L'ÉCHO

Josué 24, 1-2a +15-17+18b ; Ephésiens 5, 21-32 ; Jean 6, 60-69
Vingt-et-unième dimanche du temps ordinaire – Année B (24 août 2003)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Je retrouve dans certains regards d'enfants, pas les petits qui sont si mignons, si croquants, ceux qui sont là et qu'on va montrer dans quelques ins­tants, mais dans ces enfants un peu plus grands, dans l'âge dit "de raison", sept, neuf dix ans, je retrouve quelque chose que j'ai vécu moi-même qui est un mélange de regard un peu critique sur la vie des adultes, avec l'air de dire : c'est ça la vie ? elle va consister à répéter cela ? de ne pas savoir très bien encore comment s'en dégager ou inventer d'autre, avec cette idée que je retrouve intacte, qu'on n'a pas tout dit de la vie. Il y a des choses qu'on ne sait pas à cet âge, qu'on apprendra bien assez tôt. C'est le sentiment que le secret même n'a pas été dévoilé. On nous demande de nous conformer à un certain comportement, et j'avais l'impression étant enfant, que ces situations répétées, je le dis avec des mots d'adultes aujourd'hui, ces choses répétées qui font entrer dans la grande scène qui semble faite de convenance, de salamalecs, de violence, etc … et au fond ce n'est qu'une simple répétions de choses convenues. C'est vrai qu'il peut y avoir au fond de nous, un petit jardin secret où se promène sauvage et cru, l'enfant avec plein de questions. L'évangile ne parle pas à l'adulte tout fini, mais parle à celui qui garde intactes un certain nombre de questions, comme celle de savoir avec qui il ira au Paradis et devant qui il reposera. Ce sont comme des acquis qui nous déterminent comme à l'avance, mais pensons qu'il y a près de choses non dites, inachevées et qu'on a à comprendre et que le monde tel qu'il est n'est pas fini, il y a quelque chose derrière. C'est comme les enfants qui écoutent par les portes et qui essaient de capter le bruit que fait le monde des adultes, à travers les palissades. Après, ils retombent dans l'imaginaire, et ils s'y tiennent très bien, mais un jour, il leur faudra bien rentrer dans ce monde-là.

Je garde toujours intacte l'envie de rencontrer quelqu'un qui me dirait une parole qui me ferait tom­ber les pieds. Je pense que Pierre, vit ce renversement radical, il entend parler le Christ et pas seulement les paroles elles-mêmes, mais le ton avec lequel ces pa­roles ont été dites, il est transpercé et vivant de part en part. Cela fait l'écho du Puissant qu'il n'a jamais ren­contré dans sa vie. Dans la vie, on cherche toujours à réentendre l'écho d'une parole qui, à la fois, me fond, me renverse, me transforme, me transfigure, et m'emmène plus loin. Quand on se marie, j'imagine, pour moi, c'est pur fantasme, que l'époux ou l'épouse qu'on s'est choisi, cela doit faire ce bruit-là, cela doit faire l'écho de sa présence, de son visage, de son corps, pour effectivement éveiller quelque chose de puissant en soi, et l'on a envie de l'avoir à côté de soi, les jours, les nuits, les automnes et les hivers, en Ita­lie, en France. C'est pour cela que dans l'engagement, on a entendu un bruit comme la rumeur de la mer, ou le bruit de la source, ou comme quand on marche en montagne, on cherche où est le torrent, ou d'où vient la lumière. La lumière et l'eau sont des symboles puissants, et l'origine de l'eau, l'origine de la lumière, c'est vers qui l'on va, on a envie de s'y rafraîchir, de s'y arrêter, de s'y reposer. Je pense que le jour où l'on rencontre cela, l'écho, cela peut être dans un mariage, un engagement religieux, on y va. Le reste ne devient qu'apparence. On comprend pourquoi après dans la vie du monde, dans la vie adulte, il y a beaucoup d'apparences, mais caché sous ces apparences, il y a un choix qui rapproche de ceux et de celles qui ré­veillent en moi le meilleur de moi.

