LA CHARITÉ EST AUSSI DANS LES DÉTAILS

Si 3, 17-18 + 20 + 28-29 ; He 12, 18-19 + 22-24a ; Lc 14, 1 + 7-14
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – année C (28 août 2022)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, il arrive parfois que les choix de la liturgie et les hasards du calendrier ne manquent pas d'humour. On ne peut pas dire que l'humour soit la vertu principale de la liturgie mais il n'empêche que cela mérite d'être noté. En effet, hier, le pape François a créé vingt cardinaux et aujourd'hui nous lisons un texte sur la bienséance et les préséances dans l'ordre des repas, selon la dignité de chaque personne. Je ne sais pas si le pape va prêcher aux cardinaux sur ce texte. Hier, il a eu de la chance parce qu'au moment où il a choisi la célébration du consistoire, le texte était : « Je suis venu apporter le feu sur la terre. » C'est évidemment beaucoup plus d'actualité et je ne veux pas dire que les cardinaux sont habillés en rouge parce qu'ils sont invités à être des pyromanes, mais c'est quand même d'un autre registre et d'une autre symbolique. Toujours est-il que c'est quand même assez intéressant de voir qu'aujourd'hui nous lisons un texte qui met directement en cause le problème de ce que j'appellerais l'ordre de la charité. Cela mérite réflexion.

            En effet, que Jésus et ses disciples à sa suite, que l'Église et nous tous aujourd'hui, soyons tous des promoteurs de la charité entre les hommes – pas simplement entre les chrétiens mais entre tous –, cela finit par tomber sous le sens et tout le monde est d'accord là-dessus. Évidemment vous le savez, la charité se traduit d'abord presque spontanément dans le fait de partager soit des richesses, soit un repas, etc. et de faire l'aumône. Curieusement, la plupart du temps, on ne parle pas de l'ordre de la charité, comme si cela allait de soi. « J'ai donné 20 € à la quête, bon ça y est, je suis tranquille ! » La promotion de l'Église n'est pas la promotion de la charité, en tout cas Jésus ne dit pas cela. Il dit qu'il y a un ordre dans la relation entre les humains. Mais quel ordre ? Et c'est là que tout se gâte.

            Jésus vient de guérir un pauvre malade hydropique qui a dû s'introduire par mégarde dans ce banquet assez organisé – enfin je pense qu'il fallait présenter un carton à l'entrée ! – et Il est obligé de constater qu'au moment de l'apéritif, il y a déjà des gens qui essaient d'entrer dans la salle à manger pour avoir les places d'honneur. Et cela le fait un peu bondir puisque face à ce fait, Il réagit de façon assez sévère. Je ne sais pas si à cette époque-là on disait comme aujourd'hui "repas placé", ce qui évite d'avoir la cohue à l'entrée pour essayer de prendre les meilleures places. Mais c'était un phénomène assez courant, on le sait par un certain nombre de remarques et d'observations, c'était quand même un tout petit peu la cohue quand chacun essayait de se placer. Jésus aurait pu dire : « C'est bien tous les mêmes, ils veulent tous avoir la meilleure place, cela fait partie des réflexes très humains, trop humains, mais Je ne vais pas leur faire un discours là-dessus. » C'est là où c'est intéressant : Jésus considère qu'il faut absolument intervenir sur ce sujet. Autrement dit, vous pouvez tourner le problème dans tous les sens, l'ordre de la relation entre les humains passe ici par une certaine hiérarchie qui n'est pas celle que les humains imaginent spontanément entre eux.

