UNE ŒUVRE UNIQUE
Is 66, 18-21 ; He 12, 5-7 + 11-13 ; Lc 13, 22-30
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année C (22 août 2004)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC
Quand on sculpte, on pourrait penser que l'on commence un peu devant, puis on va un peu sur le côté, on enlève du marbre, on passe par derrière … Ce sculpteur ne va pas faire comme cela. Il va rester face à face avec cette pièce de marbre pendant trois ans et il va la sculpter en profondeur, de visage à visage. Au fur et à mesure que les semaines passent, il y a un nez qui apparaît, une arcade commence à se dessiner, un genou commence à sortir, un coude pointe, des jointures, des mains, des doigts, et à mesure, cette pièce commence à sortir du néant, commence à se dégager de cette gangue, de ce marbre qui l'empêchait de sortir et de s'épanouir.
Le sculpteur commence par utiliser une gradine avec des dents épaisses, il arrache le marbre, c'est dur, cela fait mal non seulement au marbre, mis cela épuise aussi le créateur, dans ce face à face entre ce créateur et sa créature. Puis, il prend un ciseau plus fin, il déchire lentement encore, plus doucement, le marbre qui reste, et commencent alors à affleurer les muscles, les tendons, toutes les pièces de la musculature humaine. Le temps passe, les jours et les mois, et un jour, enfin, cette créature sort du néant et elle contemple son créateur, créature royale que vous pouvez contempler si vous allez à Florence un jour, ou si vous y êtes allés, créature qui vous accueille royalement dans le couloir de l'académie. Cet homme, c'était Michel-Ange, et ce roi, c'était David. Pour ceux qui n'ont pas la chance d'aller voir l'original à Florence, il suffit d'aller au Prado à Marseille, pour en voir une copie, la copie du roi David, ce roi qui était l'élu selon le cœur de Dieu.
Je crois que cette magnifique histoire nous dit quelque chose de très justes à propos des textes que nous avons entendu. Parfois dans nos vies, nous sommes un peu comme ce bloc de marbre, nous avons été abîmés par des sculpteurs malfaisants, ou peut-être tout simplement négligents, et nous avons l'impression que plus personne ne veut de nous. La société ambiante nous y aide à penser que lorsqu'on a raté une fois, on est mis au rebut. Plus rien de bon ne peut sortir de nous, alors souvent, on s'enferme dans cette vie solitaire, on s'enferme sur ce dégoût que nous avons de nous-même, et surtout nous avons peur de nous laisser sculpter à nouveau par d'autres.
J'imagine volontiers que de bloc de marbre, s'il avait pu parler quand Michel-Ange est arrivé, il lui aurait dit : ne me touche pas ! Il y a assez d'hommes qui sont venus me mesurer, me regarder, m'écorcher, laisse-moi mourir, il n'y a plus rien à faire, laisse-moi où je suis. Mais voilà, Michel-Ange, ce n'est pas Duccio. On pourrait dire que Michel-Ange fait comme Dieu. La grande beauté de Michel-Ange, ce n'est pas la statue du roi David telle que nous pouvons la voir actuellement à Florence. La grande beauté de Michel-Ange, c'est d'avoir su effectivement faire sortir de ce rien, de cette pièce abîmée, une œuvre d'art magnifique. Comment a-t-il fait ? C'est la définition de la sculpture à l'époque de Michel-Ange : sculpter, c'est enlever de la matière. C'est assez étonnant pour nous aujourd'hui, nous avons peut-être l'habitude d'un autre type de sculpture, on peut penser à Camille Claudel, à Rodin, ou la sculpture consiste plutôt à rajouter, à reconstituer une personne que l'on va mouler. Mais à la Renaissance, la sculpture c'est enlever de la matière. Et très souvent, notre méfiance vis-à-vis des autres et vis-à-vis de Dieu, vient du fait que nous n'aimons pas que notre Créateur nous enlève de la matière, parce que pour nous, cela signifie la mort. Or, ce qui est beau chez Michel-Ange, c'est que pour donner vie, il enlevait de la matière.
Dans ce face à face entre le Créateur et la créature, la difficulté n'est pas uniquement du côté de la créature. C'est vrai qu'on pourrait penser dans cette image que le bloc de marbre ou ou-mêmes, nous sommes du côté de ceux qui nous laissons faire et que nous aurions à subir quelque chose de la part de Dieu et nous ne voulons pas. Ce n'est peut-être pas forcer l'analogie de dire que dans ce face à face entre nous et Dieu, il y a quelque chose de similaire entre le face à face de Michel-Ange avec ses œuvres d'art. Je voudrais vous rappeler ce poème magnifique qu'il a écrit justement au moment où il était en train de peindre la chapelle Sixtine : "A travailler tordu, j'ai attrapé un goitre, comme l'eau en procure aux chats de Lombardie. Ma barbe pointe vers le ciel, je sens ma nuque sur mon dos, et j'ai une poitrine de harpie, et la peinture qui dégouline sans cesse sur mon visage en fait un riche pavement. J'ai par-devant l'écorce qui va s'allongeant, alors que par derrière, elle se ratatine et je suis recourbé comme un arc de Syrie".
Que ce court extrait du poème de Michel-Ange nous rappelle tout simplement que quand Dieu st venu s'incarner dans sa créature, quand le Créateur s'est fait créature, Il a d'abord lui-même accepté pendant trente ans de se laisser sculpter par les hommes. Aujourd'hui, frères et sœurs, il nous arrive souvent d'entendre cette parole dure du Christ, comme nous l'entendions tout à l'heure à propos de la porte étroite, Il nous arrive d'écouter ce texte de cette vigne dont on arrache les sarments pour les brûler, il nous arrive d'entre des paroles intolérables du Christ qui nous dit de nous arracher l'œil, ou la main. Si nous avons l'impression de souffrir, nous du côté de la créature, peut-être que Dieu lui aussi souffre comme Créateur.
En ce jour où quatre enfants vont être sculptés par Dieu, qu'ils vont sortir comme de nouvelles statues vivantes, renées dans l'eau régénérescente de l'eau baptismale, qu'en ce jour, nous rendions grâces à Dieu de ce que lui aussi, pour lui, nous sommes chacun comme le rois David, des personnes uniques, élus par Die, avec toute l'exigence que cela comporte, et que nous ce roi bien-aimé.
AMEN