Cela peut se reproduire plusieurs fois. Il y a des rencontres qu'on n'a pas choisi à l'avance et qui font ce bruit initial, ce bruit qui nous constitue comme homme. C'est ce moment où l'on dirait : c'est pour cela que je vis. Ce sont parfois des moments trop ra­pides, tant mieux. On aurait trop tendance à ces mo­ments-là à l'attraper comme les enfants attrapent un papillon pour le garder et l'enfermer dans la boîte. Ces moments nous sont donnés comme des moments de grâce pour que nous ne les captions pas, mais que réveillés par cet écho, nous allions plus loin. Cela peut être des amis, cela peut être un lieu, cela peut être autre chose. A vous de trouver le lieu où vous êtes plus que jamais vous-mêmes. Ce qui explique d'ailleurs qu'il y a des gens qui nous tuent l'écho. Par­fois, ils ne le veulent pas forcément, cela peut n'être qu'un moment. Il y a des gens auprès de qui pour des raisons complexes liées à la spiritualité, à des souve­nirs, etc … vous vous sentez comme assourdis, an­nulés, comme vidés de l'intérieur. Chacun de nous en a malheureusement, en fera ou en a fait l'expérience. Ce n'est pas une volonté de la part de l'autre, pour nous tuer, non, le désir de meurtre, ce n'est pas que dans les journaux, mais c'est vrai aussi que l'autre, dans ce qu'il est, me rend aveugle, sourd, annule mon énergie. Il y a des gens comme cela auprès de qui je sens que mon énergie fond, je me vide. Cela veut dire qu'effectivement, il y a des gens qui suscitent le meilleur, et d'autres qui détruisent. Il n'y a pas d'ex­plications que cette terre, mais c'est vrai qu'on a à se protéger les uns des autres, quand on ne sait pas s'y prendre, je ne parle pas en termes de responsabilité, c'est pour cela qu'il ne faut pas tout recouvrir de l'amour angélique en disant "tout le monde s'aime", pas du tout. C'est la rumeur qu'on a fait courir, et qui ne marche pas du tout. On a à se choisir, à se trouver, à s'apprivoiser. Et croire qu'il faut se tenir la main et que cela suffira pour s'aimer, moi, je change de reli­gion ! Par contre, que la vie humaine exige des uns et des autres qu'on se choisisse, qu'on s'apprivoise, qu'on apprenne (et le lieu le plus difficile, le plus dange­reux, c'est la famille), et c'est pour cela que ce n'est pas toujours en famille qu'on peut trouver l'écho. C'est pour cela qu'il y a des communautés de frères et de sœurs qui sont en-dehors de la famille, en-dehors de la frontière où l'on apprend. L'évangile ne dit pas né­cessairement qu'il faut rester à l'intérieur de la famille, c'est le laboratoire le plus difficile où s'établissent les conflits les plus violents des personnalités, mais c'est aussi à l'extérieur que l'on apprend. On a tendance dans la mentalité contemporaine à vouloir consolider les "tribus". Moi je pense qu'il y a un côté un peu craintif dans cette démarche, elles ont à se laisser traverser par d'autres qu'eux, par d'autres singularités, par d'autres différences.

Deuxième point, c'est le dernier aussi. Le jour où l'on entend l'écho, le bruit, attire une question dans notre existence : où irai-je donc ? J'ai entendu un moment passé dans ma vie le bruit qui fonde. Surtout, ne pas se précipiter, ne pas vouloir le capter. Evi­demment, si l'attente a été si grande, l'envie est d'au­tant plus intense de saisir le feu et de s'y brûler. Il faut progressivement qu'on s'en aille un peu, qu'on s'éloi­gne de ce bruit-là, de cet écho-là, qu'on y revienne, qu'on le replace, qu'on y repense, qu'on se souvienne. Après seulement, il y a la manière dont cet écho va saisir en moi tout ce que je suis. Je ne dis pas simple­ment qu'il faut sauter dessus, c'est cela l'instant fulgu­rant dans lequel Dieu s'est rendu présent, Dieu ne se laisse pas saisir. Il se laisse humer, apprivoiser. Quel­que chose s'inscrit dans le temps, dans un délai, et ce délai c'est là que se joue un élément important, peut nous décourager et nous frustrer, et nous donner envie de ne plus chercher la Parole qui fonde, la rencontre qui ouvre. Si elle m'est donnée, je la rencontrerai de nouveau. C'est à la fois se disposer de telle manière que la rencontre puisse se reproduire. Le fruit de l'ar­bre du jardin originel, c'est cela, cette quête, nous sommes en quête d'un fruit bon qui donne la vie éter­nelle. Il y a au fond de nous une nostalgie à trouver fondamentalement ce qui me fera durer dans la vie et qui me fera traverser l'abîme. C'est cela le désir de ce fruit. Ce désir, je ne pourrai pas le combler en man­geant tout, mais en commençant à manger, cela va réveiller ma faim et me rendre plus affamé encore qu'au début. Et c'est en acceptant d'être affamé encore plus que ce que j'imaginais que je ne pourrais jamais l'être, et c'est ainsi que je vais me grandir, m'apprivoi­ser moi-même, m'approfondir, devenir moi, donc capable de sentir Dieu qui passe.

En fait, c'est quoi l'humanité ? C'est être aux aguets de telle manière qu'on ne peut pas ignorer les passages de Dieu, même quand apparemment tout est contraire. Cela demande de l'intelligence, de la ré­flexion, non pas une sorte de bonne générosité. Comme me disait quelqu'un : "si la bonne volonté suffisait à sauver le monde, le monde aurait été sauvé mille fois! " Ce n'est pas la bonne volonté de penser que l'évangile est comme cela "gentil". Non, c'est grave, c'est sérieux, c'est intelligent, et il faut qu'on soit dans l'évangile, ces gens graves, sérieux et intel­ligents. C'est cela la vie, sinon le reste ce n'est que du théâtre !

Frères et sœurs, dans cette réflexion : "Tu as les paroles de la vie éternelle", tu les as, que cette parole du Christ fasse écho en nous à ce que nous cherchons et nous remette en quête, nous ouvre par tous nos sens, afin que notre humanité saisisse toutes les occasions que Dieu s'est choisi pour nous ren­contrer et nous transformer.

 

AMEN