L'ordre de la charité spontanément risque toujours d'être l'ordre par lequel on s'impose pour faire valoir qui on est. Comme si ce lien humain très profond et très beau qui est la commensalité, la convivialité du repas, jusque dans ses petits détails avec une certaine approche culturelle, commençait à transformer et à défigurer le sens même du repas, puisqu'au lieu de voir simplement le lieu par lequel tous invités par le maître de maison on partage très simplement et spontanément les bienfaits qu'il nous donne, tout de suite on a envie de se faire valoir parce qu'on aurait plus de droits d'être honoré. Là encore, quelle chose étrange ! Vous savez à quel point c'est très prégnant, même dans la culture actuelle. C'est-à-dire que des réalités aussi banales que le fait de manger, d'être ensemble, sont la plupart du temps précédées par un moment très délicat qui consiste à placer les gens. C'est d'ailleurs généralement un casse-tête pour la maîtresse de maison. Et je ne vous dis pas pour les mariages – j'ai déjà remarqué cela une fois ou l'autre – où effectivement les placements de table ont presque fait renoncer les fiancés au mariage. Les parents avaient tellement d'idées sur le placement des invités que la pauvre fiancée ou le pauvre fiancé au bout d'un moment disaient : « Ce n'est pas notre mariage, vous faites comme vous voulez avec vos copains et vos amis. »

C'est là que la réflexion de Jésus est extrêmement intéressante. Comment se fait-il que dans un geste aussi naturel, aussi spontané, aussi archéologique que le fait de partager le repas, l'homme, avec sa perception culturelle des choses, soit capable d'infiltrer là-dedans un tas de conventions sociales, de préjugés, de manières de se traiter les uns les autres qui vont complètement fausser le sens même du repas. Je suis très admiratif de l'espèce de lucidité culturelle de Jésus sur la manière dont Il traite le sujet. Là, c'est l'ordonnance des repas juifs qui est prise à partie mais cela aurait pu être n'importe où ailleurs. D'ailleurs si cet évangile sur l'ordre des invitations et des repas a été repris dans la société grecque et romaine et bien développé ensuite, c'est parce que le problème n'était pas uniquement celui des juifs. Vous remarquerez que dans ce texte il n'est absolument pas question de respect de rituel de pureté. Ce n'est pas le problème ni la question. Jésus dira par ailleurs qu'il y a des règles de pureté que l'on n'est pas obligé d'observer. Là-dessus, on en a pris à l'aise et maintenant grâce à Dieu on peut manger du cochon et des sandwiches au jambon-beurre ! Là, c'est tout autre chose. C'est quelle est la relation des hommes entre eux pour qu'à la moindre occasion – celle qui est habituellement la plus spontanée, la plus simple de la manifestation de la convivialité et du bonheur d'être ensemble – on vienne pourrir les affaires parce que la belle-mère n'est pas à la place que l'on avait prévue pour le repas ou plus exactement la place que l'on avait prévue n'est pas celle que voulait la belle-mère.

Vous devinez, frères et sœurs, à quel point c'est une actualité étonnante. En l'occurrence ici Jésus attrape au vol la question du repas, mais en réalité cela se passe partout. Je pourrais vous raconter l'histoire d'une dame dans les années 1920 qui avait des origines aristocratiques très marquées, dont elle était consciente et très fière. Elle arrive à la poste et il y a la queue. Cette dame évidemment ne sait pas ce que c'est que faire la queue au guichet, donc elle passe devant tout le monde et va jusqu'au guichet. À ce moment-là, il y a un brave homme qui tient sa casquette dans sa main et qui dit : « Eh Madame, à la queue comme tout le monde ! » Et elle répond du tac au tac : « Mais je ne suis pas tout le monde ! » Évidemment, là c'est très clair, c'est un peu ce qui est au cœur de cet évangile, cette espèce d'auto-valorisation que nous essayons presque inconsciemment de mettre en œuvre est à certains moments une sorte de mise en danger de la relation humaine tout court.

Frères et sœurs, vous voyez que ce texte est très intéressant parce qu'il montre comment Jésus en tire après des conclusions théologiques extraordinaires : « Quiconque s'élève sera abaissé ; et qui s'abaisse sera élevé. » Là, on est dans les hautes sphères théologiques. Mais ce qui est intéressant, c'est que le grand principe théologique s'applique là où on est, dans les moindres détails de la vie. C'est donc un plaidoyer pour la charité dans les détails. Et c'est par là que je terminerai. Vous connaissez, frères et sœurs, ce vieux proverbe qui dit simplement ceci : « Le diable est dans les détails. » Oui, mais pourquoi le diable est-il dans les détails ? C'est parce qu'en réalité, il faut bien le reconnaître, la charité est aussi dans les détails.