UNE LOI DE PLENITUDE

Dt 4, 1-2 + 6-8 ; Jc 1, 17-18 + 21b-22 + 27 ; Mc 7, 1-8 + 14-15 + 21-23
Vingt-deuxième dimanche du temps ordinaire – année B (29 août 2021)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, avec un texte pareil, le retour des vacances est un peu raide !

En effet, c’est un texte extrêmement difficile qui nous vient surtout de l’évangile de Marc. Il a l’avantage sans doute, mais ce n’est pas nécessairement une facilité pour le prédicateur, de refléter une position polémique des premières communautés chrétiennes avec les pharisiens et les sadducéens, et un des objets de contestation et de discussion, c’est celui des observances. Comme en général chez les juifs, pour l’observance de la Loi on n’y va pas avec le dos de la cuillère, quand on veut observer la Loi, il faut tout observer. Je vous signale qu’il y avait six cent treize commandements, si on voulait vider les églises, on ferait pareil. Et les synagogues sont pleines…

Frères et sœurs, c’est donc un véritable problème. La toute jeune communauté, peut-être romaine, pas nécessairement palestinienne, pose une question : pourquoi Jésus a-t-Il laissé tomber dans l’enseignement à ses disciples un certain nombre de principes et de préceptes largement énumérés ? Pourquoi Jésus a-t-Il insisté sur un problème aussi majeur dans la conscience juive de l’époque que celui du pur et de l’impur.

Il faut d’abord écarter un malentendu ; il y a beaucoup d’incompréhension à ce sujet. Pour nous occidentaux, modernes, qui sommes habitués depuis Pasteur à tous les problèmes d’infection, "pur" et "impur" c’est "propre" et "sale". C’est une profonde erreur et une mauvaise lecture du problème. Jésus ne dit pas qu’il faut manger avec les mains propres – je pense que c’était admis dans toutes les sociétés même si à l’époque on n’avait pas l’idée des petits microbes qui passaient entre les mains et les doigts – ; il n’empêche que les règles d’hygiène minimales étaient quand même respectées non seulement en Palestine, mais encore dans beaucoup de sociétés. Contrairement à ce que l’on pense, on se lavait beaucoup plus, on se baignait beaucoup plus et du coup les épidémies n’étaient pas aussi manifestes, en tout cas elles étaient moins terrifiantes que maintenant.

C’est donc le premier point : ne pas assimiler purement et simplement le pur et l’impur au propre et au sale. Pour les Anciens, les juifs, et Mahomet a servilement repris ces indications du Pentateuque, le porc n’est pas mangeable parce qu’on le voit parfois manger de la chair, et même de la chair à peine débarrassée de son sang, pas saignée à blanc. Par conséquent, le cochon mangeant la vie des autres est un criminel et si vous mangez la chair de ce criminel, vous commettez un crime abominable, c’est-à-dire que vous êtes complice du cochon qui a mangé un être quasi vivant avec son sang, car on ne doit pas manger des chairs qui ne sont pas saignées à blanc. Nous sommes donc complètement à côté du système si nous croyons y voir une sorte de règle d’hygiène alimentaire et si nous imaginons qu’il faut transposer sur le pur et l’impur des questions d’hygiène ou de prophylaxie.

Deuxièmement, s’il ne s’agit pas de règles de pureté hygiéniques, qu’est-ce ? Si Jésus s’est donné la peine de discuter et de ferrailler assez sévèrement avec les pharisiens et que les premières communautés chrétiennes ont été très troublées par ce que leur disaient un certain nombre de docteurs de la Loi, c’est parce que le problème ne porte pas sur le pur et l’impur au sens où nous l’entendons maintenant ; le problème est que ce qui est pur est ce qui est compatible avec la plénitude humaine. Vous allez me dire que c’est bien abstrait. Ce n’est pas abstrait du tout, car pour un juif de l’époque surtout, mais je crois qu’encore aujourd’hui, quand on va dans les milieux de sensibilité Mea Shearim, on remarque cette tendance, c’est que l’homme a une plénitude dans laquelle il a été créé et beaucoup de choses dans ce monde menacent cette plénitude, notamment s’ils mangent des animaux qui eux-mêmes n’ont pas la plénitude. C’est comme ça que tous les animaux qui tuent et mangent le sang des victimes qu’ils tuent, sont des animaux fondamentalement encore plus qu’impurs, infréquentables. L’homme perd donc sa plénitude en commettant cette complicité avec des animaux qui mangent du sang. Il met donc en cause la plénitude qu’il doit avoir pour s’approcher de Dieu.

Dans la tradition du Pentateuque, l’homme doit par exemple s’abstenir à certains moments, surtout s’il est prêtre, de relations sexuelles parce qu’en s’unissant au corps de la femme, il risque de perdre quelque chose de sa virilité. A ce moment-là, ce n’était pas que les relations sexuelles fussent considérées comme impures au sens médical du terme, mais c’était que l’homme risquait de perdre la force virile qui le caractérisait. Cette histoire est restée très longtemps dans les sociétés chrétiennes anciennes et modernes, c’est hélas d’un simplisme étonnant, mais c’est ainsi.

