, dans le côté absolument paradoxal, incompréhensible sans doute pour ceux qui L’entouraient, même pour ce petit groupe qui maintenant était vraiment soudé autour de Jésus, et là c’est la déception. Plus que la déception puisque Pierre a été le premier à dire qui était Jésus, le Christ, le Fils du Dieu vivant. A ce moment-là Pierre, comme s’il outrepassait l’autorité qui lui a été donnée parce qu’il a été le premier à confesser la foi, dit à Jésus : « Cela n’arrivera pas ». Et il ne le Lui dit pas en Lui demandant de s’adapter à eux, « non, cela n’arrivera pas ». C’est incroyable ! On ne se rend pas compte la plupart du temps du côté paradoxal de cette situation. Celui qui vient de dire au nom des autres disciples la foi de l’Eglise, que désormais c’est le Christ le Fils du Dieu vivant, affirme que ce que vient de dire Jésus est inacceptable : « Que Dieu t’en préserve » est la formule polie qui veut dire « Tu Te trompes complètement sur ta mission ».

C’est alors la réaction de Jésus qui est la seule fois où Jésus traite quelqu’un de Satan. C’est un dialogue terrible. Après avoir dit à Pierre qu’il avait révélé la vérité de ce qu’Il était, Jésus ajoute un petit complément sur ce qu’Il va faire à quoi Pierre répond que ça ne va pas marcher, que Jésus se trompe, puis Jésus rétorque : « Arrière Satan ».

Comment comprendre cela ? Pierre peut-il avoir des opinions différentes ? Non, ça signifie que ce que Jésus à ce moment-là attendait de ses disciples, c’est que commence à se révéler en eux qui Il était : le Fils du Dieu vivant. C’est le cœur même de la foi, le cœur même de notre existence est en cause. « Tu es le Fils de Dieu, le Messie, Tu viens pour un programme précis dont moi, Pierre, j’ai une idée très claire, je sais ce que Tu dois faire ». Pierre est sincère dans la mesure où il a dit qui était Jésus et que Jésus l’a confirmé dans cette opinion.

Autrement dit, c’est là qu’est tout l’enjeu du christianisme. Dire que Jésus est Fils de Dieu est une chose, reconnaître ensuite que sa manière d’être Fils de Dieu parmi nous, nous échappe complètement, ne correspond pas aux idées qu’on s’en fait, sont deux choses différentes. On veut bien croire que Jésus est Fils de Dieu, Il est le Tout-Puissant, Il dirige tout, Il doit donc trouver les moyens pour que tout se passe bien. Et Jésus lui répond qu’en réalité il n’a rien compris à ce qu’Il voulait faire. Jésus est venu pour les sauver mais Pierre ne sait pas encore la manière dont Jésus va les sauver et qu’Il est seul à connaître. C’est tout le débat de la foi de tous les disciples que nous sommes. Reconnaître que Jésus est Fils de Dieu, c’est plutôt une assurance à laquelle on croit. Mais découvrir ensuite que Jésus est Fils de Dieu et que son ministère, sa présence, son salut, vont se donner par le vis-à-vis et l’entrée dans la mort, ça nous paraît inacceptable.

N’accusons pas trop vite Pierre d’être le seul à avoir fait cela, nous le faisons tous. Jésus enchaîne sur une remarque aux disciples en leur disant qu’eux croient qu’Il est le Messie qui vient leur faire gagner leur vie, le paradis, or il n’en est rien ! Voulant partager jusqu’au bout la condition humaine qu’ont les disciples, condition humaine confrontée à la mort, Jésus accomplira le salut pour eux.

Autrement dit, le duo de ces deux épisodes est extraordinaire. C’est à la fois la promesse inconditionnelle de salut – le Messie est celui qui sauve le peuple d’Israël et tous les hommes – et la manière par laquelle Il veut les sauver : Lui-même épousera la condition de notre vie et de notre fragilité d’homme mortel pour aller jusqu’au bout de ce qu’Il veut partager et vivre avec nous. Le Christ est le Messie, mais pas tel qu’on peut l’imaginer et c’est là que se situe d’une certaine façon tout l’itinéraire de notre foi chrétienne, à la fois reconnaissance que Jésus est vraiment Fils de Dieu, Messie, Sauveur, et ensuite que la manière même dont Il nous sauve et nous accompagne est d’être avec nous, non seulement parce qu’Il s’est révélé en Palestine, mais aussi parce qu’Il est présent avec nous sans tous les épisodes, les meilleurs comme les pires, jusqu’à la mort.

Frères et sœurs, c’est un passage crucial de l’évangile, non seulement pour comprendre le ministère de Pierre, mais aussi parce qu’à partir du moment où on a proclamé la vérité de Jésus, Fils de Dieu et Sauveur, nous n’avons aucune prise pour dire comment le Fils de Dieu va nous sauver. Ça peut passer par des chemins imprévisibles, par des conditions parfois scandaleuses, mais de toute façon, ça ne peut pas être le résultat d’une sorte de main mise que nous aurions sur Dieu pour Lui dire que puisque nous le reconnaissons comme Dieu, nous voudrions qu’Il agisse de telle façon vis-à-vis de nous ou de nos frères.

Frères et sœurs, un petit exemple : regardez la manière dont nous affrontons la souffrance et la mort, la nôtre ou celle de nos proches. A un moment ou à un autre, on ne peut s’empêcher de penser à ce que Dieu devrait faire, exactement ce qu’a fait Pierre ce jour-là : « Tu n’es pas le Messie tel que je le croyais ». C’est la condition même du croyant, celle de chacun d’entre nous face à notre foi. Si la foi n’est pour nous qu’un moyen de dégager une jolie perspective sur notre avenir et le perfectionnement de notre être, cela risque de réduire la foi à ce que sont nos désirs.

En réalité, ce que Jésus veut dire ce jour-là à Pierre – et c’est pour cela qu’Il l’appelle Satan, c’est la tentation la plus profonde – c’est : « Je suis le Messie et Je vais jusqu’au bout de la mission qui M’a été donnée et toi, tu dois aussi aller jusqu’au bout dans ta façon de la comprendre et de l’accepter ».