Par conséquent, si Jésus bataille avec les pharisiens sur ces questions-là, c’est que même si on a pris ici un exemple un peu anodin, celui de laver les écuelles, les coupes et les verres, en réalité le problème est bien de savoir si l’homme peut atteindre la plénitude, ou respecter la plénitude reçue par la Création – il n’y a pas de théologie du péché originel là-dedans. L’homme peut-il cultiver, entretenir et approfondir la plénitude qu’il a reçue à sa création et quelles sont les règles qui le lui permettent ? Ce n’est donc pas tout à fait un "hors-d’œuvre" dans le débat que Jésus a avec les pharisiens, ça touche une réalité, une notion fondamentale qui a dû beaucoup troubler la conscience des premiers chrétiens.

Le deuxième aspect, c’est le plus grave, c’est que toutes les sociétés au bout d’un moment sont obligées d’avoir une législation pour pouvoir vivre ensemble. C’est même la caractéristique des civilisations dès le début, que vous repreniez les Égyptiens, les Mésopotamiens, le code d’Hammourabi et tout ce que vous voudrez, ce sont des codes qui sont édictés par l’autorité royale en général. Au début c’est plutôt traditionnel, ce sont les ancêtres qui ont donné cette loi, mais dans ce schéma-là il y a une autorité qui valide les bons actes, les bons procédés, les bonnes manières pour être pleinement un homme, un citoyen, un être humain – homme en général – à part entière.

Les israélites ont donc eu une intuition véritablement fantastique, que nous ne mesurons plus aujourd’hui parce que ça paraît complètement folklorique, mais ils ont eu l’idée de dire que la Loi qui leur permettait de vivre ensemble était une Loi qui était donnée par Dieu. Autrement dit, la Bible est quand même le premier livre de l’histoire de l’humanité, et les juifs sont le premier peuple de l’histoire de l’humanité, qui scelle de l’autorité divine, ce que l’on appelle les Dix Commandements. Aujourd’hui on ne se rend plus compte de ce que ça voulait dire. Ça voulait dire qu’à partir du moment où c’était Dieu qui dirigeait par des lois, par des commandements son peuple, il y allait de l’être et de l’avenir de chacun des membres de ce peuple. Pour les juifs, la Loi est donc divine parce que les commandements qu’elle donne ont l’autorité divine – le label divin – qui la rend nécessaire. Et quand les pharisiens et les sadducéens discutent avec les disciples et ensuite avec Jésus – pourquoi ne se lavent-ils pas les mains ? –, il ne faut pas croire que c’est un détail comme l’usage du latin dans tel rite, qui est secondaire à côté.

Là, c’est vraiment le fond du problème, c’est-à-dire quand tu obéis aux préceptes, tu obéis à Dieu Lui-même et à la volonté de Dieu sur toi pour que tu gardes ta plénitude pour pouvoir t’approcher de Lui. S’il y a une telle célébration de la Loi dans l’Ancien Testament, un petit morceau du psaume que nous avons lu tout à l’heure en est le témoin, c’était pour dire que dans le peuple juif, observer la Loi consistait à garder la plénitude d’être créé humain que Dieu nous avait donnée.

Ce genre de débat pouvait être quelque chose de très profond et d’essentiel dans la vie des premières communautés chrétiennes, où il y avait sans doute des pharisiens et des docteurs de la Loi. Eux n’avaient sans doute pas lâché l’enseignement qu’ils avaient reçu quand ils étaient petits pour dire aux autres et aux païens qui rentraient, qui se préoccupaient de la circoncision comme d’une guigne, que c’était scandaleux. Il fallait donc trouver le point d’interprétation. Comment se fait-il que dans la tradition dans laquelle est né le christianisme, la tradition de la Loi juive, le maître lui-même ait pris une telle liberté par rapport à la Loi ? Ça n’avait rien d’évident. Aujourd’hui, comme dirait l’autre, on en prend et on en laisse… Mais si on regarde de près dans la conscience juive de l’époque, la conscience de la Loi, abandonner la Loi fût-ce sur un simple détail, c’était immédiatement commencer le chemin de l’enfer pavé de mauvaises intentions.

Frères et sœurs, on est là en face d’un véritable problème. Comment Jésus peut-Il dire qu’il y a des préceptes de la tradition juive, la tradition des Anciens, qui ne comptent pas ? Et Lui-même en a donné souvent l’interprétation et la pratique, si bien qu’Il a pris réellement à certains moments vis-à-vis de la Loi une distance assez incroyable. On comprend que ça ait mal fini, c’était gravissime. Alors, comment essayer de comprendre ?

Deux choses : premièrement, la Loi est divine. La Loi de Dieu qui nous fait entrer dans le mystère de notre chemin et de notre identité devant Dieu, est absolument décisive. On ne peut pas la traiter comme rien. Non pas à cause des préceptes pratiques qu’elle impose, mais surtout à cause de son origine. La Loi de Dieu est divine et donc Jésus n’a jamais renié un mot du Décalogue. Quand Il a cité Moïse, Il l’a toujours pris à son compte, sauf le cas du divorce, mais c’est un autre problème. La Loi est divine, donc on ne peut pas jouer avec ça.

Mais deuxièmement : comment est-elle divine ? Parce qu’elle est inscrite dans le cœur, c’est pour ça que dans le texte revient plusieurs fois le mot « cœur », notamment dans cette formule célèbre : « Ce peuple m’honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi ». C’est-à-dire que le processus de la mise en acte de la Loi dans la société juive vient de Dieu pour ce qui est de l’initiative de la Loi elle-même, de ce que Dieu demande, mais en même temps ça a besoin d’être traduit pour la société dans laquelle elle s’exerce. C’est pour cela que l’on distinguait tellement fort, déjà à l’époque de Jésus, la Loi au sens de ce que Dieu a donné à Moïse au Sinaï et d’autre part des traditions de Thora, mais qui n’avaient pas la même autorité. C’était la Loi donnée ou interprétée par les Anciens.

Il y a là une clé : même dans la tradition juive, on ne peut pas considérer que toute la Loi dans ses derniers détails soit uniquement la production et le résultat de ce que Dieu veut imposer. La Loi est nécessairement médiatisée par des institutions humaines et là, on ne garantit rien. C’est ce que Jésus veut dire : « La Loi que Dieu vous a donnée est bien une loi, mais qu’en avez-vous fait ? » Cette question est radicale : qu’est-ce que l’homme – juif ou chrétien d’ailleurs – fait de la Loi que Dieu lui a donnée ? Est-ce que par sécurité, pour assurer ses arrières, il démultiplie à l’infini six cent treize commandements, des tas de prescriptions qui en réalité sont purement issues de l’imagination et de la réflexion humaine ? Ou bien l’homme saura-t-il distinguer dans la Loi ce qui vient de Dieu et ce qui a été interprété par les hommes ? Cette position a été extrêmement audacieuse et on comprend vraiment que les pharisiens et les sadducéens l’aient plutôt mal prise parce que pour eux tout faisait corps, ça ne faisait qu’un, mais précisément c’est cela qui est la difficulté.

Que comprendre ici ? C’est par là que je termine : ça veut dire que si la Loi est donnée par Dieu, Dieu ne la donne pas comme une masse, un fardeau à supporter de façon bête, Il la donne à une liberté humaine que la Loi ne vient pas restreindre ou limiter, à une liberté humaine qu’Il interpelle pour savoir comment, dans telle situation, je dois interpréter le commandement de Dieu – prenez celui que vous voudrez – pour garder la plénitude de vie et d’intégrité de mon être que je dois rendre à Dieu.

Par conséquent, on a tort parfois de dire que la Loi est simplement un fardeau obligatoire qui a été imposé aux juifs et que Jésus nous en a libérés. Il ne nous a pas libérés au sens où Il aurait dit qu’il fallût se moquer de la Loi ! Dans le texte que nous avons entendu, il n’y a rien de tout ça. Mais Il dit ceci : « La Loi est donnée par Dieu… (Jésus ne nie rien de tout ça, Il en est Lui-même l’auteur d’une certaine façon) Ceci est donné à l’homme dans sa liberté et sous caution de l’exercice de sa liberté ». La Loi de Dieu n’est pas ce qui vient abolir, anéantir ou falsifier l’exercice de la liberté humaine, elle est ce qui est en train de faire éclore dans la liberté humaine le sens de la plénitude à laquelle nous sommes appelés.

Frères et sœurs, cela demande sans arrêt de notre part un certain jugement, une certaine réflexion de conscience. C’est précisément ce que Jésus disait : ce n’est pas en lavant la coupe et le plat parce qu’il faut le faire et le soldat Pitou exécute ce que dit le caporal – Dieu en l’occurrence. La Loi est un moteur qui est donné à l’homme pour atteindre sa plénitude avec un certain nombre de critères sous réserve que l’homme mette en œuvre sa liberté pour en comprendre le sens et l’application dans tel ou tel acte.

Frères et sœurs, je crois que là, Jésus à la fois nous a délivrés de la servilité des esclaves qui considèrent la Loi comme un poids, un fardeau incontournable, et Il ne nous a pas libérés de notre liberté. Il veut que cette liberté s’incarne absolument et pleinement dans tous les appels de la Loi et c’est pour cela que de ce point de vue-là, que l’on soit juif ou chrétien – hélas du côté musulman ça ne marche pas, parce qu’ils n’ont pas compris–, c’est le fait que toute loi est offerte à la liberté, non pas pour que Dieu brise ou supprime la liberté des hommes, mais au contraire les pousse et les invite à trouver la plénitude d’humanité qu’ils avaient reçue dès la Création.